Fabula-LhT
ISSN 2100-0689

Dossier
LhT n°16
Crises de lisibilité
Raphaël Baroni et Samuel Estier

Peut-on lire Houellebecq ? Un cas d’illisibilité contemporaine

« Beckett était probablement ce qu’on appelle un grand écrivain : pourtant, Michel n’avait réussi à terminer aucun de ses livres. »
Michel Houellebecq, Les Particules élémentaires, p. 36.

Reconfigurations du lisible et de la valeur littéraire

1Selon Michel Picard, si l’on s’en tient aux critères de la modernité, la lecture d’un texte littéraire devrait idéalement se situer entre deux extrêmes : d’un côté, la lisibilité excessive du « déjà lu », et de l’autre, l’illisibilité excessive du « jamais lu » :

Toute modernité véritable du texte aurait donc pour conséquence une relative illisibilité : il se trouve pris entre une lisibilité excessive, le déjà lu, les stéréotypes mêmes les plus récents, l’illusion gratifiante de transparence, le plaisir ambigu de la reconnaissance (doublée de méconnaissance ?) – et une illisibilité excessive, l’inouï, le jamais lu, le non-sens, les tentatives extrêmes des avant-gardes, accessibles à une minorité de lecteurs (mais si tout livre facile est mauvais, tout livre difficile n’est cependant pas bon !). Entre ces limites mouvantes, relatives à la culture du lecteur, que de paresses, de lâches laisser-aller aux facilités maternelles de l’idéologique, que de snobismes aussi : mais il est tout aussi difficile dans notre société de déterminer des normes culturelles que de parler d’un lecteur « moyen » ou « idéal ». Et puis il n’y a pas d’acquis, pas de repos ni de stabilité : la modernité littéraire est toute provisoire, l’illisible devenant progressivement à son tour trop lisible. La production est reproduite, le contradictoire s’évanouit. L’histoire littéraire consiste en somme à retrouver les illisibilités passées. (Picard 1977 : 48)

2Il va sans dire que la lisibilité est indissociable de la question de la valeur, même si les liens sont parfois équivoques. Ainsi, la « lisibilité excessive » à laquelle Picard associe les « paresses » du lecteur, renvoie à une littérature populaire qui pourrait très bien être jugée illisible par d’autres lecteurs, que ce soit par absence d’intérêt ou simplement par « snobisme ». Picard reconnaît pour sa part que « tout livre facile est mauvais », mais il souligne aussi, dans cet article de 1977, que certains romans « difficiles » ne sont pas forcément bons et que les « normes culturelles » sur lesquelles reposent ces critères sont difficiles à déterminer objectivement, car elles sont relatives et mobiles, elles varient à travers l’histoire et en fonction de la culture des lecteurs.

3Aujourd’hui, ce sont les fondements mêmes de la « modernité » qui sont remis en question par cette esthétique que l’on a appelée « postmoderne », et dont nous ne sommes probablement pas encore sortis. Dans ce nouveau contexte, non seulement l’innovation formelle risque de passer pour désuète, mais les différentes formes de provocation inhérentes aux productions artistiques ne permettent plus de distinguer la stratégie commerciale de la simple opposition aux valeurs bourgeoises. Ainsi que l’affirme Fredric Jameson :

Les caractères choquants qui […] sont propres [au postmodernisme] (depuis l’hermétisme et un contenu sexuel explicite, jusqu’à la misère psychologique et aux expressions ouvertes de contestation politique et sociale, qui dépassent tout ce qu’on aurait pu imaginer aux moments les plus extrêmes du haut modernisme) ne scandalisent plus personne et sont non seulement reçus avec la plus grande complaisance mais se sont eux-mêmes institutionnalisés et se retrouvent à jouer à l’unisson de la culture publique officielle de la société occidentale. En fait, la production esthétique s’est aujourd’hui intégrée à la production de marchandises en général : la production économique, qui pousse à produire frénétiquement des flots toujours renouvelés de biens toujours nouveaux en apparence (des vêtements aux avions) à un rythme de remplacement toujours plus rapide, assigne aujourd’hui à l’expérimentation et l’innovation esthétique une position et une fonction structurelle toujours plus essentielles. (Jameson 2011 : 37)

