Fabula-LhT
ISSN 2100-0689

Articles
Fabula-LhT n° 27
Ecopoétique pour des temps extrêmes
Julien Defraeye

« C’est un joli mot, barricade » : quel(le) protagoniste pour la littérature d’écologie militante ?

« C’est un joli mot, barricade » : which protagonist for the literature of militant ecology?

1Dans le roman Autour d’Éva (Montréal, Boréal, coll. « Roman », 2016, p. 373) du Québécois Louis Hamelin, à l’étude dans cet article, la protagoniste parodie la chanson Camarade (1969) de Jean Ferrat dans une chronique appelant à un soulèvement activiste. Au texte original : « C’est un joli nom Camarade/ C’est un joli nom tu sais/ Qui marie cerise et grenade/ Aux cent fleurs du mois de mai », elle substitue : « C’est un joli mot, barricade/ C’est un joli mot, tu sais/ Qui marie bleuet et tronc d’arbre/ Aux cent fleurs du mois de mai. »

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2Au printemps 2008, la parution de Noir Canada. Pillage, corruption et criminalité en Afrique1 d’Alain Deneault exposait au grand jour les méfaits de plusieurs multinationales minières canadiennes sur le continent africain, accusées de financer indirectement dictateurs, guerres civiles et génocides en toute impunité, dans le but d’exploiter les ressources aurifères de certains états, notamment en Tanzanie et au Congo. À la suite de cette publication, le plus grand exploitant minier au monde, Barrick Gold, dépose plainte pour diffamation contre la maison d’édition montréalaise Écosociété pour 5 millions de dollars de dommages, plainte à laquelle vient se greffer deux mois plus tard celle de la minière Banro. Après une bataille judiciaire de plus de 3 ans entre le Québec et l’Ontario et malgré le soutien offert par près de 12 000 citoyens, de nombreux juristes, d’universitaires et de multiples maisons d’édition, les deux parties s’entendent fin 2011 sur l’abandon des charges contre un retrait immédiat de l’ouvrage des librairies2. Outre l’échec retentissant du procès qui n’aboutit à aucune enquête environnementale et/ou d’ordre éthique, un constat péremptoire ressort de cette sombre affaire : celui de l’inébranlable capacité des grandes industries à réguler légalement le discours portant sur des pratiques d’exploitation répréhensibles, par l’intermédiaire de poursuites-baillons3. Le récent Procès verbal4 (2019) de Valérie Lefebvre-Faucher, éditrice chez Écosociété au moment du litige Noir Canada, tente de répondre aux écueils de ce procès en mettant en récit un plaidoyer fictif pour la liberté d’expression, dans le but probable de conjurer l’audience par l’imaginaire. C’est sur une citation de cet ouvrage5, en exergue, que s’ouvre le roman du Québécois Louis Hamelin Autour d’Éva (2016), qui s’inspire de ce dossier mêlant à la fois droit environnemental et droit à la parole6.

