Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2005
Été 2005 (volume 6, numéro 2)
Henri Garric

Le baiser au XVIIIe siècle : entre encyclopédie et déconstruction

Alain Montandon (éditeur), Les baisers des Lumières, Clermond-Ferrand, Presses Universitaires Blaise Pascal, 2004, ISBN 2-84516-249-9, 214 pages.

1Un aussi beau titre que Les Baisers des Lumières, un aussi beau sujet, appelaient nécessairement un ton gai et allègre, mimétique. Les différents auteurs ayant participé au volume n’ont pas toujours su résister à ce plaisir : ainsi de cette description qui clôt la préface : « aussi baiser qui pique, qui gifle, qui mord, tantôt chaste, tantôt lubrique, tendu ou ardent, donné ou pris, vole comme l’abeille qui butine ou comme le papillon qui le représente à travers tout un siècle éclairé des rougeurs qu’il laisse parfois sur les joues. » (A. Montandon, p. 10). Le recueil abonde de cette contamination du discours par l’objet ; une nostalgie évidente pointe pour un siècle où les baisers se tenaient à la croisée des chemins, de traditions littéraires et culturelles diverses, parfois antagonistes, et qui a su illustrer tout à la fois galanterie, sensibilité, libertinage et laïcisme, révolution bourgeoise et réaction nobiliaire — pour un siècle où les baisers entraînés par le mouvement du temps se chargeaient de tant de sens. La nostalgie excuse sans doute un peu de maniérisme. Il ne faudrait pourtant pas s’arrêter à ce ton, ni à la superficie brillante du sujet ; l’intérêt du recueil est loin de s’y limiter. Au fond, si les auteurs cèdent bien souvent à la rhétorique de la copia, c’est avant tout pour illustrer la richesse du thème au XVIIIe siècle, c’est, pour reprendre l’expression utilisée en conclusion, afin « d’embrasser tout l’univers » (A. Montandon, p. 207) du baiser au XVIIIe siècle. Cette volonté encyclopédique apparaît clairement dans la diversité des approches et notamment dans celle des textes étudiés : le volume nous mène des toutes premières années du siècle, avec l’article de Jörn Steigerwald qui interroge entre autres Fontenelle et la poésie galante allemande de la fin du XVIIe siècle, à ses toutes dernières années, avec l’article d’Alain Montandon consacré à L’Enfant du Carnaval de Pigault-Lebrun (1796) ; surtout, il brasse les genres littéraires (comédies, mémoires, poésie, avec cependant une préférence compréhensible pour le roman), les domaines linguistiques (Angleterre, Allemagne — le comparatiste regrettera toutefois la prédominance très accusée de la littérature française, d’autant que l’introduction suggérait plusieurs pistes chez Gœthe, Sterne et Jean-Paul qu’on aurait bien voulu voir explorées plus en détail) et surtout les mouvements littéraires et philosophiques.

2Cette diversité s’impose dans la description des baisers eux-mêmes : je lis avant tout cet ouvrage comme une suite de typologies sans cesse raffinées. En témoignent les titres intermédiaires qui structurent les articles : « baiser le bouche — les mains — les enfants (M. G. Porcelli, pp. 95-115) ; « baiser manqué — déplacé — volé » (Y. M. Tran-Gervat) ; « baiser rhétorique », « baiser simulacre et baiser malheureux », « baiser passionné », « baiser jouissif et heureux » (M. Bokobza Kahan, pp. 145-160). Cet effort de typologie explique la forme de l’article qui conclut l’ensemble du recueil, longue énumération de tous les types de baisers relevés dans le roman de Pigault-Lebrun, véritable synthèse de la diversité de son siècle : « il est mille façons d’utiliser le baiser dans la diégèse, soit pour fermer la bouche (…) soit pour mettre fin à une liaison (…) soit pour sortir le héros de son sommeil. (…) Les baisers accompagnent aussi bien les pleurs que les sourires, (…). Le baiser vient ponctuer les scènes de fête (…). Le baiser bien entendu, est d’abord une manière de se saluer (…). Le baiser a une importante fonction de caractérisation des personnages (…). » (pp. 197-199). Si le recueil s’en tenait là, on en resterait probablement sur sa faim. Certes il est possible à la lecture de toutes ces typologies de déduire une vaste typologie d’ensemble, celle que propose Alain Montandon dans la préface (baiser galant, baisemain, baiser libertin, baiser des contes de fées, baiser de la sentimentalité). On regrettera tout de même la faible place faite aux « baisers sensibles » : ils ne sont abordés qu’à propos des Salons de Diderot (F. Coblence, pp. 132-143), ou plus indirectement dans les Mémoires des femmes proches des souverains dans l’ère révolutionnaire (C. Dornier, pp. 107-118) ; Rousseau n’est hélas jamais étudié directement alors que les quelques allusions au philosophe prouvent que sa contribution infléchit fortement la place du baiser dans la société des Lumières.

