
La littérature générale et comparée française : brève histoire et contextualisation du général dans les contours d’une discipline
1En France, la discipline comparatiste est aujourd’hui officiellement désignée par le sigle « LGC » – littérature générale et comparée –, souvent abrégé par l’économie du général en « LC » – littérature comparée. Pourtant, l’adjectif générale n’apparaît dans la désignation de la discipline qu’à partir des années 1970. Auparavant et depuis son institutionnalisation au début du xxe siècle, la discipline s’intitulait « littérature comparée », formulation parfois orthographiée au pluriel. Tout comme l’adjectif comparée associé à littérature n’a jamais été une caractérisation interne de la littérature mais a toujours désigné une approche, une démarche (et l’histoire de la discipline montre bien que la définition de la démarche comparatiste n’a rien d’universel ni d’atemporel, qu’elle a connu en France des évolutions importantes et qu’elle ne recouvre pas exactement les mêmes pratiques ailleurs qu’en France), l’adjectif générale – quoi qu’ait pu recouvrir le terme et qu’il recouvre aujourd’hui – n’a jamais constitué une qualification interne de la littérature (une littérature qui serait générale par opposition à une littérature qui ne le serait pas) mais bien une démarche dans l’étude de la littérature. De fait, ce que toutes les définitions de la notion ont en commun au-delà de leurs différences, c’est de désigner une approche, qualifiée de générale, de la littérature et des faits littéraires. Si les premiers « Que sais-je ? » présentant la discipline – celui de Marius-François Guyard en 1951 puis celui d’Yves Chevrel en 1989 – ne mentionnent pas la littérature générale dans son rapport à la littérature comparée, l’édition refondue de 2006 comporte une section intitulée « Littérature comparée, littérature générale » (p. 17-18). Chevrel souligne, d’une part, que « la littérature comparée est à entendre comme la science comparative de la littérature » (p. 4) et, d’autre part, que l’introduction de l’adjectif générale au début des années 1970 « a l’intérêt de relier deux perspectives : le souci d’interroger le concept de littérature, la prise en compte d’un corpus non seulement varié mais aussi composé de traditions différentes » ([1989] 2023, p. 18).
2En commençant à rédiger cet article, je pensais m’attacher à deux moments des débats autour de la question du général dans son rapport à la discipline comparatiste (les années 1970 et les années 2000) parce que je croyais pouvoir ainsi dégager un mouvement qui aurait fait passer une discipline pensée, dans les débuts de son développement institutionnel, comme littérature comparée à une discipline intégrant et affichant le général – la réflexion théorique et l’élargissement des corpus, donc plus de théorie et plus d’ouverture – au même titre que le comparé. Comparé étant du côté du resserré tandis que général désignerait l’élargissement, le mouvement aurait été celui d’une plus grande ouverture, d’une plus grande inclusivité de la discipline. Or, en reprenant les textes de ceux et celles qui ont réfléchi aux contours de la discipline en France, force a été pour moi de constater que, bien plus que d’un mouvement du comparé vers le général, c’est d’une tension présente depuis les origines de la discipline jusqu’à aujourd’hui qu’il s’agit et dont témoignent les années 1970 comme les années 2000. Une tension qui perdure, mais dont les termes et enjeux ont évolué. À partir des premiers textes qui ont défini la « littérature comparée » et jusqu’à aujourd’hui, je m’attacherai donc ici à mettre au jour les dynamiques de cette tension, en cherchant à dégager ce que recouvrent les termes qui la constituent et quels en sont les enjeux.
Aux origines : une littérature strictement comparée ?
3Jusqu’aux années 1970, la question du général ne se pose pas comme telle dans la désignation de la discipline. Le terme ne figure dans aucune des structures qui organisent la discipline naissante puis en développement. Les premières chaires d’enseignement qui voient le jour à partir de 1896 (Lyon) et dans les premières décennies du xxe siècle (Paris, Strasbourg, en particulier) sont des chaires de littérature comparée. En 1921, Fernand Baldensperger et Paul Hazard dotent la discipline de la revue qui reste aujourd’hui une référence pour les comparatistes, la Revue de littérature comparée (RLC), revue universitaire trimestrielle. Quand Paul Van Tieghem, que l’on considère comme pionnier en France dans la réflexion sur la définition et les contours de la discipline, écrit le manuel auquel il est régulièrement fait référence quand on évoque le développement de la discipline, il l’intitule La Littérature comparée ([1931] 1939). Le premier « Que sais-je ? », publié en 1951 par Marius-François Guyard, porte le même titre. Et la société savante qui voit le jour en 1956 et tient son Congrès fondateur à Bordeaux le 4 mars s’appelle Société nationale française de littérature comparée avant de devenir, en 1962, Société française de littérature comparée (SFLC) et ce jusqu’en 1972. Le terme général ne figure dans aucune de ces désignations. Ses statuts avaient été déposés à la fin de 1961, comme le signale le Journal officiel de la République française du 13 janvier 1962. Son but : « travailler au développement de la littérature comparée en France et organiser la participation française aux activités comparatistes internationales ». Pas de mention de « littérature générale » dans le nom de l’association.