3Éva, jeune trentenaire montréalaise, retourne dans le village abitibien de son enfance, au nord de la réserve faunique La Vérendrye, devenu depuis peu le terrain d’une lutte légale entre promoteurs immobiliers texans fortunés, désirant accaparer le lac fictif Kaganoma pour le transformer en lieu de villégiature, et résidents désemparés, pour la plupart peu disposés à s’engager dans une lutte légale à la fois psychologique et financière, inenvisageable dans la durée. Dans ce récit situé au début des années 2000, Éva se voit malgré elle embrigadée dans le groupuscule activiste « Autour » – qui donne son nom au roman –, dans le but de ralentir à tout prix le projet « Terres Neuves ». Hamelin, dont l’écriture reprend ici un scénario ébauché dans la nouvelle « Fragile » du recueil Sauvages7 (2006), se révèle particulièrement critique envers les multiples intervenant·e·s – des deux bords – du conflit environnemental qui saisit cette région québécoise. L’auteur dépeint sans détour le portrait d’une protagoniste dont les actions souvent insignifiantes ou à l’inverse extrêmes, au même titre que ses positions parfois incongrues ou même contradictoires, valident certaines idées préconçues d’un militantisme écologique suranné face aux excès de notre modernité. Hamelin, sans réfuter les torts et les responsabilités des promoteurs, propose une lecture agressive de l’activisme au sein du récit environnemental8 et notamment de la littérature de l’écologie militante9. À la fois héros tragique et personnage écologique, la protagoniste de ce roman s’inscrit à la croisée de plusieurs disciplines, discours et imaginaires. Hamelin, dont l’œuvre aborde régulièrement la sauvegarde de l’environnement, signe avec Autour d’Éva (2016) une « fable écologiste10 » qui témoigne d’un souci fallacieux du terrestre : le présent article sera l’occasion de revisiter différentes représentations théoriques du/de la protagoniste du récit environnemental et de souligner les emprunts récurrents au roman d’apprentissage, qui nuancent le « déficit identitaire » établi par Alain Suberchicot à propos des actants de ce type d’écrit. Il s’agira également d’observer certaines spécificités de la littérature québécoise dans la représentation de ce·tte protagoniste – du mouvement de la contre-culture aux atavismes de la figure du colon.

Environnement, politique et engagement en Abitibi

4Éva, incarnation de la ville, symbolise en ouverture du roman l’inadéquation d’une modernité citadine exportée dans les espaces périphériques du Québec. En route pour le Kaganoma, elle essuie quelques quolibets quand elle commande un hot-dog végétarien dans une binerie de Mont-Laurier, réaction corollaire à celle de Stanislas – « Stan », son père –, qui lui demande, lors d’une promenade en forêt avec Grand-Duc, le chien d’Éva : « Tu veux m’obliger à me promener au milieu d’un trilliard d’hectares de forêt sauvage avec un Ziploc de caca de chien ? Retourne sur ton plateau11, Éva. » (p. 57). Le promoteur Lionel Viger, responsable du projet « Terres Neuves12 », évoque ainsi, lors d’un congrès politique, « la culture différente, la mentalité spéciale qu’on trouvait dans ce coin de pays, et qui n’était rien d’autre que l’esprit des défricheurs et des pionniers » (p. 135-136) et dont le magnat de l’immobilier, paradoxalement, revendique une filiation par le biais de son « colon de grand-père » (p. 117). Viger fait référence à une approche particulière de la nature dans le comté de Vautrin, qui relève d’une relation à la fois pragmatique et immédiate à la nature et d’un imaginaire propre au terroir canadien-français. Cet atavisme, ici littéraire – plusieurs études démontrent le renouvellement du genre et l’apparition d’un néo-terroir au début des années 200013 –, point donc dans la scission entre les espaces urbains et le Kaganoma. Alors dans sa jeune vingtaine, Éva explique avoir « vomi Maldoror14 et sa provinciale existence d’avant-poste du Grand Nord pour ouvrir ses bras et ses jambes à Montréal » (p. 39). Après une décennie, elle admet de son propre chef que la métropole, espace de corruption dans l’imaginaire environnemental, est la raison sous-jacente de son retour dans cette région de l’Abitibi : « Je pense que mon problème, c’était la ville. » (p. 83).

5C’est pourtant bien au personnage d’Éva, de son patronyme « Sauvé », qu’il incombe par onomastique de protéger le lac Kaganoma de la transformation qui le menace : devenir « un concept élitiste de villégiature destinée à la crème du un pour cent, avec un gros zéro de consultation de la population locale. » (p. 103). Le sort de la protagoniste se lie de ce fait dès les prémisses du roman à celui du territoire, ici lieu d’un antagonisme à portée locale, qui trouve cependant plusieurs échos à une échelle mondiale. Éva se présente ainsi comme ce que Joseph Meeker, précurseur des théories critiques en écologie littéraire15, qualifiait de héros tragique de la crise environnementale :

It is tempting to see Western man as a collective image of the tragic hero facing the ecological crisis as tragic heroes have faced other crises. Man has sought the good and brought evil upon himself as a consequence of his efforts, just as all tragic heroes have done16.