4Autant dire qu’à l’heure actuelle, produire un roman illisible ne constitue pas seulement un défi formel dont l’intérêt esthétique est loin d’aller de soi, mais pose également des questions très délicates concernant la position d’un écrivain face aux forces structurant le champ littéraire, puisque les polarités ne reposent plus sur l’opposition naturalisée entre la dépendance aux lois du marché et l’autonomie revendiquée par des artistes authentiques1. À l’inverse, l’esthétique postmoderne est susceptible de réactiver l’argument romantique qui veut que les auteurs à succès soient également ceux qui ont le talent de saisir le Zeitgeist, l’esprit de leur époque. C’est du moins ce qui ressort de ce dialogue imaginé par Houellebecq entre un artiste contemporain et son père :

— Michel Houellebecq ?
— Tu connais ? » demanda Jed, surpris. Jamais il n’aurait soupçonné que son père puisse encore s’intéresser à une production culturelle quelconque.
« Il y a une petite bibliothèque à la maison de retraite ; j’ai lu deux de ses romans. C’est un bon auteur, il me semble. C’est agréable à lire, et il y a une vision assez juste de la société. Il t’a répondu ?
— Non, pas encore… » Jed réfléchissait à toute allure, maintenant. Si même quelqu’un d’aussi profondément paralysé dans une routine désespérée et mortelle, quelqu’un d’aussi profondément engagé dans la voie sombre, dans l’allée des Ombres de la Mort, que l’était son père, avait remarqué l’existence de Houellebecq, c’est qu’il y avait quelque chose, décidément, chez cet auteur. (Houellebecq 2010 : 23-24)

5Dans cette citation, le personnage semble considérer que l’intérêt d’un auteur est proportionnel à son succès public et peut donc être objectivement mesuré à l’aune d’une performance sanctionnée par le marché. La valeurdu livre se trouve ainsi découplée de l’opposition formelle entre le lisible et l’illisible, ou du moins, l’extrême lisibilité n’est plus jugée incompatible avec le génie visionnaire… au contraire, ajouterait Houellebecq.

6Reste que certaines œuvres présentent la caractéristique surprenante d’être à la fois lues par un très grand nombre de lecteurs, tout en engendrant des critiques virulentes mettant en cause leur lisibilité, révélant ainsi des lignes de faille au sein des critères, plus souvent moraux que formels, déterminant les frontières du lisible2. C’est à l’analyse de ces valeurs en lien avec l’œuvre de Michel Houellebecq, que nous allons nous atteler dans cet article, en visant à dégager quelques critères pertinents permettant de mieux comprendre les valeurs qui structurent le champ littéraire dans son état actuel. Le problème de la lisibilité des romans de Houellebecq se pose depuis le début de sa carrière, mais il se pose différemment à travers le temps3. Nous allons donc retracer grossièrement cette évolution en prenant pour objets deux romans emblématiques de l’auteur, situés pratiquement aux deux bouts de sa carrière, chacun d’eux ayant suscité de vives polémiques à leur parution, mais pour des raisons et avec des résultats assez différents : Les Particules élémentaires (1998) et Soumission (2015).

L’illisibilité relative d’un auteur relativement lisible

7À première vue, il pourrait sembler étrange de vouloir traiter la question de l’illisibilité en la confrontant aux romans de Michel Houellebecq. En effet, son style se situe aux antipodes des avant-gardes littéraires et son écriture est généralement considérée comme relativement transparente, facilitant l’immersion et la lecture référentielle, l’auteur ne s’aventurant que rarement dans le domaine de l’expérimentation. Ainsi, beaucoup de lecteurs s’accordent à parler d’une lecture « facile » et Houellebecq affirme pour sa part que « l’excès de style comme des nourritures trop riches [le] dégoûte un peu4 ». Il se réclame volontiers du réalisme de Balzac ou de Dostoïevski, et ne manque pas de critiquer les expérimentations du Nouveau Roman. De surcroît, ses livres se vendent très bien. Traduit dans une quarantaine de langues, il a fini par acquérir une notoriété mondiale et a obtenu une consécration symbolique dans son propre pays en gagnant le prix Goncourt en 2010.

