Fabula-LhT
ISSN 2100-0689

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LHT n°9
Après le bovarysme
Per Buvik

Jules de Gaultier et Gabriel de Tarde (2006)

Ce texte a d’abord paru dans Jules de Gautier, Le Bovarysme, essai sur le pouvoir d’imaginer (1902), suivi d’une étude de Per Buvik, « Le principe bovaryque », Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 2006, coll. « Mémoire de la critique », p. 273-282.

Imitation, invention et génie

1La notion d’imitation est déterminante dans la pensée de Gaultier : il n’y a, selon lui, aucune vie sans imitation. C’est aussi la thèse de Gabriel de Tarde, à qui il se réfère à différentes reprises. Ce sociologue est surtout célèbre pour Les Lois de l’imitation (1890) et pour avoir montré le rôle de la psychologie dans la formation et le développement de la société1. Allant plus loin que Gaultier, il définit la création, l’invention, la découverte et l’innovation comme des variantes de l’imitation, qu’il subsume sous la répétition, voire la répétition universelle.

2« Tout n’est socialement qu’inventions et imitations », d’après Tarde, qui précise que « celles-ci sont les fleuves dont celles-là sont les montagnes2 ». L’invention s’opère donc toujours à partir du déjà connu, dont elle est une répétition imitative qui le dépasse et le modifie, pour ouvrir une nouvelle série d’imitations. Pour Tarde, « l’imitation joue dans les sociétés un rôle analogue à celui de l’hérédité dans les organismes ou les ondulations dans les corps bruts3 ». Si le monde est plein de similitudes, c’est qu’en réalité celles-ci sont aussi des répétitions. Des nombreuses similitudes d’ordre social, Tarde écrit qu’elles sont « le fruit direct ou indirect de l’imitation sous toutes ses formes, imitation-coutume ou imitation-mode, imitation-sympathie ou imitation-obéissance, imitation-instruction ou imitation-éducation, imitation naïve ou imitation réfléchie, etc.4 ». Conscient que l’idée de l’imitation universelle peut provoquer des réactions négatives si elle est également appliquée aux grands créateurs, Tarde précise que même les génies doivent puiser dans la source d’un fonds d’instruction. Ce fonds est « un amas de traditions du passé, d’expériences brutes ou plus ou moins organisées, et transmises imitativement par le grand véhicule de toutes les imitations, le langage5 ». Ce raisonnement est développé de la façon suivante :

La similitude que j’ai établie entre l’hérédité et l’imitation se vérifie jusque dans le rapport de chacune de ces formes de la Répétition universelle avec la forme de Création, d’Invention, qui lui est spéciale. Aussi longtemps qu’une société est jeune, ascendante, débordante de vie, nous y voyons les inventions, les projets nouveaux, les initiatives réussies, s’y succéder avec rapidité et accélérer les transformations sociales ; puis, quand la sève inventive s’épuise, l’imitation pourtant poursuit son cours6.

3Même si ce passage fait la distinction entre imiter et inventer, le sociologue renforce encore l’idée du caractère imitatif de l’invention : il nous met en garde contre cet « individualisme banal qui consiste à expliquer les transformations sociales par le caprice de quelques grands hommes7 ». Les transformations s’expliquent plutôt, selon Tarde, par « l’apparition, accidentelle dans une certaine mesure, quant à son lieu et à son moment, de quelques grandes idées, ou plutôt d’un nombre considérable d’idées petites ou grandes, faciles ou difficiles, le plus souvent inaperçues à leur naissance, rarement glorieuses, en général anonymes, mais d’idées neuves toujours, et qu’à raison de cette nouveauté je me permettrai de baptiser collectivement inventions ou découvertes8 ». Tout en faisant ainsi des nuances entre imitation d’un côté et invention ou découverte de l’autre, Tarde entend par invention « une innovation quelconque ou un perfectionnement, si faible soit-il, apporté à une innovation antérieure, en tout ordre de phénomènes sociaux, langage, religion, politique, droit, industrie, art9 ». Par conséquent, l’innovation se fait sur la base d’idées déjà existantes mais qui étaient, elles aussi, innovatrices à leur apparition. Les vraies causes des changements historiques, selon Tarde, « se résolvent en une chaîne d’idées très nombreuses à la vérité, mais distinctes et discontinues, bien que réunies entre elles par les actes d’imitation, beaucoup plus nombreux encore, qui les ont pour modèles10 ». Les inventions, si accidentelles qu’elles puissent paraître, ont donc toujours des conditions déterminées. Tarde les appelle également des « initiatives rénovatrices11 ».

