Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2005
Automne 2005 (volume 6, numéro 3)
Paul Dirkx

L’oeil sociologue

Jérôme Meizoz, L'Œil sociologue et la littérature. Essai, Genève, Slatkine Erudition, 2004, 242 p.

1L'on sait que Les Règles de l'art (1992) de Pierre Bourdieu, livre qui synthétise deux décennies de recherches, a dynamisé tout un pan des études littéraires. Jérôme Meizoz, chercheur à l'Université de Lausanne et lui-même critique et écrivain, donne à voir, dans son nouveau livre, les origines, les enjeux et les premiers résultats de ce qui commence à prendre les allures d'une révolution tranquille. Les origines : empêtrées dans un quasi-fétichisme du Texte modelé par la vague structuraliste, les études littéraires devaient tôt ou tard avoir leur Bourdieu, esprit iconoclaste venant rappeler certaines vérités devenues mauvaises à dire, et d'abord celle-ci : que le texte littéraire a lui aussi été écrit par un être humain, socialisé d'abord et avant tout par ce que le sociologue appelle le « champ littéraire ». Meizoz reprend à son compte ce concept, mais de manière critique, notamment en le soumettant à l'épreuve de l'analyse détaillée des textes. Car la sociologie de la littérature serait encore et toujours coupable de délaisser la complexité textuelle (malgré Lucien Goldmann, Claude Duchet, Pierre V. Zima, Jacques Dubois, Alain Viala, et tant d'autres). Et voilà l'enjeu central de ce qui est en cours aujourd'hui dans ce secteur encore largement dominé des études littéraires : il s'agit de relever le défi et d'apporter la preuve de la pertinence des outils sociologiques pour la théorisation de l'étude du texte et de son « régime de singularité » (Nathalie Heinich).

2À cet effet, dans le sillage d'Alain Viala et rejoignant certaines propositions de l'historien Roger Chartier, l'auteur en appelle à un protocole de lecture « sociopoétique ». Dans Approches de la réception (PUF, 1993), Viala définissait l'objet de la sociopoétique comme la corrélation entre les faits de société et les concrétisations historiques de la poétique chez tel ou tel écrivain. Soucieux de cerner au plus près le passage du monde référentiel en texte, il distinguait quatre prismes (la langue, le champ littéraire, le système des genres, l'auteur), auxquels Meizoz ajoute trois autres (le marché, les lecteurs, le support du texte et la transtextualité au sens de Genette). Le texte littéraire est ainsi envisagé simultanément à production et à réception, et son étude d'échapper au déterminisme des théories du « reflet ». Les possibles formels et génériques que le champ littéraire propose au « créateur » gagnent en outre, précise l'auteur, à être rapportés à l'ensemble des discours (le « discours social », pour reprendre la formule de Marc Angenot). C'est donc un programme discursiviste et pragmatique qui devra faire reculer le réductionnisme textualiste. Inspiré par un œcuménisme théorique et méthodologique qui se veut non pas à la mode, mais productif, Jérôme Meizoz entend ne pas inscrire son travail dans un rapport stérile de rivalité avec les modèles herméneutiques existants. Au contraire, ce que la vague structuraliste a défait, notamment sous la plume du Barthes de « Histoire ou littérature » (repris dans Sur Racine, 1963), il souhaite contribuer à le refaire. « Ni Barthes, ni Picard, ne rejouons pas de vieux rôles » (p. 137). Diplomate helvétique d'un type particulier, car dépourvu de toute langue de bois, il ne se considère pas comme venant sur le terrain des « littéraires » en tant que sociologue, mais revendique toute sa place sur ce terrain comme sociologue et philologue, bref, comme sociopoéticien capable de l'enrichir grâce à l'« œil sociologue » dont il est doté.