8Pourtant, Houellebecq, comme peu d’écrivains de son époque, est un auteur dont la lecture pose des problèmes : il divise les critiques, dérange ou choque une partie du public, clivé entre fans enthousiastes et détracteurs acharnés. Ses poèmes, qui occupent une place centrale dans son œuvre, font par exemple l’objet d’un désaccord profond au sein de la critique universitaire : ils frappent par le caractère conservateur des formes mobilisées (alexandrins, octosyllabes, rimes), ce qui en atténue, pour certains, la littérarité. Paradoxalement, l’hyper-lisibilité des poèmes de Houellebecq les rend donc pratiquement illisibles pour une partie des critiques universitaires, qui jugent ces textes sans valeur dans le contexte contemporain. À l’inverse, les romans apparaissent comme particulièrement en phase avec l’actualité, au moins par leur thématique ou par le dispositif autofictionnel qui les caractérise, mais la transparence de leur style, leurs résonnances sociales ou politiques et leur potentiel polémique divisent critiques et lecteurs. Certaines scènes vont relativement loin dans la violence, la noirceur ou la pornographie ; la prétendue « absence de style » déçoit ou déconcerte ; le goût du scandale interroge sur les motivations de l’auteur et sur la commercialité de ses romans. Son humour et son ironie, figures éminemment ambiguës, sont diversement perçus et appréciés. Parmi les défenseurs de l’auteur, Bruno Viard soutient ainsi l’idée que Houellebecq est souvent « mal lu5 » et Dominique Noguez va jusqu’à dénoncer la « rage de ne pas lire » (2003 : 73), notamment de la part de ceux qui critiquent l’œuvre avec le plus de virulence.

9La réception contradictoire de l’œuvre de Houellebecq nous pousse donc à réinterroger la notion de lisibilité en la dissociant, d’une part, de la question plus étroite du degré de transparence de son style, et en intégrant, d’autre part, la possibilité qu’un texte puisse connaître un immense succès en librairie tout en posant de sérieux problèmes de lisibilité à une partie des autres lecteurs, ceux qui ne parviennent pas à terminer ses livres ou qui refusent de les lire. L’actualité récente de Houellebecq et son ubiquité sur la scène médiatique et culturelle montrent que l’écrivain n’a probablement jamais été aussi lu et néanmoins jamais plus illisible6. Pour comprendre ce paradoxe, il est nécessaire de combiner des analyses textuelles et stylistiques à une prise en compte du contexte de l’œuvre, notamment politique et médiatique, enfin de relier ces facteurs aux procédures interprétatives qui conditionnent la lisibilité du texte, en adoptant ainsi une méthode que Liesbeth Korthals Altes a récemment qualifiée de « méta-herméneutique » (2014).

Les Particules élémentaires : une illisibilité stylistique, polyphonique et morale

10Les Particules élémentaires (1998) paraît alors que l’auteur est encore méconnu du grand public, son œuvre précédente, Extension du domaine de la lutte, n’ayant connu qu’un succès d’estime. Le scandale engendré par ce roman apparaît ainsi comme un phénomène qui surgit sur la scène médiatique de manière relativement inopinée. Par conséquent, les problèmes de lisibilité y dépendent davantage de la manière dont le roman est construit que du contexte médiatique dans lequel il s’insère. Ainsi que le résume Liesbeth Korthals Altes :

Les remous que provoquèrent les Particules élémentaires dans la critique en France et à l’étranger ont eu ceci de piquant que la question de la position de l’auteur, sinon de ses intentions et de sa morale, si soigneusement évacuées par la théorie littéraire dominante, reprenait tous ses droits. (Korthals Altes 2004 : 29)

11Pour mettre en évidence les raisons avancées par les lecteurs pour motiver leurs jugements de lisibilité, nous nous sommes appuyés sur l’analyse d’une soixantaine de commentaires d’Internautes publiés sur un site de vente en ligne, qui offrent un aperçu intéressant sur les pratiques interprétatives de ce que l’on pourrait appeler, avec toutes les précautions d’usage, des lecteurs ordinaires7. Ces commentaires évaluatifs présentent d’abord la particularité de réunir des opinions contrastées dans lesquelles des jugements positifs, voire très positifs, sont contrebalancés par un nombre important de jugement très négatifs8 :

