
Lettre au doyen du 26 mai 1965
Lettre écrite par Peter Szondi en 1965, présentée ci-dessous par Romain Bionda.
Présentation
1La lettre qui suit a été publiée dans un volume collectif intitulé Nach Szondi (2016, trad. Après ou Selon Szondi) et consacré à la discipline de la littérature générale et comparée à l’Université libre de Berlin entre 1965 et 2015. Elle a été adressée au doyen de la faculté de philosophie le 26 mai 1965 par Peter Szondi. En avril 1965, celui-ci venait d’être nommé professeur ordinaire en littérature comparée1 (« Chronik », 2016, p. 454). Peter Szondi avait été classé primo et unico loco par une commission en novembre 1964 (p. 453), alors qu’il occupait durant un semestre la chaire de philologie allemande et d’études littéraires générales2 d’Eberhard Lämmert (p. 452), qui avait été créée en 1962 (p. 454). Le 5 mai 1965, le jeune professeur écrit une lettre pour « demander, au sens de l’accord d’engagement, la création d’un séminaire de littérature comparée3 » (p. 454). La lettre du 26 mai corrige partiellement cette requête, en proposant d’ajouter l’adjectif « général » aux noms de l’institut, de la chaire et de la discipline qui lui sont rattachés. Ce nom devra être « Littérature générale et comparée » ou, plus littéralement d’après l’allemand Allgemeine und Vergleichende Literaturwissenschaft, « Études littéraires générales et comparantes »4. En juillet 1963, dans une lettre adressée à Hans-Egon Hass, professeur ordinaire de germanistique à l’Université libre de Berlin, c’était déjà le nom que Peter Szondi donnait à la discipline : « Je préférerais une charge d’enseignement non pas en philologie allemande, mais en littérature générale et comparée5. » (1993, p. 132.)
2Comme le signale Jürgen Brokoff, cette « lettre du 26 mai 1965 est, d’une certaine manière, le document fondateur du séminaire de littérature générale et comparée de l’Université libre de Berlin6 » (2016, p. 22). La création de ce séminaire est acceptée par la faculté de philosophie en juin 1965 (« Chronik », 2016, p. 454) et décidée officiellement en décembre 1965 : « Il s’agit du premier institut créé sous ce nom dans une université allemande7. » (P. 455.) Après le suicide de Peter Szondi en octobre 1971 – qui intervient quelques mois avant sa prise de poste à l’université de Zurich, prévue en avril 1972 (Albers, 2016, p. 10) –, son « séminaire » est renommé « institut » en octobre 1972 (« Chronik », 2016, p. 479). Il porte depuis 2005 le nom de son fondateur : l’Institut Peter Szondi de littérature générale et comparée8.
3En mai 1965, Peter Szondi justifie cet ajout de l’adjectif « général » par l’inadéquation du terme « comparée » à une nouvelle « tâche » de cette discipline, qui revient à « explorer ce qui est commun » à la « totalité de la littérature » (2016a, p. 20). Selon Jürgen Brokoff, « Szondi poursuit indéniablement un but programmatique » signalé par cet ajout terminologique, qui consiste d’une part à « tenir compte » des développements les plus récents des études littéraires – notamment, « vingt ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale », en termes de « reconnexion aux courants internationaux » –, d’autre part à positionner son institut par un « recul systématique, c’est-à-dire dirigé par la théorie, “derrière la division en littératures nationales” » dont il s’agit de « franchir […] les frontières et les barrières9 » (2016, p. 22). Jürgen Brokoff résume :
Sans vouloir gommer les différences historiques et culturelles entre les littératures nationales respectives, le programme de Szondi s’inscrit ainsi dans le contexte d’un concept théorique « supranational » de la littérature10. (p. 22.)
