
La littérature générale, un savoir situé ? Généralisation et pluralisation
1La reconfiguration moderne de la « littérature » n’y a rien changé : les termes qui désignent les corpus littéraires (« belles-lettres », « littérature française », « littérature coréenne ») sont aussi ceux qui désignent l’étude de ces derniers. L’objet littéraire se confond avec un champ de recherches ; le champ implique (et cache) la construction de son objet. Bien que se plaçant a priori sur un plan différent, le syntagme « littérature générale » n’échappe pas à cette ambivalence. L’expression est aussi une expression de librairie, par ailleurs discutée, et assez révélatrice de ce dont procède souvent le général en littérature : non d’une généralisation, mais d’une exclusion, en l’occurrence celle des littératures dites « de genre ». D’un autre côté, l’étiquette « littérature générale » est bien souvent brandie en France lorsqu’on s’interroge sur l’appartenance disciplinaire d’un travail où les enjeux linguistiques et culturels sont faibles, et il s’agit alors d’éviter une exclusion du champ de la littérature générale et comparée, en rappelant que dans « littérature générale et comparée », il y a « général ». Mais que signifie alors « général » ? Quelque chose comme : certes, ce n’est pas comparatiste, mais c’est quand même « général-et-comparatiste », « comparatiste-parce-que-général ». La littérature générale apparaît ainsi d’emblée située, au sens le plus trivial du terme, à côté de la littérature comparée et en relation avec cette dernière. Mais elle a aussi une situation, au sens élaboré, après Sartre, par les études féministes et postcoloniales, qui se sont employées depuis les années 1980 à penser les intérêts et biais impensés de la recherche et à proposer des catégories d’analyse. Parmi elles, la situation, explicitée et revendiquée, constitue une méthode pour produire un nouveau type de discours de savoir. Si la théorie littéraire a ainsi été l’objet, récemment, de remarquables travaux1, la « littérature générale », embusquée derrière la théorie, reste cependant délaissée par ces approches, malgré les réflexions sur le général que l’on peut y trouver2. C’est l’objet du présent article que de proposer une tentative de situation de la « littérature générale », à la lumière d’une recherche elle-même située à la croisée des études littéraires et de l’indologie.
Littérature générale et littérature comparée
2L’association de « générale » et « comparée » ne va en réalité pas de soi : l’appellation « littérature générale et comparée » est relativement récente par rapport à l’émergence de la discipline, et bien des manuels et des précis demeurent de « littérature comparée ». Dans son « Que sais-je ? » La Littérature comparée (1995, p. 9), Yves Chevrel rappelle que le syntagme s’est diffusé dans les années 1960-1970 : en 1973, la SFLC, Société française de littérature comparée, est devenue SFLGC, pour contrer une tendance (française) à faire de la littérature comparée « une branche de l’histoire littéraire3 » qui étudie les relations de fait entre plusieurs littératures, et ainsi intégrer le développement américain de la discipline porté notamment par René Wellek. Ce dernier avait posé, dans un propos resté célèbre, qu’il n’y avait pas de différence méthodologique entre l’étude de Shakespeare en France et celle de Shakespeare dans l’Angleterre du xviiie siècle (Warren et Wellek, [1949, 1993] 1971, p. 48) : c’est l’émergence des nationalismes au xixe siècle, fondé en grande partie sur des considérations linguistiques, qui avait induit de façon erronée la langue comme critère décisif en matière de littérature. Wellek en tirait à vrai dire des conclusions contre l’expression « general literature » autant que contre « comparative literature » et suggérait que « literature » suffisait (1993, p. 10). Dans l’édition de 1995 de son « Que sais-je ? », Yves Chevrel considérait quant à lui que la littérature comparée ne se limitant désormais aucunement à l’histoire littéraire, l’appellation « littérature générale et comparée » ne s’imposait plus : « [S]i l’expression, plus longue, de littérature générale et comparée, paraît décidément la plus apte à rendre compte d’une discipline en pleine évolution, il sera toujours loisible d’ajouter l’adjectif manquant. » (P. 10.) Cependant, de façon assez significative, dans la huitième et dernière édition de l’opuscule, en 2023, Chevrel a sensiblement remanié ce développement intitulé « Littérature comparée, littérature générale ». Tout en rappelant l’ambiguïté de l’expression « littérature générale », il tranche en faveur de l’expression « littérature générale et comparée » parce que celle-ci est entrée dans les usages, d’une part, mais aussi parce qu’elle présente « l’intérêt de relier deux perspectives : le souci d’interroger le concept de littérature, la prise en compte d’un corpus non seulement varié mais aussi composé de traditions différentes » (2023, p. 17). Et il donne comme exemple les travaux sur la théorie des genres littéraires fondés sur un corpus étendu, tout en soulevant les problèmes que pose une telle extension, à la fois « nécessaire » et « compliquée » à mettre en œuvre en raison de la prégnance du modèle aristotélicien dans la théorie.