4Que les inventions soient « des composés qui ont pour éléments des imitations antérieures12 » et qu’elles soient aussi destinées à devenir à leur tour « les éléments de nouveaux composés plus complexes13 » n’explique ni n’élimine la notion de génie, importante dans la philosophie du bovarysme. Selon Gaultier, le génie est justement celui qui, contrairement au commun des mortels, invente plus qu’il n’imite. Tarde, de son côté, réduit sensiblement l’influence du génie. Il fait toutefois la distinction entre inventeurs et non-inventeurs, ces derniers étant précisément reconnus à leurs « initiatives rénovatrices ». Alors que le génie est pour Gaultier ce qu’il est naturellement, il semble être pour Tarde ce qu’il est par hasard. À propos de cette problématique, Bruno Karsenti allègue qu’une personne est géniale, selon Tarde, à force d’être « une bifurcation entre des flux imitatifs qui ne se contrarient pas, mais se renforcent, s’adaptent et se composent14 ». Tarde lui-même dit à ce propos :

Toute invention est un croisement heureux, dans un cerveau intelligent, d’un courant d’imitation, soit avec un autre courant d’imitation qui le renforce, soit avec une perception extérieure intense, qui fait paraître sous un jour imprévu une idée reçue, ou avec le sentiment vif d’un besoin de la nature qui trouve dans un procédé usuel des ressources inespérées15.

5Le génie, aux yeux de Tarde, est plutôt un moyen qu’un créateur :

Mais, si nous décomposons les perceptions et les sentiments dont il s’agit, nous verrons qu’eux-mêmes se résolvent presque entièrement, et de plus en plus complètement à mesure que la civilisation avance, en éléments psychologiques formés sous l’influence de l’exemple16.

6Toujours est-il que le sociologue, dans une précision figurant dans sa préface à la deuxième édition des Lois de l’imitation, finit par présenter une idée du génie assez proche de celle, en dernière instance biologique, de Gaultier. Il affirme, en effet, que

l’invention, d’où je fais tout découler socialement, n’est pas à mes yeux un fait purement social dans sa source : elle naît de la rencontre du génie individuel, éruption intermittente et caractéristique de la race, fruit savoureux d’une série d’heureux mariages, avec des courants et des rayonnements d’imitation qui se sont croisés un jour dans un cerveau plus ou moins exceptionnel17.

7La différence entre la pensée de Tarde et celle de Gaultier ne serait-elle qu’apparente ? Pour Gaultier, c’est effectivement « le propre du génie d’être une croissance naturelle [...], d’être un phénomène d’ordre biologique, telle l’apparition d’une espèce18 ». Pour Tarde, le génie se définit comme une « heureuse rencontre19 » de courants imitatifs unis avec une intelligence hors du commun. Pour Gaultier, le génie est aussi une rencontre, une rencontre spontanée « entre quelque mode constant de la réalité et le rythme habituel d’une intelligence ou d’une sensibilité20 ». L’un et l’autre des deux penseurs rompent ainsi avec l’idée romantique du génie à l’âme divinement inspirée.

La nature de l’imitation

8Un individu en imite-t-il toujours un autre consciemment ? Selon le vocabulaire tardien, tout le monde imite inconsciemment aussi bien que consciemment ; ce serait là une loi psychologique et sociale à laquelle personne ne peut se soustraire. Imiter, pour le sociologue, n’est donc pas toujours un acte intentionnel puisque, selon lui, il y a aussi imitation lorsque, « à son insu et involontairement, [un homme] reflète une opinion d’autrui ou se laisse suggérer une action d’autrui21 ». Tarde ne conçoit pas de dichotomie entre le volontaire et l’involontaire, entre le conscient et l’inconscient ou entre l’intentionnel et le non intentionnel. L’essentiel pour lui, en tant que sociologue, c’est que l’imitation sociale, qu’elle s’opère activement ou passivement, volontairement ou involontairement, soit « une reproduction quasi photographique d’un cliché cérébral par la plaque sensible d’un autre cerveau22 ».

9Cette assertion donne l’impression que l’imitation se fait toujours entre deux individus, ce qui n’est nullement le cas : elle a lieu partout et entre tous, entre civilisations, cultures, nations et groupes aussi bien qu’entre individus. Il existe aussi une imitation de soi-même, avec la mémoire et l’habitude. Même la contre-imitation est une forme d’imitation. Il n’y a « rien de plus imitatif », selon Tarde, « que de lutter contre son propre penchant à suivre [un] courant23 ». La contre-imitation est surtout pratiquée par ceux qui « n’ont ni la modestie d’imiter purement et simplement, ni la force d’inventer24 ».

