Fabula-LhT
ISSN 2100-0689

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LHT n°6
Tombeaux de la littérature
Raymond Dumay

Mort de la littérature (1950)

Paris, René Julliard, 1950

1Sans plaisir, mais non sans passion, je reprends une série d’articles parus dans la Gazette des Lettres voici déjà longtemps. La concision nécessaire dans un journal m’avait contraint à résumer à l’excès mes remarques (aussi furent-elles souvent mal comprises), à négliger la plus grande partie des exemples que j’avais réunis (aussi m’a-t-on taxé de parti pris), à ne faire aucune citation (aussi ai-je été accusé d’inculture par une élite qui prétend aimer l’originalité mais ne saurait accepter une idée si elle ne leur a pas été mâchée par cent mille auteurs).

2Depuis des siècles nous nous moquons de ces hidalgos de Castille qui, sortant d’une table garnie de pois chiches, se promènent dans la campagne en suçant un cure-dents et regardent d’un air méprisant des paysans bien nourris et travailleurs. J’évoque cette image chaque fois que je lis sous la plume d’un de mes confrères les mots « pensée française », « culture française », « rayonnement français » et la suite. Bon, me dis-je, encore un hidalgo qui suce son cure-dents. Je vois cependant une différence : on peut vivre très bien, et non pas de pois chiches, en parlant de pensée et de culture françaises, et sans avoir jamais rien fait pour elles. En dépit de miniers de discours, nos lettres sont en effet dans le même état que la France à la fin du siècle de Louis XIV : un grand hôpital désolé et sans provisions.

3Quel est l’état de la littérature française ? Il nous reste encore les vieux chênes de la génération de Claudel, Gide, Colette, – mais Giraudoux, Valéry, Fargue, Ramuz sont morts.

4La génération des hommes de soixante ans – Mauriac, Cendrars et Jouhandeau mis à part – est à peu près silencieuse et inexistante.

5À cinquante, nous trouvons Giono et Montherlant ; Malraux n’écrit presque plus ; à quarante, nous avons Sartre ; à trente-cinq, Camus... Le fil, sans doute, n’est pas rompu, mais ne devons-nous pas nous inquiéter en constatant que, malgré les ravages de la guerre 1914-1918, l’avantage est aussi nettement du côté des anciens ?

6Nous pouvons essayer de nous consoler en accusant la nature de nous avoir négligés lors de la répartition du génie, mais il serait plus décent de nous demander si nous avons songé à lui préparer des conditions acceptables. Nous avons sous les yeux l’exemple de la génération littéraire des années 1930. Elle a été à peu près entièrement sacrifiée par la nécessité d’aller au plus pressé : le pain du lendemain. Ainsi restèrent, à moitié ou aux trois quarts enfouies dans la tête de ceux qui les portaient, les œuvres de Pierre Bost, de Jean Prévost, de Gaston Bonheur et de bien d’autres. Feuilleter un catalogue d’éditeur vieux de quinze ans, c’est se promener parmi les tombes, mais des tombes qui portent des noms de vivants. Je me souviens d’une des grandes admirations de Giraudoux : Jeanne Ramels-Cals. Qu’est-elle devenue ? demandait-il de temps en temps. Pouvions-nous lui répondre qu’elle écrivait dans les magazines féminins à grand tirage ?

7Cette situation est fâcheuse. M. André Billy la dénonçait dans le Figaro littéraire du 11 septembre 1948, sous le titre « On demande d’urgence deux ou trois chefs-d’œuvre » :

