Fabula-LhT
ISSN 2100-0689

Introduction
Fabula-LhT n° 35
La « littérature générale » : concordes et discordes autour d’une formule
Marie Kondrat et Matilde Manara

Introduction : qu’est-ce que la littérature générale ?

Introduction: What is general literature?

Qu’il est respectable parce qu’il est le genre général et qu’en être c’est être général en même temps et aussi bien que particulier (le rêve de tous ceux qui ne sont que « particuliers », et le demeurent).
(Guillaumin, 1984, p. 65.)

1Aux sources de ce numéro, un constat : la « littérature générale » constitue un impensé au sein des études littéraires, alors même qu’elle figure dans le nom de la discipline de littérature générale et comparée depuis plusieurs décennies. L’usage elliptique de « littérature comparée » s’est ainsi imposé, faisant l’élision de l’épithète « générale ». Celle-ci apparaît pourtant aux côtés de la littérature comparée peu de temps après l’entrée de la discipline à l’université, au début du xxe siècle. Parmi toutes les tentatives de définition de la générale, on peut distinguer deux ramifications majeures qui se succèdent chronologiquement et qui sont tantôt en continuité, tantôt en rupture avec la comparée. D’abord, une ramification qui prolonge la conception du comparatisme comme étude de plusieurs littératures, conjuguant la méthode historique et le principe de synthèse ; pensons ici à l’histoire littéraire générale ou internationale de Paul Van Tieghem, pour qui la littérature générale désignait un stade avancé du comparatisme littéraire. Cette conception atteint son apogée juste après la Seconde Guerre mondiale avec l’idée que la littérature comparée pourrait être un « instrument de compréhension internationale1 », une discipline de conciliation. Puis, dans la seconde moitié du xxe siècle, une tout autre définition de la générale vient marquer une rupture avec cette première conception totalisante. Le congrès de 1956 de la Société nationale française de littérature comparée (devenue en 1973 la Société française de littérature générale et comparée) a par ailleurs pour thème évocateur « Littérature générale et histoire des idées ». La littérature générale s’oriente désormais vers des questions de théorie littéraire, par conséquent sa visée synthétique a moins trait au généralisme englobant : il s’agit d’un généralisme plus formaliste, qui s’exprime par une articulation de la littérature générale et comparée avec les problématiques qui transcendent ses partages aréaux.

2Après ce constat, un postulat : la littérature comparée est inévitablement aussi générale, mais c’est la réciproque qui ne va pas de soi. Or les études dites générales, qui vont au-delà de la spécificité des littératures nationales, ne sont pas impérativement dépourvues de regard situé. La possibilité même de la totalisation des littératures, en lien avec la conception téléologique de l’Histoire, semble toucher à sa limite avec la notion de littérature générale, qui met à mal toute pensée linéaire de l’universalité. Sans être anhistorique, la littérature générale permet de penser que tout est généralisable, y compris les données particulières, contextuelles et historiques.

3Dans le mouvement spéculaire que la littérature générale et comparée semble suggérer, peut-on ainsi considérer comme générales les approches du fait littéraire dont le geste méthodologique est inverse au geste comparatiste ? Là où la chercheuse en littérature comparée s’attacherait analytiquement à deux ou plusieurs cas particuliers, dans une démarche transnationale qui intègre par définition la séparation préalable des littératures, celle en littérature générale saurait opérer une synthèse à partir d’un ensemble de données différentes, organisées selon un ou plusieurs principes unificateurs. Pensons à la démarche critique de Germaine de Staël, qui travaille à partir du particulier de chaque littérature nationale – dont l’idée précède de quelques décennies à peine l’émergence du comparatisme comme méthode de lecture –, mais qui ne se contente jamais du détail, faisant ainsi émerger un propos théorique à partir d’une analyse croisée des exemples2.

4Si les échelles du grand et du petit, du près et du loin ne sont pas, ou pas entièrement, solubles les unes dans les autres, comment les volets de la « littérature générale » et de la « littérature comparée » peuvent-ils être définis par exclusion mutuelle, ou au contraire par articulation suivie ? À notre sens, la légitimité conceptuelle et l’actualité de la générale reposent précisément sur son pouvoir de troubler toute forme de savoir cumulatif, en mettant à l’épreuve le rapport même à l’histoire littéraire et l’histoire des idées, quel que soit l’objet étudié. Par conséquent, nous faisons nôtres les propos de Roland Barthes, en affirmant qu’on peut bien « traiter comme “générales” des situations que l’on trouve seulement dans deux ou trois tragédies de Racine » (Barthes, [1966] 1999, p. 71). Puisque « le sens ne naît point par répétition mais par différence » (p. 72), la généralisation est tout sauf une opération quantitative. La générale se rapproche de la sérialité mais pour une raison bien précise : elle métamorphose chaque récurrence pour en faire un point de recommencement qui devient un point de reprise et d’historicisation.