6Victime d’hybris collective devant son aptitude aveugle et immodérée à une forme contestable de progrès, l’homme occidental – incarné dans Autour d’Éva par la protagoniste éponyme – fait face à son destin, à la manière d’autres héros de tragédie avant lui. Éva est ainsi propulsée au milieu d’une lutte à la fois symbolique et concrète opposant promoteurs et activistes, celle de la « bataille du Kaganoma. Le Texas contre l’Abitibi » (p. 327). La route en construction au milieu de la forêt, premier signe physique du projet avant même l’autorisation officielle des travaux, est « un casus belli17 destiné à placer les opposants au projet devant un fait accompli » (p. 201). Devant l’inefficacité des politiques environnementales, le discours négocie de ce fait constamment entre responsabilité collective et action – ou non – individuelle. Dan Dubois, ancien acteur passé réalisateur de films à caractère environnemental et activiste à l’origine du mouvement à l’encontre de « Terres Neuves », en entretien avec Viger, réitère cette dissonance fondamentale – presque binaire – des points de vue : « Ton expérience de la politique et des affaires t’as appris que l’intérêt personnel finit toujours par prendre le dessus. D’avoir devant toi un individu qui défend une cause plus grande que lui-même, c’est quelque chose qui te viendrait jamais à l’idée. » (p. 313).

7Le versant politisé de la cause environnementale est parallèlement mis à mal par l’auteur originaire de la Mauricie. Outre les absurdités ponctuelles destinées à faire esquisser à son lectorat un sourire – « Ronald Reagan disait que les arbres polluaient plus que les autos. Pensez-vous que les outardes polluent plus que les bateaux à moteur ? » (p. 138) –, Hamelin met en récit l’épuisement des discours face à la crise, qui peinent à trouver une forme de renouvellement depuis leur appropriation par le domaine politique. Face à Bum Derome, ex-compagnon d’armes de Viger au gouvernement, Éva n’est que très peu réceptive au discours environnemental lyrique, creux et formaté que lui récite le politicien de carrière :

Un magnifique territoire, le Kaganoma… la forêt… le lac… des joyaux… interdit de prospecter… d’extraire… de forer… de couper à blanc… l’écotourisme, Éva… les chiens de traîneau… location de kayaks… la biodiversité… le développement dur… (p. 202)

8Hamelin rappelle également les politiques qui ont joué certains tours à l’Abitibi par le passé. Le narrateur mentionne, pendant la crise économique des années 1930, « la fortune [édifiée] sur le dos déjà tondu des colons canadiens-français des années de crise à qui le gouvernement cédait des terres, mais pas les arbres qui poussaient dessus » (p. 19)18 . Lors d’un débat public, Dan accuse indirectement l’administration locale de Derome en rappelant que le projet « Terres Neuves » s’étend sur des terres de la Couronne19 cédées depuis peu à une compagnie texane dans un arrangement tenu secret mais qu’on nous laisse entendre monnayé :

Les terres sont publiques, c’est vrai. Jusqu’à ce que les vassaux des grosses compagnies qui dirigent le ministère des Ressources naturelles en décident autrement. C’est ce qui vient d’arriver au Kaganoma : ils s’en sont découpé une tranche de 2 500 hectares qu’ils ont cédée à un consortium américain allié à un promoteur local du genre roi nègre, pour un prix gardé secret au moment où on se parle. Et écoutez bien ça : savez-vous combien de temps le ministère de l’Environnement (qui, allez donc savoir pourquoi, se sentait concerné par la transaction) a eu pour évaluer le projet ? Un gros vingt-quatre heures. (p. 68-69)

9Dans un scénario qui emprunte fortement aux prémices du litige Noir Canada, Hamelin souligne l’attitude hypocrite d’un gouvernement local, complice de détournement de biens publics et de destruction d’espaces protégés en l’échange d’une compensation financière.