La crise du livre reste au centre de toutes les préoccupations dans le monde des auteurs, des éditeurs et des libraires. Le courrier que je reçois ne laisse aucun doute à ce sujet. Cependant des lecteurs, de simples lecteurs, m’écrivent aussi et leurs thèses sont un peu différentes de celles des spécialistes. Deux de ces lettres surtout me paraissent significatives. Non pas que la crise soit niée et qu’on y conteste un étroit rapport où elle est avec la crise générale et l’appauvrissement d’un public accablé par la vie chère et les impôts, mais à cette cause mes correspondants en ajoutent une que les auteurs n’ont pas pour habitude de faire entrer en ligne de compte et qui pourtant crève les yeux. Cette cause, c’est la défaillance des principaux intéressés, c’est la défaillance des écrivains.
Un de mes correspondants énumère une dizaine d’entre eux, que je ne nommerai pas, bien entendu, mais qui sont parmi les plus célèbres, et l’on est bien obligé de convenir qu’aucun d’eux en effet ne nous a donné depuis de longs mois une œuvre importante. Les uns ont environ soixante ans, les autres cinquante, les autres quarante. Ils appartiennent à trois générations qui se sont révélées vers 1920, vers 1935 et après la Libération. Tous ont fait leurs preuves, tous ont du talent, tous ont écrit des ouvrages considérables en quantité et en qualité. Qu’attendent-ils pour continuer ? On les dirait fatigués, épuisés, vidés. Passe encore pour les plus âgés, mais les quinquagénaires, mais les quadragénaires, qu’est-ce qu’il leur est arrivé ? Mon correspondant estime qu’il suffirait que fussent publiés cet automne trois ou quatre livres de grande valeur signés de noms fameux, pour que les librairies retrouvassent, en partie du moins, l’animation qu’elles connaissaient encore l’année dernière.
Un autre lecteur s’alarme de ne pas voir assurée la relève annuelle des acheteurs : « Chaque année, dit-il, quelques milliers de jeunes Français font leur début dans la vie. Passé vingt ans, s’ils n’ont pas pris l’habitude de lire, ils ne la prennent plus ; c’est trop tard, et ils ne la prendront pas ces mois prochains si un événement littéraire un peu sensationnel ne les y détermine pas en éveillant leur curiosité, La jeunesse a besoin, pour aimer la littérature, d’aimer les ouvrages nouveaux, et elle n’aime les ouvrages nouveaux que si elle s’y retrouve et s’y reconnaît avec ses aspirations et ses goûts. Que ces ouvrages-là lui soient refusés et elle se détourne de la littérature : ce ne sont pas les autres distractions qui lui manquent...
Il est certain que dans la littérature s’est creusé depuis quelques mois ce que j’appellerai un trou, un vide. Ce n’est peut-être que l’effet du hasard ; ce n’est peut-être que la conséquence de circonstances passagères. De toute façon, il serait grave que le trou s’approfondît au cours de la saison qui va s’ouvrir et prît entre le public et les écrivains les proportions d’un abîme.
Trois ou quatre chefs-d’œuvre ne seraient pas de trop pour le combler.

8Deux saisons littéraires se sont écoulées depuis l’appel de M. Billy et nous attendons encore les chefs-d’œuvre.

9Me répondra-t-on par cette vieille baliverne : « Les Français sont exigeants pour eux-mêmes; alors qu’ils se lamentent sur leurs défaillances, le monde entier les admire et les envie ; tout ce qui vient de chez nous est attendu avec une impatience fébrile et Paris reste la capitale de l’esprit. » ? De l’esprit peut-être, mais des gens d’esprit ?

10Là encore, je laisserai la parole à un homme qualifié : Gérard Boutelleau, qui fait traduire des livres français à l’étranger, et réciproquement. Au lieu des classiques bonnes paroles, il apporte des faits précis. Et le titre de son article de Carrefour du 9 novembre 1948 est à lui seul angoissant : « La littérature française est-elle inexportable ? »