3Ainsi, l’ouvrage illustre à la fois les avantages et les inconvénients des collectifs qui fleurissent dans l’édition universitaire française : composé d’articles courts et juxtaposés, il ne propose aucune synthèse d’ensemble, risque, au gré des collaborations, de passer à côté d’un élément important malgré sa volonté explicitement totalisante, et manque d’une méthodologie, d’un regard cohérent que ne saurait remplacer un prétexte thématique, ici le baiser. On peut cependant aussi considérer que cette fragmentation fait sa richesse, proposant des exemples de tout « ce qui se fait aujourd’hui », et surtout qu’elle laisse aisément deviner au lecteur les lignes d’évolution qui, à l’intérieur de la typologie des baisers, vont dessiner une histoire parcourant l’ensemble du siècle.

4Ce que l’on voit apparaître dès le premier article (« Le baiser galant : approches d’une configuration érotique de l’ “esthétique galante“ autour de 1700 ») : Jörn Steigerwald y décrit les conditions spécifiques dans lesquelles la galanterie a inséré le baiser : première typologie, donc, le baiser est distingué sous trois espèces : osculum (baiser entre amis), basium (baiser fait par honnêteté) et suavium (baiser impudique), les deux premiers étant les seuls acceptables socialement, et surtout les seuls à pouvoir être décrits dans un texte littéraire. Cette configuration est un héritage dont l’auteur retrace brillamment la généalogie, des lointaines origines platoniciennes à l’acclimatation spécifique par la Renaissance italienne (notamment dans Le Livre du courtisan de Castiglione) ; mais surtout, il s’agit d’un socle sur lequel vont se construire les « baisers des lumières », socle qui sera, comme le signale J. Steigerwald à la fin de son article, défait par le XVIIIe siècle : « la galanterie devient le synonyme du libertinage et fait ainsi disparaître l’idéal ancien. L’éthique de la galanterie sera transformée en un savoir de séduction des libertins et l’esthétique galante débouche sur la littérature libertine des Lumières qui s’intéresse plus au “suavium“ qu’au “osculum“ ou “basium“ (pp. 29-30). Les tensions propres à la galanterie vont être remplacées par une série d’oppositions qu’illustrent les différents articles sur le libertinage : dans celui de Iona Galleron Marasescu (« Le baiser transport dans la fiction en prose de la première moitié du XVIIIe siècle ») le baiser est pris entre « un baiser-entraînement et un baiser-suspension, entre un baiser à croquer rapidement et un autre qui mérite que la plume s’y attarde » (p. 35) ; s’installent tout à la fois une image superficielle du baiser, étape dans les gradations qui mènent aux « dernières faveurs », et une image plus rare et supérieure, celle d’un baiser qui permet l’ouverture à l’autre dans la sensibilité. Dans les fictions du début du siècle, l’espoir subsiste que ce « baiser-transport », réservé à de « rares élus », puisse se propager comme un exemple. Plusieurs articles suivent le travail de sape auquel ce privilège sera soumis au cours du siècle : ainsi, à travers ce qu’elle appelle « roman parodique », Yen Mai Tran-Gervat suit comment le baiser est avant tout utilisé pour ridiculiser le « baiser respectueux » des romans de Richardson ; ainsi, dans le roman libertin et pornographique étudié par Michèle Bokobza Kahan, le baiser perd toute valeur de respect social pour ne devenir qu’un « lieu de sexualité strictement matérialiste » (p. 159). L’article de François Raviez consacré au baiser sadien (« Sade : Histoire de Juliette ou les langues de feu ») constitue un aboutissement : démontant la croyance commune selon laquelle le baiser serait la « moins sadienne des pratiques », l’auteur suit la façon dont Sade en explore toutes les possibilités, « comme il fait des autres techniques de jouissance » (p. 179) ; le baiser comme simple lieu de jouissance déploie alors toutes ses significations possibles, n’évoquant plus la possibilité d’un transport amoureux que par la négative et l’ironie. Dans ce contexte, le « baiser galant » tel qu’il a été décrit au début du recueil par J. Steigerwald ne se survit que sous une forme mineure qu’étudient Claude Jamain (« Le Baiser et le géomètre ») et surtout Jean-Pierre Dubost (« Les baisers de Claude-Joseph Dorat ») : dans la tradition des Basia, illustrée autrefois par Jean Second, Claude-Joseph Dorat promeut dans le baiser un érotisme léger qui pourrait maintenir un discours sur le baiser qui reste véritablement galant, c’est-à-dire portant sur un objet acceptable et s’exprimant de façon suffisamment voilée (on retrouve sur ce point la présentation de J. Steigerwald).