10Les lois de l’imitation, loin de contredire les lois de l’hérédité, les complètent plutôt : dans cette pensée, chère à Tarde, il n’y a aucune contradiction fondamentale entre une perspective sociologique et une perspective en dernière instance biologique sur l’homme et la société, en l’occurrence celle de Gaultier. En considérant que la nation est née de la famille, Tarde pense avoir « affirmé clairement que, si le fait social est un rapport d’imitation, le lien social, le groupe social, est à la fois imitatif et héréditaire25 ». L’alliance intrinsèque de l’imitation et de l’hérédité lui est si essentielle que l’une lui paraît inconcevable sans l’autre. Le social implique le biologique, comme le biologique implique le social :

Enfin, en ce qui concerne l’imitation, non seulement j’ai reconnu l’influence du milieu vital où elle se propage en se réfractant [...], mais encore, en posant la loi du retour normal de la mode à la coutume, et l’enracinement coutumier et traditionnel des innovations, n’ai-je pas donné encore une fois à l’imitation pour soutien nécessaire l’hérédité26 ?

11Dès lors, il n’est pas surprenant que Tarde conçoive l’imitation comme une des formes les plus typiques de « la Répétition universelle », dont les autres formes sont l’hérédité, d’ordre organique, et la vibration, d’ordre physique27. Reconnaissant à l’imitation la « tendance à une progression indéfinie », le sociologue tient cette tendance, « sorte d’ambition immanente et immense », pour « l’âme de l’univers28 ».

12Au niveau individuel, ce n’est pas moi-même qui imite mais quelque chose en moi qui m’incite à l’imitation, quelque chose comme une volonté imitative innée. À l’instar de la volonté de vivre, chère à Schopenhauer, qui est aussi une force motrice sous-jacente, l’imitation agit nécessairement, selon Tarde, à travers des êtres et des situations réels, qu’elle modifie. Mais qu’est-ce qui déclenche la pulsion imitative ? C’est la croyance ou le désir. Sur ce point, la pensée de Gaultier sur la volonté de l’Être universel et le principe du bovarysme est proche.

13Gilles Deleuze et Félix Guattari, qui, dans Mille plateaux, font de Tarde une de leurs références majeures, partagent avec lui l’idée que le désir ou la croyance sont toujours à l’origine de l’imitation telle qu’elle se manifeste. Tout en admettant qu’« une micro-imitation semble bien aller d’un individu à un autre », ils soutiennent que « plus profondément, elle se rapporte à un flux et à une onde, et non pas à l’individu29 ». Le flux et l’onde sont les termes de Tarde, pour qui il s’agit toujours de flux et d’ondes imitatifs, et qui précise qu’« un flux est toujours de croyance ou de désir30 ». Selon Tarde, les rapports sociaux, si complexes et variés soient-ils, ne se divisent qu’en ces deux catégories :

les uns tendent à transmettre d’un homme à un autre, par persuasion ou par autorité, de gré ou de force, une croyance ; les autres, un désir31.

14L’imitation serait donc, sur le plan social, toujours imitation d’une idée ou d’un vœu, d’un jugement ou d’un dessein, où s’exprime, par définition, « une certaine dose de croyance et de désir32 ». Cette dose de croyance et de désir serait « toute l’âme des mots d’une langue, des prières d’une religion, des administrations d’un État, des articles d’un code, des devoirs d’une morale, des travaux d’une industrie, des procédés d’un art33 ». Logiquement, la croyance et le désir sont « la substance et la force » non seulement de l’imitation mais de la socialité tout court :

C’est par des accords ou des oppositions de croyances s’entre-fortifiant ou s’entre-limitant, que les sociétés s’organisent ; leurs institutions sont surtout cela. C’est par des concours ou des concurrences de désirs, de besoins, que les sociétés fonctionnent34.

15Incontestablement, il s’agit d’une psychologie non pas individuelle mais sociale et qui est ancrée dans le physique, voire dans le biologique, ce qui la rapproche de la pensée de Gaultier :

Ces croyances et ces besoins [...] ont leur source profonde au-dessous du monde social, dans le monde vivant. C’est ainsi que les forces plastiques [les croyances] et les forces fonctionnelles [les désirs et les besoins] de la vie, spécifiées, employées par la génération, ont leur source au-dessous du monde vivant, dans le monde physique, et que les forces moléculaires ou les forces motrices de celui-ci, régies par l’ondulation, ont aussi leur source [...] dans un monde hypophysique que les uns nomment Noumènes, les autres Énergie, les autres Inconnaissable35.

16Plus les idées de Tarde sont analysées, plus les affinités avec celles de Gaultier apparaissent. Sur un plan épistémologique, les deux penseurs s’accordent pour concevoir la notion de croyance comme plus appropriée que celle de vérité. L’un et l’autre ne considèrent effectivement les vérités prétendues objectives ou universelles que comme des conjectures d’une certaine probabilité. Lorsque l’on croit voir clairement confirmées les conjectures, qui prennent alors le caractère de certitudes, il ne s’agit, pour Tarde, que d’un « gain de foi36 ».