4Les choses ne changent dans les dénominations qu’à partir des années 1970. Comme le rappelle Yves Chevrel dans son histoire de la société savante publiée en 2007 :
Une Assemblée générale extraordinaire de la S.F.L.C. adopte, le 2 juin 1973, de nouveaux statuts, bien plus développés que les précédents, qui fondent, sur le plan juridique, une nouvelle association. L’article 1 est en effet ainsi rédigé : « Il est créé une association dite SOCIÉTÉ FRANÇAISE DE LITTÉRATURE GÉNÉRALE ET COMPARÉE (S.F.L.G.C.) régie par la loi du 1er juillet 1901 et le décret du 16 août 1901 ». Tout au long des 26 articles, il est question tantôt de littérature générale et comparée, tantôt d’activités comparatistes ou de comparatisme : les expressions renvoient en fait à une même réalité, celle d’une même discipline universitaire, quelles que soient les nuances apportées par l’ajout de l’adjectif général. (Chevrel, 2007.)
5L’introduction de l’adjectif général dans l’intitulé de la discipline date donc du début des années 1970. Au moins dans l’affichage, on constate un mouvement d’élargissement et de généralisation dans l’identification de la discipline.
6Dès le début du xxe siècle, toutefois, l’expression « littérature générale » avait été employée, à côté de celle de littérature comparée, sous la plume en particulier de Paul Van Tieghem. De fait, l’idée et même le terme de général – entendu comme élargissement et ouverture – fondent la définition de la discipline « littérature comparée » que donne Van Tieghem en 1931 : partant du constat de l’importance des « influences étrangères » sur toute littérature nationale, il présente la littérature comparée comme la « discipline particulière, qui aura ses buts bien définis, ses spécialistes, ses méthodes […], ne prétendra nullement remplacer les diverses histoires littéraires nationales : elle les complètera et les unira ; et en même temps elle tissera, entre elles et au-dessus d’elles, les mailles d’une histoire littéraire plus générale » (1931, p. 16-17, je souligne). La littérature comparée est alors définie comme une histoire littéraire plus vaste, plus large que les littératures nationales puisqu’elle les complète, les unit et les surplombe. L’un des chapitres du manuel, intitulé « Les succès et les influences globales » (chap. V, p. 116), examine les conditions de réalisation de « toute étude générale d’influence » (p. 142, je souligne) et plus particulièrement les « rapports généraux et influences collectives » (intertitre de la p. 119, je souligne). En ce sens, la littérature comparée est pensée comme générale, comme se définissant par une modalité de généralisation puisqu’elle est plus générale que les littératures nationales. Comparer, c’est généraliser l’étude.