10Hamelin semble pourtant proposer des pistes de réflexion face à l’inadéquation des discours et prises de position du monde politique. L’auteur soutient un retour des sciences dures dans le domaine de l’éthique environnementale, suggérant une transdisciplinarité plus à même de stimuler un traitement holistique – certes complexe, mais souhaitable – des problématiques liées à l’environnement par le biais de la fiction. L’auteur, diplômé de l’Université McGill en sciences de l’agriculture20, façonne sa propre pratique de la littérature à l’aune de sa formation d’origine. Chacun des six chapitres du roman – l’épilogue inclus – s’ouvre sur un paragraphe d’une à trois pages en italiques dans lequel les sciences informent la description du bestiaire du Kaganoma : il évoque un cougar mâle attiré par l’odeur de la femelle (p. 13), un loup blessé après un combat (p. 61-63), un alevin de grand brochet du Nord dans la chaine alimentaire (p. 111-113), des oiseaux de proie tout autour du monde (p. 193-195), un lièvre pris dans un piège (p. 267-269), le chant de la paruline à poitrine baie (p. 321-323) et, en ouverture de l’épilogue, un tétras des savanes perché sur une épinette noire (p. 411-412). Il s’agit non pas d’imposer de façon péremptoire les sciences dans l’approche de la nature en « tourn[ant] le dos à l’élément très humain21 » du récit environnemental, mais de s’informer du domaine scientifique afin d’asseoir sa crédibilité en tant qu’auteur. Pour le ou la protagoniste, cela implique donc, comme le stipule Stephanie Posthumus, un glissement du « sujet environnemental [, qui] vient en partie du modèle des sciences, [au] personnage écologique [, qui] se rapporte au modèle d’une pensée écologique22 ». Constat similaire pour Éva, à l’occasion de sa promenade quotidienne, qui reconnaît que la science, limitée par son expérience citadine de la nature, lui fait défaut pour pleinement faire l’expérience de son environnement : « Elle rencontre des oiseaux dont elle ignore le nom, reconnaît environ une plante sur mille. À l’impression que les sens ordinaires ne lui suffisent plus. Que sa vue, son ouïe, son odorat, en forêt, lui sont aussi utiles que la canne blanche d’un aveugle. » (p. 72). Verena Andermatt Conley – reprise par Posthumus – souligne ainsi la présence récurrente d’un·e protagoniste bienveillant·e face à l’environnement, mais en décalage, mal informé·e, inadéquat·e, qu’elle désigne en anglais par le terme eco-subject et qu’elle définit, avec un brin d’ironie et de distance critique, de la manière suivante :

An eco-subject can be defined as the citizen who “pitches in” to save the environment. He or she gains self-respect and commands pride when making pilgrimages on foot, bicycle, or (less preferably) by car to neighborhood recycling bins. To gain a temporary sense of communality, the eco-subject separates and piles up cans, bottles, plastic containers, or newspapers and tosses the neatly arranged bags into duly marked dumpsters. Such gestures make us all feel like truly virtuous, good, clean citizens23.

11Selon Conley, le personnage écologique du récit environnemental, à l’instar d’Éva, se distingue par une volonté indéniable de « bien faire », mais ses actions candides et leur portée restreinte servent une visée écologique beaucoup moins qu’elles ne lui permettent égoïstement de se dédouaner de ses responsabilités envers l’environnement : le héros de Meeker en ferait « trop » alors que le personnage écologique de Conley et Posthumus en ferait « trop peu ». Ils témoignent cependant tous deux d’un déphasage du rapport au réel face à la crise environnementale, à travers une conduite peu à même de générer un changement d’ordre paradigmatique et/ou de grande ampleur.

