Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2005
Automne 2005 (volume 6, numéro 3)
Sophie Spandonis

Les Goncourt et l’image

Cahiers Edmond et Jules de Goncourt, « Les Goncourt et l’image », n° 11, 2004, 284 p.

1C’est avec une nouvelle maquette que les Cahiers Edmond et Jules de Goncourt nous reviennent cette année. Ils sont, conformément au principe inauguré dans le numéro précédent, structurés autour d’un dossier thématique constitué de huit articles et intitulé « Les Goncourt et l’image ». Le maître d’œuvre en est Philippe Ortel.

2On sait l’importance de l’image dans l’univers et l’œuvre des deux frères, de toutes les formes et manifestations du visible (chose vue, icône, élément de description, rêve, hallucination, etc.), comme le remarque Vérane Partensky dans son article sur Madame Gervaisais. Ils furent artistes eux-mêmes (dessin, aquarelle, estampe, etc.), collectionneurs, critiques d’art, consacrèrent deux romans à la question (Manette Salomon et Madame Gervaisais), mais ils furent aussi des écrivains de la sensation, de l’image mentale. Chacun de ces aspects est abordé dans le dossier, qui montre bien par ailleurs comment ceux-ci s’interpénètrent continuellement. Les travaux sur le sujet sont nombreux et il était bon de proposer une mise au point en faisant appel à quelques-uns de ceux, littéraires ou historiens d’art, dont les travaux ont contribué à défricher et féconder ce terrain (E. Launay, D. Pety, B. Vouilloux, ou encore P. Warner). Les contributeurs reviennent ici sur quelques lieux communs (les Goncourt introducteurs de l’art japonais en France, leur aversion pour la peinture impressionniste, pour la photographie…), non pour en prendre le contre-pied, mais pour les interroger, les éclairer différemment et les mettre en perspective.

3Le dossier s’ouvre sur deux articles consacrés au japonisme. Ils viennent compléter les dossiers, plus proprement historiques et factuels, consacrés au sujet dans les n°4 et 5 des Cahiers (1995-96 et 1997). Bernard Vouilloux se livre à une réflexion sur l’esthétique d’Edmond à partir des « impressions » du Japon, alors que Laurent Houssais revient sur le rôle joué par les Goncourt dans la diffusion de l’art japonais en proposant une étude qui tend à le nuancer. Paolo Tortonese interroge le rapport des Goncourt à l’impressionnisme, particulièrement à l’œuvre de Monet et propose de penser ensemble impressionnisme littéraire des deux frères et impressionnisme pictural plutôt que de les opposer comme l’invite à le faire le Journal. C’est le détour par Turner et Chardin qui lui permet de saisir les subtilités de leur discours. Même démarche pour Charles Grivel qui questionne l’aversion revendiquée des Goncourt pour la photographie et analyse la hantise que celle-ci nourrit chez eux : celle de l’œil, à la fois organe d’une vision supérieure, allant au plus près de la vérité, et œil malade, aveugle, insuffisant, trompeur… Pamela Warner émet l’hypothèse que la pratique personnelle de l’estampe a influé sur la conception de l’histoire de l’art des Goncourt. Loin d’être un ornement, les estampes de L’Art au dix-huitième siècle participent pleinement de la démarche théorique et historique des deux frères et constituent une source indispensable pour qui veut comprendre en profondeur leur production textuelle. Vérane Partensky montre que, de Venise la nuit à Madame Gervaisais, la question des images commande le passage d’une esthétique de la fantaisie à une esthétique réaliste. Enfin, Dominique Pety revient sur La Maison d’un artiste, « fabrication textuelle d’une boîte à image », « texte-espace » exemplaire de l’envahissement de la réalité et de la littérature par les images au XIXe siècle. Elle remarque que le réseau d’images déployé par le collectionneur se trouve densifié par la trame verbale qui le fait proliférer tout en lui conférant une unité, manifestant l’emprise de l’écrivain sur les choses. L’œuvre de Goncourt s’oppose en cela à l’À rebours de Huysmans, qu’elle a inspiré, et qui se présente comme une « boîte à images, mais surchauffée et déréglée ».

4Trois articles complètent ce numéro, le premier est consacré à l’esthétique du flou (Carine Vignes), le deuxième étudie comparativement les représentations de la bohème dans Les Aventures de Melle Mariette de Champfleury et Charles Demailly (Sandrine Berthelot), le troisième porte sur Madame Gervaisais et propose une « étude de personnalité » du personnage inspiré de Nephtalie de Courmont (Dominique Mabin). Signalons, enfin, outre les rubriques habituelles (bibliographie 2003, comptes rendus, résumés de thèses, informations diverses, dossier iconographique central), la reproduction des lettres adressées par le critique d’art Ernest Chesneau à E. de Goncourt (1863-1884).

5Signalons que la Société des Amis des frères Goncourt, qui publie les Cahiers, a ouvert un site internet au début de l’année 2005. Ce site est complémentaire de la revue et présente les activités diverses de la Société (séminaire mensuel, éditions critiques du Journal et de la Correspondance générale), il propose des informations biographiques et bibliographiques, une iconographie conséquente (en provenance de la collection de Ch. Galantaris), ainsi que le sommaire des Cahiers depuis leur création et le résumé de certains des articles parus. L’adresse du site est la suivante : http://www.goncourt.org