3De ce point de vue enrichissant, le lecteur aura du mal à disconvenir une fois qu'il aura lu les quatorze chapitres (autant d'articles inédits ou parus en revue), dont la plupart illustrent le propos de l'auteur avec clarté et cohérence — l'illustrent et le fondent systématiquement sur des analyses textuelles minutieuses. Parmi celles-ci, il faut citer la lecture de 152 proverbes mis au goût du jour de Paul Eluard et Benjamin Péret, ou la relecture salutaire du poème « Liberté » du même Eluard. À chaque fois, l'auteur parvient à montrer le « gain heuristique propre au protocole sociopoétique » (p. 169, à propos de « Liberté »), à montrer donc comment les textes contiennent, « en les réfractant dans les tensions de leur propre forme » (p. 27), la « mémoire des formes » (p. 33) et les enjeux du champ littéraire dont ils sont issus. Et pour qui s'obstinerait à y voir une approche déterministe, comme quoi le texte serait simplement conditionné par une instance externe baptisée « champ », l'auteur prend régulièrement soin de montrer à l'œuvre la dialectique qui relie ces deux pôles ainsi que les prismes (genres, habitus de l'auteur, édition, etc.) qui complexifient en permanence cette dialectique. Il fait, par la même occasion, voler en éclats la séparation entre dimensions « interne » et « externe » du texte, lesquelles ne sont plus que « deux modalités d'existence en constante relation, dont les rapports s'éclairent par la médiation transformatrice du champ littéraire » (p. 35).

4Une autre manière encore de mettre en relation auteur, champ et spécificité textuelle est l'usage du concept de « posture d'auteur » ou ensemble de manières, verbales et non verbales, d'investir une position dans le champ. Un premier exemple ici concerne les choix vestimentaires de Jean-Jacques Rousseau, dont Jérôme Meizoz montre en quoi ils correspondent à l'ethos discursif que Rousseau cherche à manifester dans ses écrits, faisant preuve d'une « posture d'humilité vertueuse ». Un second exemple porte sur Michel Houellebecq et la polémique autour de son roman Plateforme. En assumant dans les médias les propos anti-islamiques du narrateur « Michel », le romancier aurait rejoué dans l'espace public l'attitude inacceptable de son personnage, illustrant la nouvelle conception de l'existence publique de la littérature et de la figure auctoriale que partage désormais toute une catégorie d'écrivains nés à l'heure de la massification et de la médiatisation de la culture (Angot, Beigbeder, Despentes, Nothomb, etc.). Le concept de « posture » s'avère stimulant (il contribue à une sociologie de l'auteur encore trop peu développée), et on laissera aux exégètes de Pierre Bourdieu le soin de le commenter dans la mesure où Meizoz estime qu'« une position ne peut se convertir en option et en action que par la médiation d'une posture » (p. 58).

5Il convient enfin d'insister sur un aspect de ce livre qui passera sans doute inaperçu à plus d'un lecteur pressé et porté par le style alerte et concis de son auteur. Celui-ci fait preuve d'une triple audace. Premièrement, il assume sa position parmi « les jeunes chercheurs » appelés à « restituer son importance » au close reading (p. 38). Deuxièmement, il défend ses outils conceptuels en pleine connaissance de cause, tout en n'hésitant pas à nuancer ou à contredire ses maîtres. Enfin, il se positionne dans le champ des études littéraires et dans celui, englobant, des sciences humaines et sociales en livrant toutes les clefs de son orientation disciplinaire, c'est-à-dire pluridisciplinaire. Chacun sait à quel point, à l'ère de l'évangélisme pluridisciplinaire, la pluridisciplinarité concrète est toujours un vœu pieux dans un paysage des sciences humaines et sociales de plus en plus étroitement quadrillé par les frontières ((sous-)sous-)disciplinaires. La littérature est pourtant « un objet social mouvant et variable, qui [...] implique la collaboration de disciplines diverses », et ce livre en est une preuve matérielle et symbolique d'une espèce rare. Cette triple transparence, qui suppose la publication des résultats mais aussi des présupposés de recherche, aboutit ainsi, en filigrane ou par petites touches, à une réflexion dépassionnée mais non moins passionnante sur le métier de chercheur en littérature, sorte de leçon sur les leçons qui en acquièrent plus de force encore. Vu sous cet angle, l'une des parties les plus intéressantes du livre est la série de réponses que l'auteur apporte, avec prudence, aux questions du sociologue Jérôme David à propos de son livre, préfacé par Pierre Bourdieu, L'Âge du roman parlant (1919-1939). Ecrivains, critiques, linguistes et pédagogues en débat (2001; voir Europe 885-886 de janvier - février 2003).