Evaluation

★★

★★★

★★★★

★★★★★

Nombre

14

6

6

13

22

12Loin de former une réception homogène, qui se caractériserait par une moyenne de jugements adoptant la forme d’une courbe de Gauss, la plupart des critiques se répartissent donc en jugements enthousiastes ou très sévères, et même les classements intermédiaires (seulement 6 lecteurs attribuent deux ou trois étoiles au roman) témoignent, lorsqu’on analyse le détail des commentaires, de tensions importantes entre certaines caractéristiques jugées très problématiques et la reconnaissance de certaines qualités. Dans les cas les plus extrêmes, les jugements d’illisibilité vont au-delà du simple conseil de ne pas acheter le roman, certains lecteurs témoignant du fait qu’ils ont jeté le livre avant la fin, manifestant un dégoût les empêchant d’envisager de reprendre la lecture ultérieurement. C’est le cas par exemple de cette lectrice, qui affirme9 :

Je me suis arrêtée à la page 120... J’avais tellement entendu parler de ce livre et je dois dire que je suis extrêmement déçue et dégoûtée... Le mec est totalement misogyne, et un vieux porc pervers. Ses descriptions sexuelles sont à vomir ! La façon dont il voit les gens et surtout les femmes est répugnante, et je ne parle même pas de son style narratif lorsqu’il parle scientifiquement qui est carrément impossible à comprendre si on y connait rien en sciences. VRAIMENT À ÉVITER, d’ailleurs je vais jeter ce livre à la poubelle illico !

13Ce sont d’abord les thématiques traitées par le roman qui choquent une partie du public, mais également la discontinuité des registres : le roman psychologique côtoyant la science-fiction, la pornographie et des réflexions historiques, économiques, sociologiques, philosophiques ou scientifiques. La vulgarité du texte est souvent dénoncée par les détracteurs de l’œuvre, comme cette lectrice qui affirme :

Ce n’est pas que je sois vite choquée, c’est juste que lire des pages de sexe dégueulasse n’est pas la manière d’occuper mes journées que je privilégie. J’ai souvent été proche de lâcher ce roman et pourtant à chaque fois, une réflexion d’une intelligence fulgurante m’en a toujours empêché.

14Un autre lecteur critique aussi les passages pornographiques, mais également les digressions scientifiques, jugée relativement illisibles :

De toute manière mieux vaut sauter ces passages, car « si vous n’en touchez pas une » au départ en génie génétique, le livre ne vous sera d’aucun secours et si vous maîtrisez ces concepts, vous vous mettez à douter de l’interprétation qu’en donne Michel Houellebecq. Ce qui peut heurter à mon sens est l’apparition incongrue de termes tels que « bite », « couille »… dans des phrases ou on attendrait plutôt des « phallus », « sexe » ou « testicules » alors que ces substantifs passeraient presque inaperçus dans un discours plus naturel.

15Comme on pouvait s’y attendre de la part de lecteurs non académiques, le style de Houellebecq est souvent considéré comme un critère d’évaluation positif, même lorsque le contenu déplait, à l’instar de ce commentaire qui affirme :

L’alchimie est relativement simple : la sexualité devient pornographique, les relations sociales deviennent mensonge, la morale devient provocation, le récit devient platitude. Ce serait bien une œuvre de pure auto-destruction (bien compatible avec la personnalité de son auteur), s’il ne restait le style, ce liant de l’œuvre littéraire de Michel Houellebecq.

16Même jugement positif chez cet autre lecteur :

Un roman très bien écrit où la vie des héros pourtant banale devient vite attachante. Un pessimisme poussé, beaucoup de clichés lubriques, parfois ludiques. Quelques passages scientifiques complexes qui ne gâchent en rien la fluidité du roman mais qui permettent de dorer cette facette prétentieuse de Houellebecq.

17Il est évident que la manière dont le public « ordinaire » détermine la qualité d’un style (ou même la manière dont il définit ce qu’est un style) diffère assez radicalement des critères valorisés par le champ académique. La lecture de ces commentaires constitue ainsi une leçon de relativisme conceptuel ; le style n’est pas jugé en fonction de son originalité ou de ses innovations formelles, mais plutôt en fonction de son efficacité, du ton qu’il adopte (caustique, ironique, humoristique) ou du rythme qu’il imprime à la lecture (fluidité) :

Deux choses semblent ressortir des romans de Houellebecq : un style vraiment brillant, caustique, sobre et efficace d’une part, et d’autre part un corpus théorique assez dur illustré par les histoires parallèles des deux demi-frères perdus dans la société qui a suivi mai 68, corpus théorique accordant donc une place importante au désir et à la frustration sexuelle, à la solitude, la fausseté des relations humaines et la compétition sociale, mélanges de thèmes d’inspiration plus ou moins nietzschéenne sur la morale (on pense en particulier à l’introduction et ses références au développement du christianisme). Même s’il est vrai que son analyse de la mutation morale de la société occidentale est intéressante à défaut d’être totalement novatrice, la violence avec laquelle Houellebecq la développe va lui faire occuper peut-être une place trop importante, au détriment du style et du plaisir qu’on peut tirer de l’esprit dont fait montre l’auteur. Ces affirmations, de plus en plus agressives et dérangeantes, prennent peu à peu toute la place. À trop se vautrer dans la fange, on finit par soulever le cœur.