3La « littérature générale et comparée » serait ainsi une discipline unique, porteuse d’une ambition spéculative, réalisée par l’étude d’un corpus large, l’épithète « générale » valant à la fois pour la première et le second. Le « général » de la « littérature générale » apparaît dès lors ambigu. Le Trésor de la langue française répertorie deux sens pour « général », un sens étymologique : « qui se rapporte à la totalité des cas ou des individus » (du genre) ; et un sens plus rare : « qui tend à l’universalité ». La « littérature générale » relève-t-elle du premier, comme la relativité générale (qui corrige la théorie newtonienne de la gravitation dite universelle, en réalité restreinte aux champs gravitationnels et aux vitesses faibles) ou la médecine générale (qui s’applique à l’organisme dans son ensemble) ? Il n’en est rien : la littérature générale n’a pas d’ambition de totalisation des phénomènes (au xixe siècle le mouvement de généralisation des études littéraires prend plutôt, précisément, le nom de « comparé », après « international ») ; elle n’est pas de nature scientifique. Il s’agirait donc plutôt du « général » en usage dans « culture générale », ou « idée générale », définie dans le Trésor de la langue française comme « représentation abstraite qui désigne une pluralité de cas ou d’individus », voire du « général » de « philosophie générale », qui est un travail direct des concepts, en quoi le terme « général » se trouve quelque peu redondant.
4À la limite, ce « général » peut qualifier non pas même une pluralité différentielle, mais du particulier, voire du singulier. C’est bien de cela qu’il s’agit avec la « littérature générale », qui promeut une connaissance abstraite et spéculative de la littérature. « Littérature générale » ne signifie alors rien d’autre que « théorie de la littérature » : Theory of Literature est le titre de l’ouvrage de Warren et Wellek, traduit en français en 1971 par La Théorie littéraire. Or, il y a une différence décisive entre le mouvement de généralisation que connote le terme « général », et la spéculation théorique, qui implique une montée en généralité, mais aucunement une généralisation au sens précédent. Du point de vue de la discipline, on ne voit pas bien pourquoi il faudrait exiger un corpus étendu et plurilingue en théorie ; mais on ne voit pas bien non plus pourquoi un travail théorique devrait être automatiquement associé à la « littérature comparée ».