4Comme Peter Szondi l’explique en 1966, il s’agit en effet de favoriser la « transmission du général et du particulier, de l’idée et de l’histoire, de la théorie et de l’empirisme littéraire11 » (2016b, p. 24). Toujours selon Szondi, l’association des intentions comparatiste et généraliste devrait permettre de travailler à l’élargissement de l’intérêt au-delà des frontières nationales sans tomber dans le piège de leur renforcement :
Quiconque ignore pour soi-même les frontières traditionnelles de la philologie classique – ce à quoi la combinaison des matières oblige heureusement les étudiantes et étudiants – contribue à l’abolition de la littérature comparée, puisqu’il fait de son propre chef ce à quoi cette discipline l’invite en premier lieu. Mais surtout, c’est précisément la littérature générale et comparée, que je distingue ainsi de l’histoire littéraire comparée de nos grands-pères, qui, au lieu de comparer les littératures nationales et de confirmer ainsi leurs frontières contre sa propre intention – on est tributaire des frontières si l’on veut les dépasser –, devrait réfléchir et explorer la relation entre les idées et les concepts de la poésie et leur manifestation historique et linguistique déterminée et spécifiée, et contribuer ainsi à sa propre abolition – une discipline que le théoricien de l’auto-annihilation aurait pu fonder et qu’il a, avec son frère, sinon fondée, du moins anticipée – Friedrich Schlegel, dont l’enfant préféré, l’ironie, fait notamment l’objet de la conférence qui suit [donnée par Jean Starobinski à Berlin, sur invitation de Szondi]12. (p. 24-25.)
5L’intérêt comparatiste pour le franchissement des frontières apparaît ainsi informé par la prise de recul théorique propre à l’intérêt généraliste, de manière à converger dans un « nouveau comparatisme13 » (König, 2016, p. 26). La relation entre les études littéraires comparatistes et les études littéraires généralistes est explicitement décrite dans un texte de présentation rédigé par Peter Szondi en 1966 :
Alors que la littérature générale traite de questions relatives à la poétique et à son histoire, la littérature comparée s’intéresse à ce qui dépasse les frontières des littératures nationales : les motifs, les styles, les genres qui sont repris d’une littérature à l’autre, les œuvres et les auteurs dont la traduction ou la réception les rend familiers dans une autre langue que la leur14. (Szondi, 1966, cité par König, 2016, p. 26.)
6Ce texte est révisé en 1969. La distinction entre la littérature générale et la littérature comparée est alors polarisée au niveau de leur relation aux langues et met l’accent, du côté de la comparée, sur les mutations que l’on peut identifier au sein de corpus plurilingues :
La littérature générale et comparée (comparatisme) […] traite d’une part de problèmes indépendants de la classification linguistique de la littérature, d’autre part de ceux qui découlent précisément de cette classification. La littérature générale interroge ce qu’est la littérature, ainsi que les conditions dans lesquelles celle-ci naît et prend effet. Elle englobe la théorie poétique, la poétique des genres et leur histoire, ainsi que la sociologie de la littérature. La littérature comparée, quant à elle, examine la transformation, les motifs et les styles qu’un genre ou une œuvre connaît lors du passage d’une langue à une autre.
[…] Il en ressort que la littérature générale et comparée ne peut être étudiée qu’en association avec une autre, ou mieux : avec plusieurs autres disciplines philologiques15. (Szondi, 2016c, p. 62.)
7Signalons enfin brièvement le contexte historique ayant présidé à la création du poste occupé par Peter Szondi. En 1996, Gert Mattenklott – alors professeur de littérature générale et comparée à l’Université libre de Berlin, trente ans après y avoir soutenu une thèse, en 1967, sous la direction de Peter Szondi – estime que l’Institut de littérature générale et comparée de l’Université libre de Berlin serait « né d’une urgence » :
[…] cet institut n’existerait pas sans le passé brun16 de la germanistique. Ce n’est pas un hasard si l’université a engagé Peter Szondi, l’un des premiers Juifs – dont la libération d’un camp de concentration allemand a été rachetée lorsqu’il était enfant17 – à avoir obtenu son habilitation en Allemagne après 194518. Je sais : cela ne figure pas ainsi dans les documents fondateurs […]. Je tiens néanmoins à insister sur ce point : cet institut n’existerait pas sans la honte face à l’histoire de la germanistique pendant le fascisme. […] En d’autres termes, cet institut […] est avant tout le résultat d’une sécession dans l’histoire des disciplines [Wissenschaftgeschichtlich]. Suivant cette logique, son comparatisme [Komparatistik] ne s’est pas orienté vers la comparaison entre les nations de l’ancienne « littérature comparée » [en français dans le texte], elle ne s’est pas inspirée du comparatisme de Bonn, mais de l’esthétique et de la poétologie transnationales de la littérature générale, telles que les avait mises en place de manière exemplaire l’exilé René Wellek à l’université de Yale19. (Mattenklott, 2016, p. 220.)