5On suit ainsi dans la majorité des articles une évolution vers le baiser libertin qui défait toute l’association complexe (sociale, religieuse, sensible, érotique) du baiser galant. Il ne faudrait pourtant pas réduire l’évolution à ce schéma : le « baiser-transport » occupe une part essentielle dans le siècle, même si le recueil la laisse sans doute un peu de côté. Plusieurs articles indiquent au moins négativement cette place. L’article de Gabriele Vickerman-Ribémont marque plus précisément à quel point la sensibilité joue un rôle dans l’évolution du baisemain : l’étude notamment des romans de Marivaux lui permet de montrer comment le baisemain, dans un contexte de « séduction sensible généralisée » est tout à la fois subversif socialement et porteur d’une valeur sensible propre. De même, quoique de façon plus indirecte, l’article de Carole Dornier marque l’importance de la sensibilité dans les baisers des dernières années du siècle : dans les Mémoires des femmes de chambres et gouvernantes des souverains, la revendication du baiser sensible sert à affirmer hautement la valeur du roi et de la reine face au déchaînement haineux du peuple.

6Tout l’intérêt du recueil, dans ses meilleurs moments, est ainsi de ne jamais réduire le baiser : de ne jamais le réduire à une doctrine ou à une évolution unique, de ne jamais le réduire, surtout, à un simple thème littéraire. Dans la lignée des travaux du CRMLC qui privilégie une approche des « interactions sociales et humaines », plusieurs articles tentent de penser une articulation du littéraire avec le baiser comme pratique sociale. Ainsi, l’article de Claude Jamain, « le baiser et la géométrie », profite d’un sens à première vue anecdotique du mot « baiser » qui désigne, sous la plume de D’Alembert, une notion géométrique (« deux courbes ou deux branches de courbes se baisent lorsqu’elles se touchent en tournant leurs concavités vers le même côté » p. 43) pour marquer la solidarité entre cette notion, une pensée de la grâce chrétienne et l’usage courant du mot dans la pensée d’une « grâce amoureuse ». L’auteur peut alors comprendre la tradition littéraire antique des Basia comme la « peinture d’un moment d’émoi où tout ce qui a figure de réalité vacille, où le physique vacille, et où, à travers le rayonnement d’un baiser, s’ouvre quelque chose qui semble l’infini » (p. 47). Le statut d’exception de la littérature, en construction dans ce XVIIIe siècle, trouve probablement là un de ses modèles les plus probants. On trouve le même effort pour débrouiller l’articulation d’une pensée du littéraire et d’une pratique sociale dans l’article de Françoise Coblence consacré au « Baiser dans les Salons de Diderot » : le baiser et la tension de désir qu’il suppose y sont présentés comme le paradigme de la peinture telle que la conçoit Diderot (« telle est la force de la peinture, ou celle du récit, qui donne sa réalité et son ardeur aux baisers imaginés par l’art, aux baisers absents, aux baisers envoyés des tableaux ou envoyés à eux, aux satisfactions qu’on pourrait dire “hallucinatoires“ d’une fiction véritable » (p. 141)). J’avouerai que, personnellement, devant tout l’intérêt que présentent ces articles qui pensent le baiser en littérature dans une perspective anthropologique (on trouvera le même type d’approche dans l’article de Steigerwald déjà cité ou dans l’article passionnant de Gabriele Vickerman-Ribémont consacré au baisemain), je reste fort déçu par ceux qui n’en font qu’un thème littéraire, jeu textuel ou intertextuel pur, même quand il s’agit d’étudier sa « fonction narrative ». Je répète la remarque que j’ai faite plus haut : la référence au baiser comme lieu commun ne vaut que s’il s’agit d’un lieu commun culturel, et non d’un prétexte thématique.