Contre-culture et récit d’apprentissage

12Pour Hamelin, la figure de l’activiste environnemental.e s’apparente de façon récurrente24 à un héritage de la contre-culture quelque peu désuet. Doué d’une personnalité apathique, ce personnage souffre de ce qu’Alain Suberchicot nomme « déficit identitaire » (p. 49) : face à l’outrageuse prédominance de l’environnement dans des récits éco-centrés, les protagonistes du récit environnemental, en retrait, font souvent montre d’une psychologie à laquelle la profondeur fait défaut ou bien d’une indolence caractéristique. Le Loup Blanc, l’unique bar du village fictif de Maldoror, est le centre névralgique de rencontre de ces personnages stéréotypés et « plus grands que matures » (p. 51) :

Le Loup est le repaire des profs, poètes, artistes-performeurs-installateurs-multimédias et autres gratteux de guitare, tous désespérément locaux, tous fin prêts à mettre le pied à l’étrier de la mondialisation moyennant un nombre conséquent de tapes dans le dos institutionnelles sous forme de gros chèques. Dans l’imaginaire de la classe moyenne […], le client type du Loup Blanc est un vivoteur, un songe-creux et un pelleteux d’ouate-the-fuck, le genre écrivaillon arrosé d’obscures bourses de création censées l’encourager à triturer ses méninges encroûtées par l’abus de cannabis. Les minières et les forestières, seules véritables dynamos du Nord avec Hydro-Québec, voient leurs énergies entrepreneuriales siphonnées par le trésor public pour entretenir cette faune minable.
Et le Loup Blanc, c’est le fond de l’aquarium. C’est là qu’on trouve les petits poissons dont la fonction naturelle est de béer de la gueule dans l’espoir de happer quelques rogatons quand, là-haut, les Grands Blancs font bombance de kilomètres de minerai et de compagnies rivales. (p. 46-47)

13À l’instar de Ti-Luc Blouin dans Le Joueur de flûte, qui se retrouve happé par hasard par le groupe activiste qui lutte contre l’exploitant forestier Westop25 sur l’ile fictive Mere, au large de Vancouver, de nombreux personnages semblent « atterrir » dans le Kaganoma pour des raisons douteuses, tout comme ce Français de la Creuse, « se cherchant quelque chose à faire » (p. 356). Hamelin dresse alors de nombreux parallèles entre ces personnalités récurrentes et l’époque de la contre-culture, marquée par un rejet des valeurs traditionnelles de la société de consommation, une liberté ostentatoire dans les relations amoureuses et l’usage de psychotropes. Il est fait mention de la rencontre entre Viger et Derome en Californie, plusieurs années plus tôt, au cours d’un séminaire spirituel dirigé par « [l]e conférencier en résidence du Monastère de l’illumination syncrétique » (p. 145) et, quelques jours plus tard, lors d’un festival de musique électronique où les drogues se partagent à volonté. La fortune du promoteur reposerait également sur une sombre affaire de trafic de drogues entre la Colombie et la Haute-Mauricie, gérée par le gang des Daredevils et le personnage de Tchopper depuis un bar appelé « La Cabooze »26. Viger rencontre ce même personnage vingt ans plus tard, dans un club de striptease où Viger se paye « une branlette espagnole par une “indienne” » (p. 275) Comme le remarque Stan dans un éditorial pour le Colon, le journal local,

[a]vec sa grosse moustache, son teint basané, ses cheveux soigneusement lissés en arrière, ses costumes coûteux, sa Rolex en or et ses pierres rutilantes aux doigts, pour ne rien dire de la considérable quantité d’air qu’il déplace et de l’ancien paramilitaire qui lui sert de garde du corps, Viger fait irrésistiblement penser à un parvenu latino – un narcotrafiquant. (p. 279)