7Or – et c’est là qu’apparaît une première tension entre les termes « générale » et « comparée » – la troisième partie du même ouvrage fait de la littérature générale une « terre promise » (p. 170) vers laquelle conduit la littérature comparée mais qui s’en distingue. En 1920 déjà, dans un article paru dans la Revue de synthèse historique, Van Tieghem distinguait les deux domaines dans le cadre de l’histoire littéraire : après avoir retracé la genèse de la séparation entre histoire littéraire d’une part et critique, biographie ou philologie de l’autre, il définissait différents niveaux de « synthèse historique ». Le premier niveau se situe au plan national, mais il est incomplet car l’historien des lettres « rencontre sur son chemin des influences étrangères modernes, et non pas d’une seule littérature, […] mais de plusieurs, devant lesquelles sa compétence échoue » (1920, p. 5). Alors intervient le deuxième niveau, celui de « l’histoire littéraire comparative ou littérature comparée » qui étudie « la région mitoyenne entre deux littératures » et qui, même quand il s’intéresse à trois nations, procède « toujours par rapprochements binaires » (p. 5). Le troisième niveau, lui, est celui de « l’histoire générale de la littérature ou, plus brièvement, littérature générale », qui s’attache à « l’étude des faits communs à diverses littératures » (p. 11) dans le but « de reconnaître, de délimiter et d’étudier, à travers les différences qui séparent les littératures, les états communs et successifs de la pensée et de l’art dans les grands groupes de nations de civilisation à peu près comparable » (p. 17). En 1939, Van Tieghem reprend ces distinctions et trace ainsi les contours de « trois disciplines » indépendantes : la littérature nationale, la littérature comparée et la littérature générale. S’attachant à cerner les domaines respectifs de la littérature générale et de la littérature comparée, il considère que
[s]ont du domaine de la littérature générale les faits d’ordre littéraire qui appartiennent à la fois à plusieurs littératures. […] la littérature générale laisse aux comparatistes qui étudient les rapports entre deux écrivains ou entre deux littératures le détail des contacts, des imitations, des sources, des traductions, l’examen de la diffusion des ouvrages et du rôle des intermédiaires entre les deux nations. […] Mais elle utilise à chaque instant les résultats acquis par la littérature comparée proprement dite. (Van Tieghem, [1931] 1939, p. 175-178.)
8Si la littérature comparée avait été présentée, dans la première partie de l’ouvrage, comme une étude générale s’intéressant à des rapports généraux pour tisser « les mailles d’une histoire littéraire plus générale » que les histoires littéraires nationales, elle apparaît ici comme ancrée dans des études binaires là où la littérature générale constituerait, elle, une approche plus large quantitativement (plus que deux termes mis en relation) et « plus abstraite » (p. 177) – l’élargissement du nombre des termes et de la perspective permettant l’abstraction.
9Avec Van Tieghem, la littérature comparée est pensée à la fois comme générale et comme distincte d’une littérature générale à laquelle elle permet d’accéder et qui représente un stade ultime à atteindre. L’hésitation est d’ailleurs repérable dans les comptes rendus annuels que Van Tieghem donne à la Revue de synthèse historique : la plupart sont intitulés « Principaux ouvrages de littérature générale et comparée », mais aussi parfois « de littérature comparée » ou « d’histoire littéraire générale et comparée », sans que ce qui rentre dans la catégorie des ouvrages de littérature générale soit toujours très clairement différencié de ce qui se trouve dans celle des ouvrages de littérature comparée. À commencer chez Van Tieghem, la relation entre littérature générale et littérature comparée n’est donc pas facile à cerner. En France, plutôt que l’histoire d’un élargissement de la discipline (du restreint vers le général, d’une littérature comparée stricte à une littérature générale et comparée), c’est celle d’une concurrence dont les termes évoluent qu’il convient de tracer.
Apparition du général pour désigner la discipline dans les années 1970
10Si, sous la plume de Van Tieghem, littérature générale et littérature comparée avaient en commun de viser l’histoire littéraire – l’idée de général concernant donc avant tout l’amplitude quantitative (nombre de littératures, de textes, de relations et rapports considérés), mise au service de l’abstraction –, pour René Étiemble, en 1974, dans ses Essais de littérature (vraiment) générale, la caractérisation de général ne porte ni sur l’ouverture de l’histoire littéraire au supranational ni sur les relations du national au supranational. Le débat sur le sens et les enjeux de l’adjectif général se situe alors avec les Américains, et plus précisément avec Austin Warren et René Wellek, et leur remise en cause d’une « approche française » du comparatisme dès l’après-Seconde Guerre mondiale, dans leur ouvrage Theory of Literature (1948).