Un appartement du Ritz est réservé à cet éditeur américain. Des cartes gravées ont été adressées à ses collègues français, à quelques écrivains. On est venu, car ce personnage, dont la maison possède trois avions pour expédier les clichés à ses différentes imprimeries réparties sur tout le continent américain, apporte peut-être la fortune. Les grands auteurs, et les moindres, ont déposé leurs œuvres dans le petit salon, entre les gerbes de fleurs. L’éditeur dit : « Je les ferai examiner par mes experts. » Il emporte les livres, mais les promesses de dollars ne sont pas tenues.
Los Angeles réclame un bon scénario ; Hollywood n’a plus d’idées, et chacun se met au travail. Les manuscrits affluent. On prodigue ingéniosité et talent, mais les cinéastes d’outre-Atlantique ne sont pas satisfaits. Cette agence américaine contrôle des centaines de publications ; chacune absorbe sept ou huit nouvelles par numéro. On repousse cependant tout ce qui vient de France. L’éditeur de cette puissante revue anglaise, de passage à Paris, prétend que, s’il publie des textes de chez nous, il perd des lecteurs.
Notre production littéraire est-elle donc sans valeur au delà de nos frontières, « inexportable », selon le mot du jour ? Cette question aurait fait sourire il y a quelques années ; nous étions un pays de créateurs avec un public qui donnait le ton; le monde entier semblait suivre nos fantaisies et nos humeurs. Aujourd’hui nous sommes délaissés. Pourtant, il nous faut produire et vendre, il nous faut exporter, et non pas seulement des robes de Christian Dior. Ce fameux prestige français est-il effacé ?
Distinguons les œuvres françaises qui se lisent en notre langue et les œuvres traduites, qui s’adressent à un public beaucoup plus vaste et plus varié, ignorant la France...
On ne peut toucher la grande masse des lecteurs étrangers que par la traduction. Le succès d’une traduction française à l’étranger est souvent pur accident, rencontre exceptionnelle d’une œuvre avec un traducteur compétent et surtout influent. C’est le cas de Marcel Proust et de son admirable traducteur ; il en sera de même pour Jules Renard, que vient de traduire Raymond Mortimer, le célèbre critique anglais. Et le succès de La Peste, de Camus, revient, pour une bonne part, à Stuart Gilbert, le traducteur de James Joyce. Ces cas sont rares et ne présentent pas un véritable choix. Apollinaire n’a jamais été traduit en anglais. Paul Valéry demeure inconnu en Amérique. L’œuvre de Colette est ignorée en dehors d’un petit cercle d’initiés. André Gide commence à peine à se faire connaître par la traduction de son Journal. Beaucoup de livres français ont été retenus par des éditeurs étrangers, surtout par les Américains, curieux de toutes les nouveautés; très peu ont été publiés et la vente de ces privilégiés est faible. Ceux qui ne connaissent pas notre langue, mais qui ont quelque souci de culture, ont une idée assez étrange de notre littérature. Questionnez Steinbeck ou Sinclair Lewis, ils citeront Zola, Flaubert, Maupassant. Ils n’ont jamais entendu parler de Stendhal. Dans les cercles cultivés de New-York, on nomme aujourd’hui ce jeune Marcel Proust dont on vient de publier il y a un mois Les Plaisirs et les Jours. En vérité, notre littérature ne passe guère nos frontières et les cyniques éditeurs étrangers déclarent qu’elle ne se vend pas. Pourquoi ?
Cela tient au caractère même de notre littérature et à la nature du Français. Ce Français, qui a conçu l’homme comme universel, a créé en réalité cette abstraction avec les traits les plus singuliers et qu’il a tirés de sa propre nature, peu commune. Il a marqué toute chose d’un esprit d’analyse qui la transfigure subtilement. Sa marque française, c’est une intelligence déliée qui a pénétré jusqu’aux passions de l’amour ; et notre image des sentiments ne vaut guère que pour nous...
Privés des artifices du style par le jeu de la traduction, nos romans apparaissent aux lecteurs étrangers sans chaleur et réduits aux proportions d’une faible intrigue.
L’incompréhension qui se manifeste si souvent à l’étranger à l’égard des œuvres françaises contemporaines, quand elles sont une peinture et une satire de la société française, révèle, de la part de ces lecteurs étrangers, une incompréhension plus grave encore de cette société, de ses mœurs. Quand il s’agit d’œuvres inspirées par la guerre ou l’actualité, nous nous heurtons à une indifférence totale. Sans doute que, dans le domaine des œuvres de témoignage, notre absence de technique et d’objectivité nous place en état d’infériorité. Pratiquement, pas une œuvre documentaire française n’a été traduite depuis la guerre.
La création littéraire n’appartient pas à un monde fermé et dépend, comme toute autre production, de l’état général d’un pays dont elle exprime, aussi bien que le génie, les faiblesses et les fatigues.