18Parmi les romans qui posent des problèmes de lisibilité, le cas des Particules élémentaires apparaît ainsi emblématique de jugements se situant essentiellement sur un plan éthique. Ainsi que l’a montré Liesbeth Korthals Altes (2014), le rejet moral des romans de Houellebecq implique la construction par le lecteur d’un éthos, d’une image de l’écrivain, qui est tenu pour responsable du contenu de son roman, sa « voix personnelle » se faisant entendre à travers le texte, en dépit du caractère fictionnel de l’œuvre10. Si le texte est vulgaire, c’est que l’auteur est un « vieux porc pervers », s’il adopte un ton scientifique, c’est pour « dorer » sa « facette prétentieuse ». Les plus enthousiastes mettent en avant une lucidité et un courage dans la manière de représenter le monde tel qu’il est, sans fard et sans compromissions :

Je comprends qu’on haïsse Michel Houellebecq. Parce qu’il n’épargne personne. […] Parce qu’il n’hésite pas à être hyper-naturaliste, à décrire avec une crudité effroyable, au besoin pornographique, les pensées, les dires et les faits de ses personnages qui sont parfaitement plausibles. Pourtant, quelle lucidité et quelle précision d’analyse dans sa vision de la société et des générations soixante-huitardes et suivantes !

19Cet éthos se construit à partir du texte, mais aussi du contexte, de la « posture publique » de l’auteur et de ses interventions sur la scène médiatique. Lorsque Houellebecq assume ou reprend à son compte, dans ses discours publics, certains points de vue exprimés par ses personnages, il contribue ainsi à attester le caractère « sérieux » des assertions fictionnelles, tout en accréditant la lecture « biographique » de l’œuvre (Meizoz 2007). Cette posture à double tranchant est motivée par une ambition réaliste souvent affichée par l’auteur, mais elle le condamne en même temps à devoir assumer publiquement son point de vue sur le monde, qui peut apparaître biaisé par son identité masculine, ses névroses familiales ou ses obsessions personnelles.

20En d’autres termes, le degré de lisibilité du texte apparaît indissociable d’une stratégie narrative et contextuelle, qui débouche, dans certains cas, sur une mise en accusation morale de l’écrivain, le roman étant considéré comme un discours plus ou moins sérieux, mais également personnel, assumé, ancré dans une identité, les frontières entre l’auteur, le narrateur et les personnages ayant tendance à devenir poreuses, voire à s’effacer.

Soumission : quand l’actualité rattrape la fiction et la machine médiatique s’emballe

21Si, lors de la parution des Particules élémentaires, la presse et les critiques hésitent encore sur le statut à donner à l’écrivain (simple provocateur, produit commercial ou auteur majeur capable de renouveler le paysage littéraire français), le Goncourt attribué en 2010, suite à la parution d’un roman beaucoup plus consensuel, La Carte et le territoire, semble avoir largement transformé la perception globale de l’œuvre. D’ailleurs, lorsque le roman suivant, Soumission, suscite une polémique et divise à nouveau les critiques, ces derniers, notamment dans la presse quotidienne, ne remettent généralement plus en cause le statut acquis par Houellebecq, mais plutôt la dérive ou le « suicide littéraire11 » d’un grand écrivain français. Ce dernier roman nous servira ainsi d’exemple pour penser l’évolution de la problématique de l’illisibilité dans l’œuvre de Houellebecq et pour réfléchir sur les raisons complexes qui expliquent cette nouvelle crise, qui éclate dans une configuration nouvelle.