8Irene Albers le rappelle dans son introduction :
En s’inspirant d’une part de la littérature comparée internationale (par exemple de René Wellek et Geoffrey Hartman, qui enseignent à Yale), d’autre part de l’école de Francfort, Szondi a dès le début mis l’accent sur la théorie, la théorie littéraire et la théorie esthétique. La promesse de la théorie était – surtout dans son étude de Benjamin, Adorno et Celan – implicitement liée au travail d’assimilation de l’histoire, que Szondi, survivant de l’Holocauste, représentait avec sa biographie pourtant peu connue de la plupart de ses collègues et étudiantes et étudiants20. (2016, p. 9.)
9Voici donc la fameuse lettre du 26 mai 1965, dont la brièveté ne doit pas conduire à minimiser l’ampleur des enjeux épistémologiques explicités et dont la concentration sur des aspects disciplinaires propres au comparatisme ne doit pas faire oublier la profondeur des enjeux historiques implicites, aussi bien pour les études littéraires que pour Peter Szondi21.
Lettre au doyen du 26 mai 1965
10Université libre de Berlin
Séminaire de germanistique [Germanisches Seminar]
Prof. Dr. P. Szondi
11Berlin-Dahlem
Boltzmannstrasse 3
Le 26 mai 1965
12À Monsieur le Doyen
de la faculté de philosophie
de l’Université libre
de Berlin
13Votre Excellence [Ew. Spectabilität],
14Je vous prie respectueusement de bien vouloir soumettre les requêtes suivantes à la faculté.
15Je voudrais demander à la faculté, en modification de ma demande du 5 mai 1965, d’approuver le nom de « Séminaire de littérature générale et comparée [Seminar für Allgemeine und Vergleichende Literaturwissenschaft] » pour le nouvel institut rattaché à ma chaire.
16Conformément à cela, je me permets également de demander que la chaire et la discipline22 (doctorat et maîtrise) soient renommées « Littérature générale et comparée ».
17Pour justifier ma demande, je tiens à souligner que le terme « littérature comparée » utilisé jusqu’à présent ne rend compte depuis des décennies que d’une partie de la discipline. À l’étude historique des liens factuels entre les littératures nationales, qui constituait autrefois la seule tâche de cette discipline, s’est ajouté depuis longtemps un effort théorique systématique visant la totalité [das Ganze] de la littérature, qui ne consiste pas à comparer ce qui est différent, mais à explorer ce qui est commun. La théorie littéraire, la poétique des genres, l’histoire de la critique de la littérature et la sociologie de la littérature sont devenues, pas uniquement dans l’école américaine, mais aussi dans l’école française du comparatisme [Komparatistik] longtemps orientée purement vers l’histoire, des domaines de la discipline équivalents [gleichwertig] à l’étude [Lehre] des relations entre les littératures nationales. Ceux-ci exigent un complément dans la désignation de la discipline, car le terme « comparée [vergleichend] » ne correspond pas à l’intention revenant en amont23 de la division en littératures nationales.
18Je suis convaincu qu’un tel changement de nom, qui ne devrait pas poser de difficultés majeures dans le cadre d’une nouvelle fondation, permettrait d’obtenir la concordance souhaitable entre le nom et la réalité. Le titre d’un essai programmatique de Paul Van Tieghem datant de 1921, « La synthèse en histoire littéraire : littérature comparée et littérature générale », ou le nom de la revue annuelle des comparatistes américains, Yearbook of Comparative and General Literature, montrent à quel point cela correspond à une évolution amorcée depuis longtemps dans la recherche.
19Je vous prie d’agréer, Votre Excellence, l’expression de mes sentiments les plus distingués.
20Votre très dévoué,
Szondi