Des littératures générales
5Les deux sont associés toutefois, dans un impensé fâcheux, pour une raison au moins qui sera l’objet du présent développement, que l’on voudra bien m’excuser de fonder sur mon propre parcours. Je me suis tôt intéressée à des pratiques littéraires (indiennes, et orales) ignorées des littéraires francophones, et cet intérêt procédait en grande partie du sentiment d’une incomplétude, d’une insuffisance des études littéraires – qui allait de pair avec une certaine suffisance des personnes les illustrant, comme si l’objet littéraire comptait moins en définitive que l’adoption d’une posture de chercheur en littérature. Le désir de généralisation procédait du constat de la prégnance d’un européocentrisme plus ou moins conscient ayant pour conséquence l’ignorance des littératures non européennes, mais aussi et surtout leur confinement dans un particulier qui ne pourrait être généralisé. Car il s’agissait moins, en ce qui me concerne, de devenir spécialiste (indianiste en l’occurrence) que de continuer à étudier le fonctionnement et la fonction de ces créations verbales qu’on appelle littérature, en faisant monter en généralité les études littéraires. L’élargissement du corpus ne répondait pas à une visée extensive et cumulative, mais se voulait au service d’une pensée plus ajustée, parce que plus informée, moins aveugle, ou aveuglée. Or, je me suis longtemps heurtée à l’idée que cela n’était pas nécessaire, que le général n’était pas le total, conformément à la nature théorique du général en littérature, exposée plus haut ; qu’on pouvait tout au contraire se dispenser de tels écarts, ainsi que l’énonce Judith Schlanger dans le résumé qu’elle donne de cette position :
Les œuvres particulières concrètes qui illustrent ce niveau général abstrait peuvent être choisies, et d’ailleurs ont été choisies, dans un cadre très étroit : les exemples proviennent de la haute littérature occidentale moderne, et souvent même d’une seule littérature. Or il est tout à fait légitime de traiter de littérature générale à partir de la seule littérature russe, par exemple, car la catégorie du général est une abstraction qui n’a pas à exprimer la complexité des situations concrètes. En particulier, et c’est un point très important, cette catégorie peut ignorer le problème de la multiplicité des langues. (2005, p. 85-86.)
6En m’intéressant aux littératures de l’Inde, que faisais-je d’autre, cependant, que de traiter, moi aussi, de littérature générale à partir d’un seul espace littéraire ? Mais cela n’était pas recevable, parce que la question n’était pas en vérité celle de l’étroitesse du cadre : dans la perspective de la « littérature générale », seule en fait « la haute littérature occidentale moderne » était – est ? – jugée porteuse de ce « niveau général abstrait ».
7On comprend la colère de René Étiemble, qui rétorquait en 1974 à la Theory of Literature de Warren et Wellek, tout juste traduite en français et reçue comme une nouveauté, avec ses Essais de littérature (vraiment) générale. Cette colère n’en était pas moins ambiguë, car chez Étiemble la visée théorique est soutenue par une démarche totalisante – il place en exergue de la section « Questions de littérature générale » une citation du manuel de Simon Jeune Littérature comparée et littérature générale : « La littérature générale […] s’élève d’emblée au-dessus des frontières et du point de vue national. Elle élabore des synthèses […]. » (1968, p. 39, sans coupe.) Lui-même, dont le modèle est Georges Dumézil, dédicataire des Essais de littérature (vraiment) générale, mettait en œuvre cette démarche de façon exceptionnelle, voire étourdissante. Mais une telle position, outre qu’elle ne peut manquer de susciter un sentiment d’impuissance chez d’autres moins polyglottes, pose problème pour les raisons mentionnées plus haut : le travail théorique, spéculatif, à la limite sans corpus, se distingue du mouvement de généralisation ; la généralisation comme mouvement d’extension n’est pas a priori de nature théorique. Pour Étiemble, le « général » se fonde à la fois sur la circulation effective et créative des littératures (qui renoue de façon élargie avec l’ancienne perspective historique) et sur le postulat d’universaux poétiques, d’où le caractère problématique de certaines propositions d’Étiemble, lorsque celui-ci pose par exemple que, sans prendre en compte la littérature japonaise, on ne comprend rien au roman et à l’épopée… Mais que signifient « roman », « épopée » dans la plupart des langues ? L’emploi par Étiemble, en 1982 et 1992, d’« universel » à la place de « générale » dans Quelques essais de littérature universelle et Nouveaux essais de littérature universelle ne dissipe pas la confusion.