22Deux grands facteurs nous semblent entrer en concurrence pour faire de Soumission une œuvre illisible, d’une manière très différente des Particules et de leur mélange caractéristique des voix réelles et fictives. Ce mélange est bien sûr une constante chez Houellebecq et Soumission n’échappe pas à la règle, mais il revêt ici une dimension beaucoup plus historique et contextuelle. Le premier facteur majeur qui vient troubler la lecture du roman provient bien évidemment de l’attentat contre Charlie Hebdo du 7 janvier, le jour même de la sortie du roman en librairie. L’actualité brûlante et tragique dépasse la simple actualité culturelle et littéraire. Ce télescopage, pour reprendre le terme du Monde12 et au sens où la réalité et la fiction se rencontrent de manière violente, opère sur la lecture à plusieurs niveaux. D’abord il diffère la lecture ou fait hésiter certains à ouvrir le livre. On trouve en effet des commentaires sur Amazon du type : « Difficile, par ces temps de tragédie, où la réalité a rattrapé la fiction, de se plonger dans Soumission. Pour l’instant le roman reste sur le coin du bureau. Le cœur n’y est pas13. » Ensuite, ce chevauchement entraîne des perturbations dans le cours même de la lecture. Quand les fusillades dans le Paris romanesque font écho aux fusillades dans le Paris réel, c’est la capacité à se projeter dans un univers fictionnel qui est sérieusement ébranlée. Certains se sont d’ailleurs amusés à exacerber cet aspect en publiant une photo d’un faux extrait du roman faisant référence à une exécution de caricaturistes par « une poignée de jeunes, voulant venger leur prophète14. »

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23De manière évidente, on observe une instrumentalisation politique du roman qui s’opère tous azimuts : il y a le concert des hommes et des femmes politiques qui disent qu’ils le liront (Fleur Pellerin15, François Hollande16), celles et ceux qui essaient de le récupérer (Marine le Pen17, Alain Soral18) ou qui le critiquent sans l’avoir lu (Manuel Valls19).

24Le second facteur d’illisibilité brouillant la réception immédiate de Soumission est imputable au déferlement de commentaires qui précédèrent et accompagnèrent la parution du roman, dans un contexte médiatique déjà fortement saturé par le battage autour de l’essai d’Éric Zemmour, Le Suicide français. Rarement un roman aura fait l’objet d’autant d’annonces, de remarques, de critiques parallèlement à sa sortie. Vincent Guiader avait fait le calcul pour les Particules et recensait plus de « 150 critiques, commentaires, points de vue, entretiens, portraits, reportages […] produits sur l’ouvrage de l’automne 1998 à l’hiver 1999, tant dans les journaux d’information générale que dans la presse littéraire ou culturelle spécialisée, auxquels vient s’ajouter une dizaine de relais dans des émissions télévisées20 » (2006 : 177). En ce qui concerne Soumission, le total pour le premier mois suivant la parution seulement s’élève à près du double (environ 300), sans compter les tweets. Cette prolifération est à la fois une chance et un obstacle pour l’analyse.La plupart des détails de l’histoire ayant été dévoilés dans la presse avant la parution, l’efficacité de l’intrigue en a été affectée pour un certain nombre de lecteurs qui n’ont pas pu échapper à un « épitexte » médiatique omniprésent. Le piratage du livre, dix jours avant sa sortie est, par ailleurs, révélateur du bouleversement dans les pratiques de lecture induit par la révolution numérique. Bien que le phénomène soit devenu courant pour l’industrie audio-visuelle, ce piratage constitue une première dans l’histoire de l’édition française : le livre était téléchargeable illégalement, dans une version électronique de médiocre qualité, plusieurs jours avant sa parution officielle. Nous sommes loin de l’illisibilité expérimentale d’une certaine littérature numérique que l’on trouve sur Internet (Barras 2006), mais, là aussi, l’interdit légal se double d’une illisibilité pratique, au sens premier d’une difficulté à déchiffrer ou à lire le texte, et les deux ne peuvent manquer de s’entrechoquer dans l’esprit du lecteur21.

25Une panoplie d’effets inhibants ou désinhibants pour la lecture se répartissent ainsi entre ces deux pôles d’attraction étroitement liés : le contexte médiatico-littéraire et, plus largement, le contexte politique et historique. Toutefois, il est impossible de parler de l’illisibilité de Soumission sans interroger également le texte dans sa matérialité. D’un point de vue strictement linguistique, grammatical, la transparence de l’écriture et sa « fluidité » semblent maximales, Houellebecq déclarant d’ailleurs avoir volontairement travaillé le « polissage » du texte :

La perte de contrôle c’est narratif en fait. Je veux dire ça va de pair avec une volonté de contrôle de plus en plus nette de l’écriture, c’est-à-dire je ne veux absolument pas qu’on voie comment les choses sont écrites, ça devient un peu obsessionnel, je cherche une fluidité enfin j’essaie de minimiser les effets, de ne pas faire d’effets, d’être très fluide, très aisé à lire22.