5Si la formule « littérature générale » a son origine au sein de la discipline comparatiste, elle recoupe aussi une plus vaste organisation des discours et des savoirs. Il nous paraît évident que la générale comme critère de catégorisation, comme socle de typologies, ou ligne de partage, n’est pas réservée au comparatisme, mais qu’elle intervient dans d’autres contextes, en couple tantôt avec le particulier, tantôt avec le singulier, en tension parfois, comme une force qui traverse les domaines et interroge leur étanchéité. Si le terme charrie des régimes d’universalité que la critique a depuis longuement interrogés, il demeure indispensable, parce qu’il nomme un mouvement de montée en généralité sans lequel la comparaison se réduirait à juxtaposer des cas. Les « situations » de la générale sont en effet multiples3. Pour ces raisons, nous avons décidé d’aborder la notion de littérature générale dans une perspective à la fois interne et externe à la discipline, tout en l’articulant à certains autres débats, par exemple autour de la littérature mondiale. Précisons enfin que la générale n’est pas incompatible avec le particulier dans la mesure où l’analyse des œuvres singulières peut se faire par la formulation de questions générales. Mais elle a parfois été associée au global, dans une logique quantitative, voire uniformisante.

6Le problème soulevé par ce numéro de Fabula-LhT, tout comme par le riche dossier d’Acta Fabula qui l’accompagne, contient donc aussi des enjeux terminologiques : l’ensemble des contributions interrogent, chacune à sa manière, le mot et ses usages. Si la médecine générale s’oppose à la médecine de spécialité, si la mission du ministère public (l’avocat général) n’est pas la même que celle des parties – de défense ou d’accusation –, la littérature générale, à quelle fin pourrait-elle œuvrer ? La générale de la littérature générale est-elle comparable à celle de la culture générale ? Les contributions réunies proposent un examen situé de cette catégorie, en croisant l’histoire des institutions et des généalogies théoriques (Juliette Grange, Anne Tomiche ou encore la voix de Peter Szondi introduite par Romain Bionda) avec la vérification empirique menée sur des objets précis (une revue chez Enrica Zanin, un mouvement littéraire chez Maéva Boris). Trois gestes en structurent l’ensemble : historiciser les régimes et les cadres institutionnels de la générale ; théoriser ses opérations et leurs conditions de possibilité ; mettre à l’épreuve par des cas qui déplacent canons et étiquettes. L’objectif est double : la reconfiguration de ces trois mouvements, d’une part, et l’articulation de l’extension (élargissement des corpus) et de l’abstraction (construction des concepts), d’autre part. De nouvelles convictions théoriques se dessinent ainsi, invitant à ressaisir le singulier de la littérature (Marc Escola), non comme un universel sans reste, mais comme un horizon de comparabilité permettant d’argumenter des communs sans nier les situations, en obligeant à interroger des concepts que l’on croit aller de soi (Claudine Le Blanc). Si l’on tient que la générale n’est ni une catégorie ni un soubassement de la comparée, les contributions appellent à approfondir non pas tant l’opposition des approches ou des méthodes que la manière dont des démarches critiques partagées, souvent institutionnalisées, se recomposent au contact des œuvres. Certes, de telles recompositions relèvent d’un déplacement des perspectives, mais aussi d’un jeu d’échelles temporelles et spatiales : la générale agit dans ce va-et-vient, tantôt précédant la comparaison, tantôt lui succédant, tantôt encore – selon les configurations – en constituant son alliée ou bien son contrechamp. Ce qui s’esquisse alors, c’est moins une hiérarchie qu’un continuum méthodologique, reliant l’observation des singularités à la mise en perspective des ensembles. La générale désigne, en somme, un regard sans cesse réajusté sur les compartiments (disciplinaires, géographiques ou, plus largement, taxonomiques) dont la mobilité constitue déjà à elle seule sa portée critique. C’est dans cet esprit que les articles réunis ici examinent la manière dont cette formule structure, tout en les déplaçant parfois, nos pratiques de lecture et manières de penser.