8Une façon de lever la difficulté serait de considérer que la « littérature générale », comme spéculation située sur la littérature peut, et doit, partir de n’importe quelle littérature, « haute » ou « basse », européenne ou non, dès lors qu’on ambitionne de penser avec elle les pratiques créatives verbales. Les corpus éloignés dans l’espace et dans le temps disposent, dans cette perspective, d’un intérêt particulier en ce qu’ils obligent à déconstruire évidences et présupposés : en restant dans l’espace européen, on peut penser au renouvellement de la notion d’auteur que Julien Stout (2025) a récemment proposé par son étude de recueils médiévaux dont les figures d’auteurs procèdent d’un travail éditorial collectif et non d’un sujet préexistant à l’œuvre et organisant la diffusion de celle-ci.
9Mieux (et plus précisément) : ce serait de reconnaître qu’il a existé et existe dans le temps et dans l’espace une diversité d’efforts spéculatifs ayant pour objet ces pratiques langagières, c’est-à-dire que la « littérature générale » n’est pas « générale », qu’elle est diverse, chaque fois singulière (même si elle tend presque toujours à se penser comme générale-universelle), et située.
Pluraliser la théorie
10Étiemble le disait déjà, à sa façon : « Wellek et Warren offr[e]nt, au mieux, une théorie littéraire, celle de leur petit monde, un tantinet provincial […] » ([1974] 1975, p. 13). Mais cette pluralisation des possibles demeurait chez lui assujettie à l’ambition d’« élaborer la théorie littéraire avec un article pour de bon défini ». Certains travaux plus ou moins récents, au contraire, tout en se situant, d’une façon ou d’une autre, à ce niveau de généralité, se libèrent de cette tentation de la réduction à l’un en portant non sur des corpus littéraires, mais sur des théories, pensées dans leur singularité et leur pluralité et pas simplement dans la généralité qu’elles affichent. C’est le cas d’Allegoresis. Reading Canonical Literature East and West, un ouvrage de 2005 du comparatiste chinois Zhang Longxi, professeur à l’université de Hong Kong, formé à la fois à l’université de Pékin et à Harvard. Dans Allegoresis, Zhang Longxi procède à la comparaison de théories littéraires, en étudiant la façon dont on a pensé la signification et l’interprétation des textes canoniques dans la Chine ancienne d’une part (et notamment dans le Wenxin diaolong de Liu Xie, ou Le Cœur de la littérature et la Sculpture des dragons, qui est considéré comme un des plus anciens ouvrages de critique chinois, remontant à la fin du ve siècle) et la tradition biblique juive et chrétienne d’autre part (avec une extension à la pratique utopiste moderne), sans négliger la manière dont une tradition a pu rendre compte de l’autre, avec le cas des travaux des jésuites en Chine. L’ouvrage, exceptionnel par son érudition et son ambition, est, sans doute, « général » dans la mise en regard systématique qu’il propose de deux traditions herméneutiques.