7Je conclurai en pointant un dernier intérêt du recueil qui là encore apparaît un peu inégalement. C’est que loin de se contenter de la richesse du XVIIIe siècle et d’enfermer l’étude dans les limites fermées du siècle, plusieurs auteurs placent les baisers des lumières sous le regard des évolutions à venir. La déconstruction du baiser galant, l’éclatement d’une pratique intégrée vers des pratiques socialement et symboliquement dissociées prend ici tout son sens : c’est par un effort de comparaison avec les évolutions à venir que les spécificités apparaissent. L’article de Gabriele Vickerman-Ribémont le marque très fortement : à force de subversion dans le champ littéraire, le baisemain a perdu progressivement sa valeur de distinction sociale ; s’il subsiste après la Révolution, ce n’est donc qu’avec une « valence à la fois respectueuse et galante » (p. 74). Mais on ne peut prendre conscience de son importance dans le roman des Lumières qu’à condition de revenir à sa valeur première dans l’Ancien Régime. De même, l’article de Jean-Pierre Dubost tire toute sa valeur, de mon point de vue, de l’éclairage négatif qu’il donne à propos des Baisers de Claude-Joseph Dorat. Loin d’en rester à l’analyse interne du recueil, Jean-Pierre Dubost souligne sa frivolité, sa valeur au fond mineure grâce à l’éclairage négatif donné non seulement par les œuvres contemporaines (face aux illustrations pornographiques des romans de Sade, les illustrations d’Eisen qui accompagnent les poèmes apparaissent significativement « voilées »), mais aussi par le XXe siècle, puisque Dubost souligne l’absence absolue dans ces poésies de « toute contingence, à l’opposé même de cet effroi du sexe latin que Pascal Quignard a dégagé de manière si incisive » (p. 94), ou encore que cet érotisme léger apparaît comme « l’inverse même (…) de ce qu’érotisme voulait dire pour Georges Bataille » (p. 88). Inversement, l’éclairage rétrospectif permet, dans d’autres articles, de suivre les conséquences des évolutions seulement esquissées au XVIIIe siècle : ainsi, le chemin suivi par Claude Jamin pour décrire le baiser comme modèle d’une littérature touchant au sublime est continué dans une remarquable conclusion où le « Voyage à Cythère » de Baudelaire est invoqué comme « glose de l’évolution » menée au XVIIIe siècle. Démarche exemplaire à coup sûr qui permet de penser l’histoire littéraire autrement qu’en termes strictement chronologiques. Les Baisers des lumières indique ainsi, parfois à son corps défendant, les deux qualités qui manquent bien souvent aux strictes études d’histoire littéraire : une ouverture anthropologique et sociale d’une part et une ouverture anachronique de l’autre. Il fallait sans doute le baiser, ouverture infinie à l’altérité, pour autoriser cette richesse.1