11Sévère, le réquisitoire de M. Boutelleau reste modéré et les causes de nos échecs à l’étranger sont plus affligeantes encore qu’il ne le dit.

12Qu’avons-nous à proposer ? Des mémoires, des anthologies, des romans pornographiques (parfois écrits sous de faux noms – tout le monde connaît les vrais – par des auteurs qui auraient pu nous donner les chefs-d’œuvre attendus), des fonds de tiroir. Vieillerie et avilissement, tels sont les rails sur lesquels roule, aujourd’hui, l’esprit français.

13À tant aimer la mort et la pourriture, on finit par se faire aimer d’elles. En moins de trois ans nous avons vu Camus renoncer à Combat, Paulhan remplacer la N.R.F. mensuelle par des Cahiers de la Pléiade trimestriels (quoi qu’il en dise, le luxe est à l’opposé de la vraie culture), nous avons vu disparaître Poésie 48, notre seule grande revue de poésie (et pourtant la poésie n’est pas seulement l’honneur, mais le ferment de toute littérature), disparues aussi Fontaine, Confluences, L’Arche... Terre des hommes, hebdomadaire intelligent, dura ce que durent chez nous les entreprises de l’intelligence : l’espace d’un trimestre.

14Si les conditions dans lesquelles vivent les écrivains, les éditeurs, voire les libraires, ne changent pas – et bien optimiste serait celui qui verrait à l’horizon l’amorce d’un changement heureux – la seule source à laquelle pourront aller s’abreuver les Français sera l’américain Reader’s Digest, dont le tirage actuel est déjà le triple ou le quintuple, ou beaucoup plus encore, du tirage réuni de toutes les publications un peu intelligentes qui paraissent en France. Alors que le chiffre de vente de la plus grande revue intellectuelle française ne dépasse probablement pas quinze mille exemplaires, une revue américaine imprimée en France dépasse un million deux cent mille. Et si l’on fait le total des livres traduits de toutes les langues, on sera bien forcé de conclure que, battue dans le reste du monde, la culture française est écrasée sur son propre sol.

15Nos hidalgos vont répondre en énumérant les chefs-d’œuvre que nous avons jetés sur le marché mondial. Descartes et Baudelaire, La Fontaine et Balzac seront encore une fois appelés à la rescousse par des patriotes plus zélés que lucides:

Ces gens auront tort. Et leur tort sera de confondre le passé et le présent littéraires. Le passé littéraire, c’est quelques livres qui subsistent. Le présent littéraire, c’est beaucoup de livres, c’est un flot de livres qui coule. Mais, pour qu’il ait un passé, il faut que ce passé ait été du présent dont peu a été conservé, et où ce peu était accompagné, encadré, recouvert de toutes sortes de sensations et de perceptions dont il n’est apparemment rien resté, mais qui ont dû être afin que quelque chose restât. Que reste-t-il de la tragédie française ? Corneille et Racine. Mais pour que Corneille et Racine aient existé, il fallait que le genre tragique eût été un genre vivant, que des centaines de tragédies eussent été écrites, qu’elles eussent trouvé un public, que ce public s’y fût intéressé à tort ou à raison. Et il a fallu également qu’une critique journalière accompagnât cette vie journalière de la littérature.
On pourrait imaginer, je le sais bien, une littérature réduite à des chefs-d’œuvre, une critique renfrognée qui découragerait les écrivains moyens ou médiocres, et qui leur dirait : « Soyez plutôt maçon : dans dix ans personne ne parlera plus de vos livres, tandis que dans cent ans vos arrière-neveux habiteront encore, en bénissant votre travail, la maison que vous aurez construite. » D’abord, les maçons laissent encore moins de souvenirs que les mauvais écrivains. Et puis surtout, si des milliers d’écrivains bientôt obscurs n’entretiennent pas une vie littéraire, il n’y aura plus de littérature du tout, c’est-à-dire pas de grands écrivains. Le pavé du critique bien intentionné tuera Pradon comme le pavé de l’ours tue la mouche. Mais il tuera du même coup Racine. »

16L’auteur de ces lignes peut difficilement être accusé de violence révolutionnaire ou de mépris pour la bonne littérature. Il se nomme Albert Thibaudet et il écrivait ceci entre 1920 et 1930, en pleine inflation littéraire. Il avait raison. Même si le génie peut s’imposer seul (thèse chère aux « assis » et que je m’efforcerai de bousculer au passage), il est évident qu’il exige pour s’épanouir une atmosphère de création, celle qui fait les grandes époques. Un Racine se nourrit de la chair de dix mille Pradon. Nous les lui devons.