11Le cours de Roland Barthes sur le Neutre procède quant à lui autrement, en se laissant attirer par diverses formes que prend la pensée lorsqu’elle tente de se mettre d’elle-même à distance de la pensée, au fil d’un parcours abolissant ou plutôt « déjouant », pour reprendre le terme de Barthes, la pensée binaire que celui-ci désigne du terme structuraliste de « paradigme » (2023, p. 49), et notamment la distinction entre indétermination et détermination. Comme l’écrit Éric Marty au tout début de son avant-propos : « Le Neutre est ce qui ne se laisse pas définir, étant déprise de toute opinion, de toute position, voire de toute connaissance. Pourtant le Neutre se laisse situer. » (2023, p. 7, je souligne.) De fait, dans son cours, Barthes chemine – butine – de lieu en lieu de la pensée, revenant à plusieurs reprises sur une notion taoïste, le wu wei (chinois simplifié : 无为 ; chinois traditionnel : 無爲 ; pinyin : wúwéi), qui peut être traduit, comme Barthes le fait après d’autres, par « non-agir » (2023, p. 372), et qui est non pas inaction, mais action, au contraire, dans une conformité avec l’ordre cosmique telle qu’elle n’apparaît pas active. La perspective de Barthes dans son cours n’est pas strictement littéraire, et la façon de puiser à des pensées diverses n’est ni inédite, ni très philologique : la généralité du propos, mimétique de son objet, tient aussi de l’approximation, assumée par Barthes qui revendique un savoir « de deuxième, troisième ou quatrième main » (2023, p. 383). Elle va de pair avec une forme de désinvolture vis-à-vis de ce qui est pensée d’autrui, et a fortiori, pensée non occidentale : se trouve ainsi qualifié d’« espèce de folklore oriental4 » (2023, p. 97) un passage du Laṅkāvatāra sūtra, écrit bouddhiste canonique de première importance dans la tradition Mahāyāna, qui s’est diffusée majoritairement en Asie de l’Est et qui est à la source du zen. Dans la perspective qui est la nôtre, elle n’en propose pas moins ce qu’on reconnaîtra comme une pratique de « littérature générale ».
12Dans sa forme mouvante et ouverte, la manière « générale » de Barthes, située comme l’est celle de Zhang Longxi, témoigne aussi, en creux, d’une absence, celle de la pensée poétique et esthétique indienne, qui aurait pu pourtant nourrir sa réflexion sur le Neutre, et particulièrement la notion de rasa qui désigne l’émotion esthétique permise par la sortie de tous les affects circonstanciellement déterminés et l’accès à des émotions permanentes (sthāyibhāva) présentes chez chacun sous la forme de traces inconscientes. L’aspiration au général reste, de fait, dépendante des sources et des savoirs en circulation, ainsi que des représentations et des imaginaires, et révélatrice en cela des conditions diverses et historiques de la montée en généralité. L’Inde n’est pas absente du cours sur le Neutre, mais elle est présente pour sa spéculation philosophique et religieuse, non pour sa poétique. Or, l’enquête générale sur la nature spécifique des émotions littéraires dans laquelle l’Inde s’est engagée depuis les premiers siècles de l’ère commune et le Nāṭyaśāstra (iie siècle) attribué à Bharata est, comme l’a souligné le sanskritiste Sheldon Pollock, sans équivalent dans aucune autre théorie de la littérature (2018, p. 3) : elle est véritablement une littérature générale, que la « littérature générale » ignore, tout se passant comme si le « général » de l’expression « littérature générale » excluait par principe la pluralisation. La théorie poétique de l’Inde ancienne manifeste au contraire que la « littérature générale » n’est pas unique ; elle est plurielle, composée de théories singulières – le singulier étant un tout autre régime de déploiement de l’un que l’unique – qui n’en ont pas moins une ambition générale. Sans entrer dans le détail de la poétique indienne, qui n’est pas l’objet ici, il suffit de préciser que, comme la poétique aristotélicienne, la poétique de Bharata se déploie absolument, sans se donner pour objet une production particulière et notamment celle qui est empiriquement connue : le Nāṭyaśāstra s’ouvre par un mythe étiologique, tandis que la Poétique s’annonce d’emblée au sujet « de l’art poétique en lui-même et de ses espèces [peri poiètikês autês te kai tôv eidôn autês] » (Aristote, 2002, p. 19). Mais, contrairement à la poétique aristotélicienne qui a été étendue (comme on parle de grammaire latine, ou sanskrite, étendue), c’est-à-dire appliquée à toutes les littératures du monde, la poétique indienne n’est appliquée – par les indianistes – qu’à la seule littérature de l’Inde ancienne dont elle a accompagné la composition. Bien que générale, elle n’est pas généralisée à d’autres corpus, alors même que sa nature de poétique « affective-expressive », à l’instar d’autres poétiques orientales et extrême-orientales, comme l’écrit Earl Miner dans Comparative Poetics (1990), la rend bien plus généralisable que la poétique mimétique d’Aristote, déclinée aussitôt en poétique de genres.