14Style de vie comparable à l’époque pour son acolyte : au moment où Derome perd le comté de Vautrin, avant même l’âge de trente ans, le jeune élu déchu achète un van Westfalia et fait le tour de l’Amérique du Sud27 en quête de sensations fortes, avant d’être ramené à la politique après plus d’un an de vadrouille. Le Kaganoma devient ainsi le repaire d’une population vieillissante d’héritiers de la contre-culture, aussi bien dans les rangs des politiciens et des promoteurs que parmi les activistes ou même les villégiateurs. Viger, face aux frères Ward, les promoteurs texans, évoque notamment d’« anciens hippies qui ont vécu le back to earth movement28 » (p. 230). Au sein même du comité exécutif d’Autour, les lieux communs se multiplient. David Bordeleau est un « vétéran de toutes les luttes locales » (p. 248), Phil Baron est un « profiteur du “système-fuck-le-système” [et] un bon gros débrouillard » (p. 74), enfin Jean-Luc Monarque est « un militant professionnel » qui « soigne ses entrées chez les anarcho-altermondio-anticapitalistes (AAA) » et « se situe entre le bolchevisme et la social-démocratie » (p. 45) Le groupe écope rapidement d’un surnom de la part de Viger : les « autouristes » (p. 282).

15Même le personnage d’Éva, tout comme Ti-Luc dans Le Joueur de flûte, semble conditionné par une filiation indissociable de la contre-culture : sa mère – Louis Verreault, alias Love Rut – est une ancienne groupie d’« un gratteux de guitare appelé Johnny Moussette » (p. 51) et Éva est le fruit d’une « capote défectueuse » (p. 51) lors d’une tournée des bars de la région29. Bien qu’elle soit le prototype du personnage écologique de Conley et Posthumus au début du récit, la protagoniste du roman d’Hamelin fait pourtant preuve d’un cheminement dans son rapport à l’environnement. Autour d’Éva emprunte à cet effet de nombreux traits génériques au roman d’apprentissage30 : si Éva ne fait pas l’expérience d’une formation explicite ni du savoir ou de l’appui d’un mentor, elle montre néanmoins une ouverture qui témoigne de la déconstruction progressive du système de pensée de l’environnement dont elle a été tributaire en métropole. Hamelin confère ainsi à l’espace du Kaganoma une capacité à générer une prise de conscience et reprend pour l’illustrer quelques lignes de L’Abatis (1943) de Félix-Antoine Savard, qui se réfère pour sa majeure partie au passé de missionnaire en Abitibi de l’auteur du classique Menaud, maître-draveur (1937), dans le but de mettre en pratique le plan Vautrin recommandé pour lutter contre la crise économique des années 1930. L’ouvrage hybride, « alterné de souvenirs et de poèmes31 », comme Savard le stipule en introduction, explique : « Nous voici dans une sorte d’atelier sauvage, laissé tel qu’aux premiers jours du végétal et de l’animal. Nous perquisitionnons les abords. Graminées et fruits de toutes sortes signifient qu’un peuple pourrait vivre, aussi, sur ce limon32. » À l’image du territoire décrit par Savard, l’Abitibi d’Autour d’Éva n’est autre qu’un « laboratoire primitif » (p. 116) – comme l’avait déclaré sur les ondes radiophoniques un jeune Viger en état d’ébriété – qui permet de stimuler auprès de la protagoniste un réarrangement de ses priorités.

16Après dix ans sur le Plateau-Mont-Royal, le retour d’Éva auprès de son père semble servir premièrement des besoins curatifs, au même titre que nombre de villégiant.es des environs. La protagoniste ne souffre pas de mononucléose – comme elle s’amuse à le dire à Stan (p. 29) et Dan (p. 83) –, mais son retour en Abitibi répond tout de même à une idéalisation pathologique de l’enfance, dans l’espace comme dans le temps. Se remémorant ses jeunes années, Éva évoque « une expérience mystique » à l’âge de douze ans et « [u]ne sorte d’état fusionnel » qu’elle avait partagé avec le territoire, « [c]omme si, pendant quelques secondes, elle avait fait partie de ce qu’elle regardait, appartenu à cette terre et à cette eau. Fait corps avec le monde. Sa place dans l’univers était ici, sa tête d’épingle dans le cosmos » (p. 39). Événement similaire à l’âge adulte, lors d’une virée en hydravion avec son partenaire éphémère Dan :