17Nous nous mettons en campagne pour rassembler, encourager, nourrir le troupeau des médiocres.

18Pradon avec nous !

19Notes

20La gravité de la situation n’a pas seulement été signalée par les journalistes et les écrivains. Les Pouvoirs publics eux-mêmes se sont émus et ont décidé la constitution de la Commission nationale du Livre français à l’étranger, qui a publié sur la question un remarquable rapport, plein de chiffres, de faits... et de suggestions précises. Il doit être lu par tous ceux qu’intéresse cette angoissante question. J’en citerai quelques lignes :

Notre situation, favorable sur certains marchés, comme le marché anglais, où nous vendons plus qu’en 1938, ne compense pas le grave recul que nous avons subi dans les pays qui comptaient parmi nos meilleurs clients: pays de langue française, États latins d’Amérique, régions du Proche et du Moyen-Orient...
Mais dans le domaine du livre plus que dans tout autre, ce serait bien peu ambitieux que de se contenter de reconquérir nos positions de 1938. Dès avant la guerre, la diffusion de nos ouvrages avait subi un recul sensible dans plusieurs pays où nous avions longtemps occupé la première place. Ainsi l’Argentine, qui, en 1929, importait 201.000 kilos de livres français, n’en achetait plus que 59.000 en 1938; le Brésil tombait, de son côté, de 283.442 kilos à 118.387.
En ce qui concerne les publications régulières :
Nous exportions, en 1938, 9.000 tonnes ;
Nous avons exporté, en 1947, 3.900 tonnes, soit un recul de plus de 60 p. 100.
... Le recul est encore plus marqué que n’en témoignent les statistiques, car un marché nouveau –mais peut-être temporaire – absorbe à lui seul le quart de nos envois actuels. Ce sont les régions occupées de l’Allemagne et de l’Autriche: 24,4 p. 100 en 1947.
... En moyenne, la vente des quotidiens à l’étranger représente 20 p. 100 de ce qu’elle était avant guerre.
Alors qu’en Belgique, pour ne citer qu’un exemple, la vente des journaux anglo-américains est plus de cinquante fois plus importante qu’avant les hostilités.

21Le danger est donc dénoncé par un organisme qualifié et qui propose des solutions acceptables. Cependant, un point m’inquiète : étudiant les causes de notre baisse d’influence à l’étranger, les différents rapporteurs, qu’il s’agisse du livre ou des publications, n’en donnent que des explications strictement matérielles : embarras de change, prix élevés, mauvaises organisations de vente. Pas une seule fois il n’est fait allusion au contenu de nos imprimés. On considère comme un fait acquis que la France ne saurait produire que de bons romans, de bonnes études, de bonnes revues, et que tout se résume finalement à une question de pourcentage. Je ne nie point l’importance du problème matériel, mais force m’est de constater que lorsqu’un écrivain atteint la classe internationale (et ce peut être pour des raisons extra-littéraires : Dekobra aussi a cette classe), ses livres triomphent d’eux-mêmes de toutes les barrières. Les difficultés justement soulignées par la Commission du Livre n’ont pas empêché Sartre et Camus de se faire connaître dans le monde entier au moment où elles étaient les plus graves. Si nous avions vingt Sartre et vingt Camus... Ce ne sont pas Racine et Molière qui font notre trouée à l’étranger, mais nos écrivains vivants. Espérer gagner la bataille de l’esprit avec l’aide seule de nos classiques, c’est tenter un assaut avec un bataillon de territoriaux.

22Dans le rapport que je cite, le mot auteur n’est jamais prononcé ! À croire que, comme le réclamait Poil de Carotte, tous nos livres ont la chance de naître orphelins.