Généralisation d’une littérature générale : la théorie indienne du rasa
13Un des enjeux d’une littérature « vraiment générale » pourrait être dès lors d’entreprendre de penser la littérature en général avec les catégories indiennes et en particulier la notion de rasa. C’est une perspective qui a été ouverte par l’inscription au programme de littérature comparée de l’agrégation française de lettres modernes, en 2023 et 2024, d’une pièce du dramaturge indien Kālidāsa au sein d’un corpus d’œuvres européennes non aristotéliciennes (Shakespeare, Pirandello). Pour accéder à la compréhension de Śakuntalā au signe de reconnaissance, enseignants et étudiants ont dû s’initier à l’esthétique du rasa ; frappés par la puissance de la réflexion sanskrite sur le théâtre, plusieurs d’entre elles et eux se sont demandé s’il n’y avait pas là un modèle de théâtre de l’acteur permettant de penser la représentation théâtrale au-delà du cadre de l’Inde ancienne, et un modèle bien plus pertinent que celui de la mimesis et de la catharsis. Dans le cadre de l’agrégation, il était difficile d’aller plus loin que l’imagination d’une telle généralisation. Néanmoins, le double mouvement de situation de la littérature générale (tant indienne qu’occidentale) puis de déterritorialisation et de mise à l’épreuve de la généralité dessine une piste pour donner sens à l’ambition d’une « littérature générale » comme pratique de la théorie (plutôt que théorie).
14La pratique n’est pas inexistante, mais ce sont jusqu’ici des indianistes qui ont pu la mettre en œuvre : il convient ici de citer les remarquables travaux du sanskritiste américain Edwin Gerow (1931-2025), grand spécialiste de la poétique de l’Inde ancienne, qui s’est assez vite, et de façon plutôt rare dans les études sanskrites, posé la question de la pertinence des catégories esthétiques de la littérature sanskrite hors de celle-ci. Cette interrogation a d’abord pris la forme relativement attendue d’une enquête sur « The Persistence of Classical Aesthetic Categories in Contemporary Literature: Three Bengali Novels », qui constitue l’avant-dernier chapitre de The Literatures of India. An Introduction, un ouvrage de vulgarisation en 1978 sous la direction d’Edward C. Dimock, spécialiste de bengali, avec la collaboration d’éminents indianistes de l’université de Chicago. Puis, en 1981, Gerow élargit la réflexion dans un article intitulé « Rasa as a Category of Literary Criticism ». Enfin, dans une communication de 1986 mais parue en 2002 seulement dans le Journal of American Oriental Society au seuil de laquelle il rend hommage à des travaux pionniers indiens (notamment ceux du philosophe indien Mysore Hiriyanna, 1871-1950), il se livre à une analyse de la fin donnée à l’œuvre d’art dans le rasa et la catharsis respectivement, en montrant comment un concept résout d’une certaine façon les difficultés posées par l’autre. Le dernier temps de l’étude, très précise et tout à fait passionnante, développe, de façon assez inattendue, une typologie cinématographique articulée par les catégories de l’esthétique du rasa, et illustrée principalement par des films non indiens (Boudu sauvé des eaux, Je vous salue Marie, Brazil, mais aussi Raspoutine du cinéaste soviétique Elem Klimov et Ran de Kurosawa). Gerow y montre que la poétique indienne, et en particulier le développement donné par Ānandavardhana dans son traité du dhvani (« suggestion »), le Dhvanyāloka, permet de dépasser le différend entre Platon et Aristote en proposant une poétique du « message » originale : à la différence de la poétique platonicienne, pour laquelle le message est extrinsèque à l’œuvre, mais également de la conception d’Aristote, chez qui le processus émotionnel et la dimension cognitive de l’œuvre sont pensés sur le modèle rhétorique, l’Inde développe une poétique du message où celui-ci ne peut être exprimé par des moyens plus directs et se saisit dans l’expérience d’une émotion. Gerow confère ainsi au Dhvanyāloka d’Ānandavardhana un statut de « métapoétique », au sens de « modèle synthétique de discours poétique [synthetic model of poetic discourse] », et conclut : « Si l’on peut soutenir cette conclusion, alors j’ai rendu possible […] une poétique interculturelle : […] l’émotion est contextualisée en tant que catégorie sémantique, et la typologie fonctionnelle de la théorie du dhvani est généralisée 5. » (2002, p. 277, je traduis et je souligne.)