11Warren et Wellek reprochaient précisément à la littérature comparée française (incarnée par Van Tieghem, entre autres) son enfermement dans l’histoire littéraire et dans des présupposés positivistes (l’importance accordée aux faits et aux rapports de faits). Eux, défendaient une approche plus théoricienne et théorique de la littérature. Cette critique allait de pair avec celle de l’utilisation par Van Tieghem de l’adjectif général et la distinction qu’il opérait entre littérature générale et littérature comparée. Une telle séparation était non seulement inopérante mais même artificielle et Wellek appelait à l’abandonner (« The Crisis of Comparative Literature », 1963, p. 282-293). Quand, en 1972, la SFLC (Société française de littérature comparée) devient la SFLGC (Société française de littérature générale et comparée), l’introduction du terme général témoigne de l’incidence de ce débat franco-américain sur l’évolution de la littérature comparée « à la française » (on rappellera que l’ouvrage de Warren et Wellek, s’il a été écrit et publié aux États-Unis dès 1948, n’est traduit en France sous le titre La Théorie de la littérature qu’en 1971). Le général du nom de la SFLGC construit non plus une séparation comme celle opérée par Van Tieghem entre deux disciplines distinctes, mais au contraire une articulation (signalée par la coordination) entre deux aspects complémentaires mais distincts d’une discipline unique, qu’il s’agit d’associer dans une même désignation disciplinaire. Comme le rappelle Yves Chevrel, c’est un communiqué du 16 mai 1972 signé par Michel Cadot (président de la SFLGC entre 1971 et 1973) qui utilise pour la première fois l’expression « littérature générale et comparée » pour en défendre la place dans les enseignements du premier cycle. Chevrel souligne que, tout au long des 26 articles qui composent les statuts votés le 2 juin 1973 pour la nouvelle SFLGC, les expressions « littérature générale et comparée » et « activités comparatistes » ou « comparatisme » renvoient « à une même réalité, celle d’une même discipline universitaire » (Chevrel, 2007). L’ajout de l’adjectif est néanmoins révélateur d’une volonté d’afficher un aspect de cette « réalité » qui est non seulement celui de la comparaison (quelle que soit la façon dont on la conduit), mais aussi celui d’une généralisation : le qualificatif signale une dimension modélisatrice et théorique de la discipline et la prise de distance avec le seul positivisme historique qui l’avait initialement fondée. C’est ce que, dans le dernier manuel de littérature comparée en date en France (2016), Bernard Franco désigne par « une perspective plus abstraite » que celle de la « littérature comparée au sens strict » (p. 66).
12Dans ce débat, la position du comparatiste français René Étiemble est importante non seulement parce que, dès Comparaison n’est pas raison (1963), il critiquait lui aussi l’approche française, dans le même sens que Warren et Wellek, y compris l’emploi par Van Tieghem du terme général dont il dénonçait la connotation d’« à-peu-près » véhiculée par l’idée de généralité (Étiemble, 1963, p. 72), mais aussi parce qu’à la même époque où la « littérature comparée » devient officiellement « littérature générale et comparée », il publie ses Essais de littérature (vraiment) générale (1974), dans lesquels, revenant à l’ouvrage de Warren et Wellek, il critique très violemment la prétention américaine à une généralité (marquée dans leur titre par l’article défini LA Théorie littéraire) qui cache un euro-américanocentrisme1. En d’autres termes : s’il condamne le binarisme et le positivisme comparatistes français, il condamne également l’approche américaine et ses prétentions à l’universalisation théorique. « Littérature (vraiment) générale » n’est pas synonyme de « théorie littéraire ». Avec la verve polémique qui le caractérisait, Étiemble fustige la prétention totalisante de toute théorie élaborée à partir des seuls patrimoines occidentaux et considère qu’elle est vouée à la nullité. Dès l’avant-propos, le ton est donné :
Pour élaborer LA théorie littéraire avec un article pour de bon défini (Wellek et Warren offrant, au mieux, UNE théorie littéraire, celle de leur petit monde, un tantinet provincial), sans doute faudra-t-il attendre […]. Il faudrait enfin qu’on le sache : du seul fait qu’elle est ce qu’elle est, la littérature japonaise […] rend nulle et non avenue la théorie que Lukács et Goldmann après lui échafaudèrent du roman. Etc. Toute théorie qui s’élabore à partir des seuls phénomènes européens ne vaudra pas mieux. (Étiemble, 1974, p. 13-14.)