26Il semble que son but ait été atteint, puisque plusieurs commentaires d’internautes sur Amazon parlent d’une lecture « très agréable » ou « facile ». Certains commentaires évoquent cependant une forme d’illisibilité concernant, comme dans les Particules, les thèmes abordés par l’écrivain et notamment le thème, hautement sensible sur un plan politique, de l’islamisation de la société française. Certes, nous sommes loin des jugements d’illisibilité qui dénonçaient la violence, la misogynie ou la pornographie de certains romans antérieurs, mais quelques lecteurs avouent avoir été dépassés par certaines références à des débats intellectuels, s’être ennuyés ou avoir éprouvé des sentiments encore plus violents. C’est le cas par exemple du présentateur Ali Badou qui a déclaré sur Canal + que le roman lui avait « foutu la gerbe23 ». En revanche, si la responsabilité politique de l’écrivain est encore souvent évoquée, ce dernier semble avoir sensiblement infléchi sa posture publique. Dans différentes interviews24, il affirme à plusieurs reprises sa conviction que la fiction est incapable d’infléchir la réalité et que les opinions soutenues par ses personnages sont autonomes, ajoutant qu’il n’y a aucun intérêt à s’intéresser à son point de vue personnel, même s’il peut continuer à l’exposer de temps à autre. Cette posture relativement nouvelle souligne peut-être la prise de conscience par l’écrivain de la manière dont sa posture publique avait parasité, par le passé, la lecture de ses romans et leur degré de lisibilité. En mettant en sourdine ses propres opinions, Houellebecq espère probablement restituer aux énoncés fictionnels leur autonomie, les rendant du même coup moins scandaleux, puisqu’après tout, la réalité décrite n’est qu’une fable, une modélisation d’une réalité possible, une expérience de pensée.

27De manière exemplaire, par leur forte exposition sur la scène publique, les romans de Houellebecq sont ainsi pris dans un tissu de discours et d’événements qui en compliquent la lecture et, à cette échelle, on peut se demander dans quelle mesure cette situation – somme toute assez inhabituelle dans un champ littéraire qui a beaucoup perdu de son rayonnement culturel et médiatique – nuit éventuellement au dialogue réputé silencieux, intime et très peu polémique, qui s’installe la plupart du temps entre la voix d’un auteur et le cerveau d’un lecteur, dialogue fragile que nos systèmes modernes de médiatisation bouleversent, voire mettent à rude épreuve.

Quelques hypothèses sur les conditions de la lisibilité contemporaine

28Au terme de cette rapide analyse, nous pouvons esquisser quelques hypothèses fragiles permettant de dégager, à partir du cas de Houellebecq, des critères qui semblent présider à la détermination de la lisibilité dans le champ littéraire français contemporain.

29Premièrement, la lisibilité d’une œuvre n’apparaît plus corrélée de manière univoque à son succès populaire, de même qu’une illisibilité relative ne permet plus de garantir sa valeur esthétique, qui se mesurait autrefois au degré d’autonomie de l’artiste au sein d’un champ de production restreint. En effet, d’une part, une œuvre très populaire peut être violemment rejetée par une partie importante des lecteurs et être considérée par certains d’entre eux comme totalement illisible ; d’autre part, les stratégies de renouvellement perpétuel et de provocation permanente étant devenues des attributs du capitalisme, ce qui était autrefois un critère de modernité (débouchant sur une restriction du public et une acquisition corrélative de capital symbolique), est placé aujourd’hui sous le soupçon de la stratégie publicitaire, de la provocation intéressée, sans que l’on puisse en déduire une valeur quelconque, positive ou négative, pour le texte en question. Pour le dire autrement : la provocation est en même temps un impératif commercial et esthétique, elle peut donc indifféremment conduire à un jugement de lisibilité positif ou négatif, indépendamment de la valeur littéraire attribuée à l’œuvre.