15Remarquable travail de « littérature générale » à partir du potentiel de généralisation de la poétique indienne, une telle étude n’effectue pas seulement un déplacement bienvenu d’un général toujours situé, mais démontre la puissance peut-être inédite de cette généralisation. Ce travail, toutefois, n’a pas été mené en littérature générale et comparée6 et n’y a guère eu de retentissement. C’est davantage, et assez logiquement, chez les spécialistes d’arts du spectacle – le théâtre étant dans la poétique indienne l’accomplissement de l’art littéraire du kāvya – que de telles études ont été développées : citons par exemple un article de William G. Kirkwood paru dans Text and Performance Quaterly en 1990, « Shiva’s Dance at Sundown: Implications of Indian Æsthetics for Poetics and Rhetoric » ou « Aristotle’s Poetics, Bharatamuni’s Natyasastra, and Zeami’s Treatises: Theory as Discourse » de Graham Ley dans Asian Theatre Journal en 2000, ou encore la réflexion de Daniel Meyer-Dinkgräfe, « Consciousness and the Future of Theater » dans Humanism and the Humanities in the Twenty-first Century (2001). Le constat serait toutefois à nuancer par les travaux littéraires relativement nombreux menés récemment en Inde même qui essaient, avec un succès varié, et dans un contexte où la généralisation de la poétique du rasa n’est pas exempte de visée nationaliste, de lire la littérature non indienne (principalement anglaise) en usant des catégories rasa, dhvani, etc7.
16Mais c’est surtout dans l’ouverture, certes encore limitée, des dictionnaires et des lexiques de poétique ou de terminologie littéraire, que se mesure une évolution de la littérature générale, qui gagne en généralité de se décliner dans ses diverses situations : le Comparative Literature: Terms and Concepts publié par le Centre of Advanced Study in Comparative Literature de l’université de Jadavpur (Kolkata) sous la direction de Soma Mukerjee comporte un article « Rasa and Bhava » (2015, p. 71) entre « Race, Milieu, Moment » et « Reader-Response criticism » ; l’Oxford Research Encyclopedia of Literature propose une notice « Sanskrit Literary Theory » rédigée par Chettiarthodi Rajendran (2020) ; le chapitre 21 de A Companion to World Philosophies, signé par Edwin Gerow, se consacre à « Indian Aesthetics: A Philosophical Survey » (2017). La forme du dictionnaire laisse cependant la pratique de la littérature générale à l’état virtuel, dans une juxtaposition qui ne favorise pas la montée en généralité : l’édition de 1965 de la très riche Princeton Encyclopedia of Poetry & Poetics propose trois notices successives dues à V. Raghavan, « Indian Poetics » (p. 382-384), « Indian Poetry » (p. 384-394) à laquelle renvoie l’entrée « Sanskrit Poetry », et « Indian Prosody » (p. 394-395), mais les articles « Emotion » (p. 217-221) et « Poetry (Theories of) » ne traitent que des traditions occidentales (et principalement anglophones). La quatrième édition, en 2012, multiplie les notices : « India, English Poetry of » (p. 682-683), « India, Poetry of » (p. 683-687), « Indian Prosody » (p. 687-690), « Sanskrit Poetics » (p. 1244-1250), « Sanskrit Poetry » (p. 1250-1254). La place des poétiques indiennes augmente, sans qu’elles apparaissent pour autant dans la notice « Emotion » ; la notice « Poetry (Theories of) » a quant à elle disparu, de même que le développement par lequel V. Raghavan avait conclu son article « Indian Poetics » en 1965, et qui rappelait – succinctement – la généralisation qu’avait connue la poétique sanskrite jusqu’en Occident :
Les théories poétiques du sanskrit, les figures, les styles et le rasa ont servi de théorie poétique pour toutes les littératures indiennes. […] Les écrivains indiens modernes ont utilisé la terminologie de la critique anglaise, mais des voix plus authentiques comme Tagore ont remis l’accent sur l’approche traditionnelle, exprimant avec force leur orientation védantique, à savoir que la joie esthétique est un avant-goût de la réalisation spirituelle et que tout art est par conséquent une aide spirituelle (sadhana). Au même moment, peut-on noter, les échos des théories indiennes de la suggestion et du rasa sont manifestes dans les écrits de critiques occidentaux tels qu’Abercrombie, Richards et Eliot8. (Princeton Encyclopedia of Poetry & Poetics, [1965] 1975, p. 384, je traduis.)