13Le général vise ici non pas l’histoire mais la théorie littéraire. Si pour Van Tieghem, qui avait tendance à réduire la littérature comparée à des confrontations binaires, la littérature générale désignait un stade supérieur de la littérature comparée, celui d’une histoire littéraire générale, dans les années 1970 et avec Étiemble, la littérature générale renvoie à la théorie de la littérature sans qu’une dimension historique soit nécessairement présente. Qui plus est, le général n’est plus seulement strictement quantitatif. L’accumulation de littératures ou de phénomènes n’est ni le critère unique ni même le critère décisif de cette généralisation : plus que par la quantité de littératures envisagées, il s’agit de généraliser par l’élargissement géographique et culturel, c’est-à-dire, in fine, par la recherche de l’altérité par rapport à l’histoire, la culture et la pensée occidentales. Il s’agit d’ouvrir l’horizon de réflexion à un ailleurs culturellement éloigné – le Japon, la Chine en particulier sous la plume d’Étiemble – parce qu’une telle ouverture conduit à remettre en question les cadres et modèles de pensée occidentaux. La « littérature vraiment générale » doit conduire au « comparatisme planétaire » qu’Étiemble appelle de ses vœux (Ouverture(s) sur un comparatisme planétaire, 1988) et qui est donc d’abord et avant tout décentrement de la perspective et du positionnement à partir desquels est conduite l’analyse. La visée est non pas historique mais théorique et modélisatrice sans se considérer pour autant comme universelle : la littérature japonaise pour repenser les théories occidentales de l’épopée et de ses rapports au roman ; la pratique de la littérature comparée en Chine pour repenser les contours de la discipline « à la française », etc. Le général entendu par Étiemble comme ouverture et décentrement de la perspective est donc avant tout critique de l’européocentrisme des approches comparatistes et refus de mettre au centre du monde les littératures de l’Europe occidentale.
14Non seulement ce général ne vise pas une histoire littéraire générale (comme c’était le cas pour Van Tieghem), mais sa visée est aux antipodes d’une démarche historienne ou historicisante puisqu’in fine il s’agit pour Étiemble de rechercher, dans l’ailleurs géographiquement et culturellement lointain (dans le général), des invariants. La perspective est donc anhistorique, et revendiquée telle. En 1974 :
[…] « l’homme est partout le même » : voilà ce que m’apprirent les proverbes persans, chinois, malgaches, yorubas, créoles ou français […] La littérature générale m’a donc enseigné, chaque jour encore m’enseigne, qu’en dépit de tous les acquêts de la psychologie historique et de l’anthropologie, quelque chose existe quoi qu’on en dise : la nature biologique de l’espèce humaine. (Étiemble, 1974, p. 10.)
15En 1988, Étiemble considérait que « la théorie des invariants », qu’il affirmait avoir élaborée grâce à son comparatisme devenu planétaire, était « une des plus heureuses découvertes du comparatisme sérieux » (1988, p. 10). Ces invariants concernent autant la « nature humaine » que les genres littéraires : « Étudiant comme je l’ai fait la “rencontre invraisemblable” dans les romans chinois, anglais et français de siècles différents, comment ne serais-je pas contraint d’y reconnaître un des “invariants” du genre romanesque ? » (p. 184.) L’« humanisme authentique » (p. 185) que doit préparer la littérature générale repose sur cette notion d’invariant – universel et transhistorique. « Général » (Essais de littérature (vraiment) générale, 1976), « planétaire » (Ouverture(s) sur un comparatisme planétaire, 1988) et « universel » (Nouveaux essais de littérature universelle, 1992) sont ici synonymes.
16À la relecture, aujourd’hui, des essais d’Étiemble, on ne peut que louer son ouverture au patrimoine littéraire et culturel extra-européen. On peut également considérer qu’il a été en cela et dans une certaine mesure précurseur des approches postcoloniales cherchant à décentrer les perspectives d’analyse, à l’instar des travaux de Dipesh Chakrabarty dans Provincializing Europe (2000), un titre qu’il n’aurait probablement pas fustigé. Comme le note d’ailleurs Yves Clavaron à propos d’Edward Saïd et des études postcoloniales, en cherchant à ouvrir les corpus de littérature comparée à l’extra-européen et à renouveler la bibliothèque universelle, Saïd rejoint Étiemble dans sa volonté de revitaliser la Weltliteratur goethéenne2. Toutefois, l’approche essentialiste – essentialisante et universalisante – d’Étiemble est peu compatible avec les présupposés des approches postcoloniales quand elles critiquent l’européo-occidentalocentrisme des perspectives et revendiquent un décentrement du regard. De fait, si comme Étiemble les études postcoloniales remettent en question l’universalité des modèles construits à partir des paradigmes européens et plus largement occidentaux, la question de l’histoire et de l’historicité des phénomènes, des formes et des structures est centrale dans les réflexions postcoloniales. L’idée d’invariants au fondement des phénomènes et des structures est précisément ce que contestent les études postcoloniales, dont la démarche est indissociable d’une interrogation historiographique. La remise en question de l’Europe comme centre de production des paradigmes conceptuels et de pensée commence par une déconstruction de l’universel et de l’humanisme, concepts construits par l’histoire de la pensée occidentale et coloniale. Les invariants – « l’humain » et « l’homme universel » promus par Étiemble – sont, dans la perspective des études postcoloniales, des productions de l’impérialisme occidental.