Éva se glisse hors de ses vêtements et se laisse couler. À l’aise comme une loutre, elle refait surface plus loin, immergée jusqu’aux yeux, de moins en moins fâchée à mesure qu’elle se propulse par souples brasses dans cette eau verte et dorée où son sillage trace comme un chemin de lumière. Elle atteint le milieu du lac, se retourne et fait la planche un moment, avec l’impression de faire l’amour à l’univers. (p. 92-93)

17Cette symbiose dramatisée par le travail de mémoire est toutefois immédiatement suivie par la confrontation du souvenir à la réalité : « Observer une douzaine de lièvres en train de brouter les jeunes graminées verdissantes de la cour au crépuscule offre un divertissement d’une capacité de renouvellement limitée. » (p. 40). Hamelin propose ainsi de nuancer les approches péremptoires, à l’instar du lyrisme ponctuel que l’on peut lire dans les observations d’Éva. Et si le récit suggère une autorité des sciences dans le domaine de l’environnement, il met aussi en garde contre l’utilisation abusive du discours scientifique, qui nécessite parfois un certain « enrobage » discursif visant à gommer les aspérités de postulats trop catégoriques. Certaines déclarations controversées – et fortement médiatisées dans Le Journal de Montréal – de la part du président d’Autour causent ainsi une certaine dissidence au sein du Conseil d’Administration :

C’est prouvé scientifiquement que faire des enfants, c’est pas bon pour l’environnement […]. L’empreinte écologique d’un nouvel être humain, calculée sur l’ensemble d’une vie, je vous dis pas… C’est effrayant ! […] [S]i on veut ramener la population mondiale à un milliard, il y en a qui vont être obligés de se faire un nœud quelque part… (p. 250)

18Hamelin reconnaît de son propre gré ses prises de position radicales dans ses récits vis-à-vis de l’activisme environnemental. Dans un entretien accordé à la revue Voix et Images en 2015, l’auteur confiait en avoir pris conscience lors de l’écriture du roman Le Joueur de flûte (2001) :

Sur les questions de fond, je suis proche des environnementalistes. Sauf qu’on n’écrit pas un roman pour défendre d’abord une cause, et il est difficile de ne pas se moquer des gens qui se prétendent en possession de la vérité. L’humour vient pour moi naturellement dans le roman. Toutefois, dans Le Joueur de flûte, j’en prenais conscience et j’en ressentais un certain malaise. J’admire beaucoup les fondateurs de Greenpeace, ces pionniers héroïques qui ont défendu les baleines sur la côte Ouest. Ce sont ces militants courageux que je dépeins dans mon roman, lesquels, en érigeant des barrages, ont réussi à bloquer la compagnie forestière MacMillan Bloodell. Je me suis inspiré d’événements authentiques et je les admire, mais, en écrivant le roman, j’ai eu tendance à souligner leurs défauts33.

19Sans dénigrer la nécessité des actions entreprises par les groupes écologistes et leur impact positif dans le débat environnemental, Hamelin souligne une attitude hypocrite, les activistes souhaitant imposer des mesures drastiques au reste de la population sans s’y soumettre eux-mêmes. Éva critique notamment Dan parce qu’il croit que « [l]ui seul a le droit de polluer avec son hydravion […]. Mais la vérité, c’est que sa pensée est brouillonne, que sa mauvaise foi et son manque de rigueur crèvent les oreilles et les yeux, et que son humour sent le fond de bottine » (p. 375). S’il on peut aisément remettre en question l’impartialité de la protagoniste dans sa chronique au Colon sur les méfaits de son ex-compagnon au sein d’Autour, force est de constater au fil du roman que les prises de positions de plus en plus excessives de Dan ont marginalisé et de ce fait décrédibilisé un mouvement de protestation à l’origine pacifique et citoyen : « la nature, pour [Dan], est plus importante que [s]es concitoyens » (p. 310). Les rapprochements entre le fondamentalisme de Dan et une approche terroriste de l’environnement ponctuent le récit. Les références aux événements du 11 septembre 2001 signalent un renversement des priorités aux États-Unis – et au niveau mondial, possiblement – qui n’a pas échappé aux frères Ward :