17Comme la liste des notices de la Princeton Encyclopedia of Poetry & Poetics, quelles que soient ses éditions, le donne à voir, la prosodie est un objet de choix pour la littérature générale. Contrairement à un préjugé qui en ferait volontiers un intraduisible, éminemment lié à des spécificités linguistiques, celle-ci, en raison même de son caractère technique et de sa dimension quantifiée, se prête en effet au jeu du transfert des systèmes d’analyse9 et de la généralisation et invite à reconsidérer certains usages étendus de la poétique occidentale. C’est ce que montre bien Muriel Détrie dans « Poétique japonaise et littérature générale : à propos de The Poetics of Japanese Verse », compte rendu de l’ouvrage du comparatiste japonais Kôji Kawamoto paru en 2000 : en appliquant les outils de la métrique occidentale, la more en particulier, à la poésie japonaise, ce dernier ne se contente pas de « constitue[r] un véritable traité de versification japonaise sans équivalent à ce jour » (2003, p. 90). Loin de procéder à une assimilation contestable, il parvient à mieux rendre compte de ce qui est effectivement compté dans la métrique japonaise, distincte de la métrique chinoise. « Naturellement, ajoute M. Détrie, la méthode inverse qui consisterait à éclairer la poétique occidentale par le recours à des notions japonaises serait tout aussi justifiée », et elle repère dans l’analyse faite par Kawamoto du hon’i, ou associations poétiques d’un motif conventionnel, la possibilité d’une généralisation de cette intertextualité particulière.
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18Le problème de la littérature générale n’est pas celui que rencontre une philosophie générale, confrontée à la contestation récurrente de l’existence d’une philosophie non européenne, comme le montrent Isabelle Ratié et Vincent Eltschinger à propos de la philosophie indienne (2023). Il serait même inverse, dans la mesure où la littérature annexe volontiers des productions qui ne sont « littéraires » que par raccourci d’expression. Cependant, cette ouverture apparente masque un aveuglement sur le caractère situé de cette « littérature générale », et une cécité à la pluralité des gestes de généralisation. Pour autant, une ouverture plus lucide et effective ne règle peut-être pas la difficulté, qui est inhérente à la nature même des objets littéraires. Si la généralisation n’implique pas, comme on l’a vu, une opposition à la situation et à la pluralité, tout au contraire, il reste une antinomie peut-être indépassable entre « littérature » et « générale » : la littérature, qui travaille non pas dans le général, mais dans le singulier, voire l’unique ou l’intime, qu’il s’agisse d’écriture, de lecture ou de performance, engage un rapport au monde et au langage tout autre que le concept. C’est sans doute au niveau des littératures générales au pluriel, des « métapoétiques » qu’une littérature générale peut se déployer : c’est du moins ce qu’on a tenté de montrer ici.