Littérature comparée, littérature générale, littérature mondiale
17Au tournant des années 1990 et 2000, dans un contexte de mondialisation des échanges, les travaux sur la portée et les enjeux de la mondialisation (économique et culturelle) se multiplient, tout particulièrement chez les universitaires américains. Avec l’article de Franco Moretti « Conjectures on World Literature » ([2000] 2004), l’ouvrage de David Damrosch (What is World Literature?, 2003) marque une étape dans l’histoire du sens et de la portée du général de la « littérature générale et comparée ». Les années 2000 sont aux États-Unis celles de vifs débats autour de cette « littérature mondiale » (traduction française de « world literature ») – débats portant sur le sens et les usages de la catégorie de world literature. Ce sont les comparatistes exerçant aux États-Unis (Moretti et Damrosch, mais également Gayatri Chakravorty Spivak ou Emily Apter) qui ont porté ce débat. En France, la question s’est posée aux comparatistes de savoir comment, dans un tel contexte, la notion de « littérature mondiale » infléchit celle de « littérature générale et comparée ». Comment la notion de littérature mondiale, distincte de la discipline littérature générale (et comparée), a-t-elle reconfiguré la discipline – que ce soit dans ses corpus ou dans ses méthodes et démarches critiques ? Ces questions sont posées, par exemple, par Tiphaine Samoyault et Christophe Pradeau dans Où est la littérature mondiale ? (2005).
18C’est en comparatistes et pour penser les évolutions de la discipline que Moretti comme Damrosch ont construit leurs « hypothèses » autour de la littérature mondiale. En s’appuyant sur un retour à l’idée goethéenne de Weltliteratur comprise comme expansion du regard et de la critique au-delà des frontières nationales et sur le concept de « système-monde » (world-system) forgé en histoire économique pour penser le capitalisme international comme à la fois « un » et « inégalitaire », Moretti en appelle à la prise en compte du fait que la littérature est « indiscutablement » un « système planétaire »3 ([2000] 2004, p. 148, je traduis). La question posée par Moretti est celle de savoir, non pas ce qu’est la littérature mondiale, mais comment on étudie une littérature devenue « système planétaire ». Les réponses à une telle question, dans leurs divergences, constituent la matière des débats sur la littérature mondiale, parce qu’elles reposent sur des conceptions différentes du comparatisme en littérature. C’est bien à une telle question que l’ouvrage de David Damrosch, en dépit de ce que laisse entendre son titre What is World Literature?, apporte des réponses en suggérant d’envisager la littérature mondiale comme un mode de circulation des œuvres et en soulignant que l’enjeu critique est d’explorer ce mode de circulation. Faut-il alors privilégier une « lecture à distance » et renoncer à la lecture au plus près du texte (la réponse de Moretti avec son outil de distant reading) ? Ou faut-il au contraire privilégier l’étude, à partir d’un positionnement spécifique, de la circulation d’une œuvre, quitte à faire de sa traduction l’indice et la condition même de son appartenance à la littérature mondiale (la réponse de Damrosch s’intéressant à l’épopée de Gilgamesh ou à la poésie aztèque dans What is World Literature?) ?
19C’est également en comparatiste qu’Emily Apter répond à Damrosch et à la question du comment on étudie la littérature du monde entier dans un contexte multilingue et globalisé. Quand elle s’affirme contre la littérature mondiale (Against World Literature), ce n’est pas pour opposer littérature comparée et mondialité de la littérature, mais pour récuser une approche de la littérature qui, en privilégiant la notion de système (et, avec elle, celle de centre), légitimerait sa seule étude en traduction (en anglais). Elle s’insurge contre une telle démarche qui ne ferait que renforcer l’hégémonie du capitalisme américain. À une littérature mondiale envisagée en termes de « système-monde », elle oppose le concept de « planétarité », proposé par Gayatri Spivak dans Death of a Discipline (c’est le titre du troisième chapitre). La planétarité est non pas le « système planétaire » de Moretti, système du capitalisme mondialisé organisé par un centre et ses périphéries, mais au contraire un principe pensé comme une possibilité de résistance à une mondialité et une mondialisation organisées par le capitalisme. Un tel principe implique d’ancrer la perspective et l’analyse dans la réalité et la lettre des langues et de sortir du programme homogénéisant de la traduction pour s’intéresser à la production des textes plus qu’à leur circulation et leur diffusion.