30Deuxièmement, les romans de Houellebecq soulignent que l’illisibilité se joue de plus en plus sur le plan du contexte et du contenu thématique, davantage qu’au niveau de la forme, même si cela implique le recourt à un style spécifique : registre vulgaire ou scientifique, représentation frontale de la réalité associée à un rejet d’un style métaphorique25, etc. La pornographie, de même que tout énoncé allant à l’encontre de la bien-pensance, est encore susceptible de provoquer des jugements très violents, non seulement de la part du public, mais également, ce qui est plus surprenant, des journalistes et des universitaires.

31En ce qui concerne la pornographie chez Houellebecq, il est intéressant de noter que ce n’est pas la frontalité de la représentation sexuelle en tant que telle qui est problématique, mais la manière dont elle est interprétée dans un contexte qui ne relève pas du genre pornographique. À l’inverse, ainsi que l’explique Dominique Maingueneau, une telle frontalité et un degré minimal de vulgarité, constituent des critères minimaux de lisibilité pour le genre pornographique :

Des termes comme « cunnilingus », « fellation », « intromission »… supposent une position d’observateur neutre qui est difficilement compatible avec l’attitude d’un participant de scène pornographique. Il suffirait de remplacer des termes comme « con », « bite », « queue », « branler »… par des termes médicaux pour que s’évanouisse une bonne part des affects suscités par les textes pornographiques. (Maingueneau 2007 : 76)

32Mais les lecteurs de Houellebecq ne jugent pas que le choix de ce registre s’explique simplement par la nécessité stylistique de produire un effet déterminé. Dans un roman destiné au « grand public » (c’est-à-dire qui n’est pas rangé dans les rayons des librairies destinés aux « lecteurs avertis »), un tel lexique peut apparaître comme provocation commerciale ou conduire les lecteurs à mettre en cause la moralité de l’écrivain, en jugeant cette représentation déprimante, réductrice et/ou sexiste.

33Ainsi, pour les lecteurs actuels, le critère d’illisibilité le plus fréquemment mobilisé – du moins si l’on se base sur le cas de Houellebecq, qui nous semble néanmoins exemplaire – engage la responsabilité morale de l’auteur et les rapports qui peuvent être établis entre le texte et son contexte littéraire, médiatique ou politique. Un tel décentrement de la pure textualité trahit une perte d’autonomie des productions fictionnelles et une importance accrue attribuée au contexte de l’œuvre, notamment biographique. Les lecteurs sont ainsi devenus particulièrement attentifs aux liens qui existent entre le roman et des êtres ou des événements réels, même quand ces derniers sont aussi imprévisibles et accidentels qu’un attentat islamiste survenant simultanément à la parution du livre.

34On pourrait croire que cette lecture morale n’est le fait que de lecteurs ordinaires – au sens dépréciatif du terme, c’est-à-dire « incompétents », « manquant de recul », piégés par « l’illusion du réel » –, mais en réalité, ce déplacement est aujourd’hui encouragé par tous ces lecteurs extraordinaires – écrivains, journalistes, critiques, théoriciens de la littérature – qui soulignent l’ancrage de la littérature dans la vie, en mettant en avant, par exemple, la façon dont les formes artistiques modèlent nos manières d’être (Macé 2011), mais aussi les liens entre la représentation fictionnelle et une réalité concrète, vécue, expérientielle, qui garantit une certaine forme d’authenticité à la fiction. Il en va de la pertinence sociale de la littérature en tant que forme culturelle, aujourd’hui concurrencée par de nombreux médias. La place qu’occupent aujourd’hui les genres de l’autobiographie, de l’autofiction et de la littérature de témoignage apparaît ainsi comme un symptôme de ce déplacement. Les auteurs contemporains qui se mettent en scène publiquement, ceux qui multiplient les allusions autobiographiques dans leurs romans, voire ceux qui, à l’instar de Houellebecq, ménagent une place considérable dans leur écriture aux digressions philosophiques, scientifiques ou techniques, légitiment ces pratiques de lecture prenant au sérieux le contenu propositionnel des textes fictionnels. Certes, les écrivains se trouvent ainsi davantage exposés, engagés, voire menacés dans leur autonomie, et ils créent aussi une nouvelle forme d’illisibilité fondée sur des jugements de moralité ou de vérité26, mais en retour, on peut leur reconnaître une pertinence politique ou sociale, une capacité à saisir les enjeux du monde et à renouveler notre vision de la société, ce qui peut malgré tout contribuer à renforcer leur légitimité culturelle.