17Le sociologue est proche de la philosophie du bovarysme lorsqu’il définit la manière dont se signaleraient la croyance et le désir. Il est, dit-il, question d’une « contagion de l’exemple mutuel37 », contagion qui

s’exerce socialement sur les croyances et les désirs similaires pour les renforcer, et sur les croyances et les désirs contraires pour les affaiblir ou les renforcer, suivant les cas, chez tous ceux qui les ressentent en même temps et ont conscience de les ressentir ensemble38.

18Parmi les exemples illustrant ce raisonnement sont mentionnées « des épidémies de luxe, de jeu, de loterie, de spéculations à la Bourse, de gigantesques travaux de chemins de fer, etc., et aussi bien des épidémies de hégélianisme, de darwinisme, etc.39 ». Le mimétisme ainsi évoqué rappelle clairement celui analysé par Gaultier.

19Une civilisation est fondée, selon Tarde, sur « la foi unanime en un même idéal ou une même illusion40 ». C’est pourquoi il peut prétendre que « le véritable et final objet du désir [...] est la croyance41 ». Or pour créer toujours davantage de croyance unanime, il faut des innovations : elles sont, d’une part, des imitations par rapport aux tentatives déjà faites dans la même direction, et d’autre part, elles inaugurent à leur tour de nouvelles séries d’imitations. Dans cette perspective, le rôle des sciences est évidemment essentiel.

20Qu’en est-il du rôle des arts et de la littérature ? L’opinion de Gaultier est claire : la grandeur d’un écrivain ou d’un philosophe réside dans sa capacité à introduire une nouvelle manière d’envisager la réalité du monde, plus en accord avec ce qu’elle est. C’est pourquoi les exemples-clés de Gaultier sont Flaubert et Nietzsche. Pour Tarde, les arts, la littérature et la philosophie sont tout d’abord des imitations, dans son sens large ; ils peuvent donc également être des innovations. D’après le sociologue, les imitations et les innovations artistiques et littéraires ont deux fonctions différentes suivant le stade de civilisation de la société en question : confirmer ou créer du nouveau. L’art et la littérature ne sont en aucun cas indépendants de leur contexte historique.

21Tarde pose comme une loi générale que « les inventions successives de l’art ont dû leur apparition et leur fortune, soit au changement des idées, soit au changement des mœurs42 ». Il peut ainsi affirmer que « toutes les bonnes idées qui ont civilisé le monde peuvent être considérées comme des inventions et des découvertes auxiliaires de la morale et de l’art43 ». Dès lors, « à quoi bon les écoles artistiques et littéraires et les œuvres d’art d’une société, sinon à formuler ou à fortifier son idéal propre44 ? » Certes, il n’y a pas identité entre ce point de vue et celui, moins moral, de Gaultier. L’idée de l’autonomie de l’art, par rapport à l’histoire, n’en est pas moins étrangère à l’un comme à l’autre des deux penseurs : si tel art et telle littérature existent, c’est qu’ils sont utiles, répondant à des besoins sociaux spécifiques et remplissant des fonctions sociales et vitales objectives.

22C’est là que se rencontrent le plus nettement Tarde et Gaultier, bien que le premier accentue surtout le besoin d’inventer des idéaux nouveaux, et le second, le besoin de se débarrasser des idéaux anciens. L’un et l’autre attribuent à l’art et à la littérature, quelque inaccessibles et élitistes que les expressions artistiques et littéraires puissent être dans un premier temps, la tâche primordiale de servir de médiateur entre les hommes d’une société ou d’une civilisation et la réalité dans laquelle se déroule leur vie. Or ni le sociologue ni l’essayiste ne négligent l’idée que l’art, quelle que soit son expression, ne peut éviter d’imiter des formes déjà existantes, fût-ce pour les modifier ou les dépasser.

23Gaultier est d’habitude sceptique envers les imitations, qu’il taxe de bovarysme au sens négatif. D’autre part, il admet que le bovarysme est universel et que l’erreur impliquée dans toute imitation bovaryque est, du moins potentiellement, créatrice et féconde, dans la mesure où elle fait naître des innovations. Tarde, de son côté, aime à songer que « la complaisance à se répéter indéfiniment sans jamais se lasser est un des signes de l’amour45 ». Il découle de sa belle vision que « le propre de l’amour, dans la vie et dans l’art, est de dire et de redire toujours la même chose, de peindre et de repeindre toujours les mêmes sujets ; et je me demande alors si cet univers qui semble se complaire en ses monotones répétitions ne révélerait pas, en ses profondeurs, une dépense infinie d’amour caché, encore plus que d’ambition. Je ne puis me défendre de conjecturer que toutes choses, en dépit de leurs luttes entre elles, ont été faites, séparément, con amore, et qu’ainsi seulement s’explique leur beauté, malgré le mal et le malheur46 ».