20Pensées comme approche critique, comme démarche comparatiste, et non comme objet à décrire, comme ensemble des littératures du monde ou de la planète, la littérature mondiale (pour reprendre la catégorie de Moretti ou de Damrosch) et la planétarité (pour reprendre celle de Spivak ou d’Apter) désignent donc des modes de lecture visant à caractériser la littérature dans ses mouvements et dans son ensemble. En cela, la littérature mondiale et la planétarité partagent avec la littérature générale le fait de relever d’une dimension méthodologique et de viser à mettre en évidence des circulations et des échanges à voies multiples – dans une articulation entre perspective surplombante des mouvements autant que des textes et attention précise à la lettre des textes, ce qui pose la question des corpus d’étude et de leur amplitude. Ni la littérature mondiale version Damrosch ni la planétarité version Spivak ne sont envisagées comme s’articulant à la littérature comparée – l’une et l’autre sont pensées en tant qu’évolutions de la discipline comparatiste. Il s’agit non pas d’articuler du comparé et du mondial ou du comparé et du planétaire pour penser la discipline comparatiste, mais de substituer à une pratique de la littérature comparée (européo-occidentalocentrée et binaire) d’autres pratiques d’étude du littéraire4.
21Général a donc d’abord été pensé en opposition à binaire et à comparé dans le cadre d’une approche positiviste des phénomènes littéraires – Paul Van Tieghem assimilant la littérature comparée à des études binaires d’une histoire littéraire pensée en termes de rapports de faits, et distinguant d’une littérature comparée ainsi conçue la littérature générale en termes d’élargissement quantitatif. Le qualificatif a ensuite fonctionné non plus pour séparer et opposer deux disciplines – littérature comparée et littérature générale – mais pour penser une seule discipline articulant et associant comparé et général. Le cadre n’est alors plus nécessairement historique et ne repose plus exclusivement sur des rapports de faits. L’élargissement marqué par le terme général n’est pas non plus strictement quantitatif. Il désigne en tout cas et avant tout un décentrement, une ouverture de la bibliothèque et des corpus comparatistes à de l’extra-occidental et une visée théoricienne de modélisation des phénomènes littéraires. Que le chercheur ou la chercheuse choisisse de privilégier la lecture distante, l’étude des textes en traduction, ou qu’iel s’attache à la lettre des textes, qu’iel revendique une démarche relevant de la littérature mondiale ou de la planétarité, les réflexions des années 2000 liées aux qualificatifs de mondial et de planétaire ont pris le pas dans les débats sur la question du général. La caractérisation « générale et comparée » qui demeure en France dans la désignation de la discipline, tout en n’étant plus opérante dans les débats théoriques sur les approches du littéraire, continue toutefois de faire reposer la définition de la discipline comparatiste sur le présupposé d’une inclusion de deux aspects ou versants différents (général d’un côté, comparé de l’autre) que l’on cherche à articuler entre eux.
22Or, au-delà de la brève histoire, retracée ici, de l’idée de général dans la définition des contours de la discipline comparatiste, si l’on veut envisager aujourd’hui l’efficacité du terme et de la catégorie du général, peut-être faut-il non pas penser la discipline comparatiste comme articulation entre du comparé et du général (LGC), mais plutôt envisager la littérature comparée comme une approche combinant le général et le restreint, la synthèse et l’analyse, le lointain et le proche des textes. Les modalités de la combinaison sont plurielles mais la combinaison est toujours présente : pas d’analyse myope de la lettre des textes ni, à l’autre extrême, de survol homogénéisant. La lecture distante et la lecture de près, les circulations de textes à voies multiples et les combinaisons binaires, l’étude en traduction et l’étude de la lettre : toute la difficulté et l’enjeu de la démarche comparatiste de la discipline « littérature comparée » aujourd’hui résident dans la façon d’englober ces pratiques distinctes et complémentaires, et de faire fonctionner ces coordinations. Un comparatisme qui ne soit pas strictement ou exclusivement binaire – un comparatisme non binaire ? – a besoin, pour se définir, d’articuler non pas du général et du comparé, mais du général et du restreint, du général et du resserré, du distant et du proche.