Nine Eleven. Yeah. Comme un preview de la fin du monde. Les Américains, mademoiselle, et pas juste les New-Yorkais, sont occupés à redéfinir leurs valeurs en ce moment. La liberté, c’est bien. Mais la tranquillité, la sécurité… Une relation privilégiée avec la nature. Je pense que pas mal de mes concitoyens vont chercher, au cours des prochaines années, à acquérir des terrains et des propriétés dans des endroits demeurés vraiment sauvages, à l’abri de l’histoire, comme le lac Kaganoma. (p. 230)

20Selon Viger, il s’agit peut-être de « [l]a plus grande occasion d’affaires du siècle, peut-être même du millénaire » (p. 106) et ceux qui s’opposeraient éventuellement à l’accès à cet espace s’apparenteraient à des terroristes34 : « Dan, on n’est quand même pas Al-Qaïda » (p. 353), remarque Éva. Hamelin oppose ainsi deux perspectives contemporaines sur l’environnement : celle du capitalisme effréné, pour lequel « [l]a nature […] est un actif comme un autre » (p. 230), ou celle d’un activisme marginalisé, qui peine à stimuler les masses.

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21Bien qu’il soit rudement mis à mal par Louis Hamelin dans Autour d’Éva, l’humain est bien un rouage essentiel du récit environnemental – un récit qui « qui suggère que l’histoire humaine fait partie intégrante de l’histoire naturelle35 » –, ce qui confirme la thèse d’une « réintrodu[ction du] sujet humain36 » à la fois au sein de la création et de la critique littéraires. À ses débuts dans les années 1990, l’écocritique, focalisée sur les productions du nature writing37 étatsunien, s’était soigneusement écartée du ou de la protagoniste pour recentrer son approche sur le non-humain, ce qui lui a rétrospectivement valu de nombreux reproches. Comme le note Posthumus, « comment analyser la littérature où il est avant tout question de drames humains, de culture humaine, de comportement humain, de mœurs humaines, si l’on est avant tout intéressé par le monde non-humain38 » ? Dans Autour d’Éva, ce phénomène de réinscription – ontologique, et non uniquement physique – de l’humain dans la nature parait relever de la nécessité, puisque l’humain déplacé – à savoir, la citadine qu’est indéniablement la protagoniste au début du roman – s’insère de façon malaisée dans un environnement naturel qu’il redécouvre : « Au Kaganoma, les humains sont des accidents. Tout ce qu’il faut à Éva, c’est une nouvelle peau » (p. 42). Hamelin investit ainsi la protagoniste de son récit d’une mission qui la dépasse en tous points : celle de provoquer dans son lectorat un renversement d’ordre paradigmatique sans tomber dans les écueils de l’activisme. Entre héros tragique et personnage écologique, le ou la protagoniste du récit environnemental montre ainsi une forme d’apprentissage qui lui permet de transcender les oppositions binaires qui minent la pensée écologique contemporaine. Bien qu’Autour d’Éva fasse la part belle à une forme d’universalisme, notamment en inscrivant la protagoniste dans un lieu fictif, potentiellement déplaçable aux quatre coins du monde, Hamelin ponctue son récit de références qui témoignent de l’américanité de son style, qu’il s’agisse de personnages teintés de contre-culture ou de références convenues à la littérature du terroir. Il démontre en outre que les actions dénoncées par l’affaire Noir Canada trouve également un écho en Occident et infiltrent progressivement ses multiples imaginaires. En refusant d’offrir un point de vue totalisant sur l’activisme, Hamelin propose de nourrir la pensée écologique de différentes sphères de savoir afin de repenser ensemble les axes politique et poétologique par le truchement du récit environnemental.