Acta fabula
ISSN 2115-8037

2015
Décembre 2015 (volume 16, numéro 8)
titre article
Mathilde Bedel

Vers une histoire interculturelle & indianisée de la littérature française des années 1920

DOI: 10.58282/acta.9597
Guillaume Bridet, L’Événement indien de la littérature française, Grenoble : ELLUG, coll. « Vers l’Orient », 20I4, 302 p., EAN 9782843I02769.

1Guillaume Bridet est professeur de littérature française des xxe et xxie siècles à l’université de Bourgogne. Il s’intéresse aux théories postcoloniales après s’être spécialisé dans l’étude des avant-gardes françaises mises en relation avec la politique et les discours de savoir. En 2014, il publie une étude consacrée à la présence de l’Inde dans la vie littéraire et intellectuelle française des années 1910-1930 sous le titre L’Événement indien de la littérature française.

2Publié peu après l’obtention d’une habilitation à diriger les recherches, cet essai, issu d’un corpus généreux, s’illustre par de nombreuses lectures, régulièrement citées ou analysées. La présence de l’Inde dans la vie littéraire et intellectuelle française des années 1920, sont étudiés selon une volonté d’approche interculturelle et plus particulièrement « planétarisée », grâce à laquelle la littérature française reconnaît la diversité de ses sources comme étant nationales, européennes et non européennes. Il s’agit donc d’admettre, tout en renouvelant la littérature comparée, que l’autre n’est pas extérieur mais participe à la construction de cette histoire. Ainsi, cet ouvrage s’inscrit dans la continuité des nombreuses publications abordant les représentations de l’Inde, dans la littérature française et francophone, que l’auteur les met en relation avec la colonisation de l’Inde et les tensions socio-politiques européennes des années 1910-1940.

3À partir de Raymond Schwab avec La Renaissance orientale (1950) et Jean Biès avec Littérature française et pensée hindoue (1974), les auteurs critiques se succèdent tout au long des années 2000. Cependant, G. Bridet souligne l’insuffisance de ces travaux à rendre compte de l’importance de la présence indienne dans la vie littéraire et intellectuelle française. De fait, il propose d’aborder ces recherches par le biais de l’événement littéraire qu’il définit comme le processus générant un réajustement discursif parallèle à l’élaboration de nouvelles pratiques : « on ne discourt plus après comme on le faisait avant, la pensée a changé, voire les cadres de la pensée ou encore l’organisation des différents champs » (p. 30). Ainsi, l’événement indien de la littérature française se met en place, conjointement avec la création de la Société de l’histoire de l’Inde par Alfred Martineau en 1911, et la traduction de L’Offrande lyrique de Rabindranath Tagore par André Gide, en 1913. S’ensuit alors, à partir des années 1920, l’émergence d’une multitude de publications abordant les domaines littéraire, artistique, philosophique, politique de l’Inde et la polémique concernant les relations entre Orient et Occident.

L’amoindrissement de l’Inde comme justification coloniale

4La Première Guerre Mondiale laisse l’Europe dans un tel désarroi, que le besoin de connaître un renouveau spirituel pousse le continent à se tourner davantage vers l’Orient ; mais un Orient plus particulièrement indien que relevant du monde arabo-musulman. D’un point de vue institutionnel, l’étude de l’Inde ancienne trouve son cadre dès la fin du xviiie siècle, avec la création « de l’École spéciale des langues orientales vivantes en 1795, l’ouverture d’une chaire dévolue au sanskrit au Collège de France en 1814 et, enfin, la fondation de la Société asiatique de Paris et d’une revue spécialisée, le Journal asiatique, en 1822 » (p. 34). Ainsi, bien que toujours liées aux travaux orientalistes, les élites européennes s’intéressent de plus en plus à l’étude du sanskrit et à la traduction de textes sacrés pour la plupart. De cette manière, il ressort que les Indiens ont construit leur équilibre social, non pas sur une historiographie organisée, mais sur leurs traditions religieuses. Sylvain Lévi s’impose alors comme l’un des plus grands indianistes des années 1920. Dans L’Inde et le monde (1925), entre autres, il établit une chronologie de l’histoire indienne fondée sur les conquêtes successives qu’à connu le pays, bien avant les prémices de l’ère chrétienne. « Le problème de l’Inde, selon Lévi, est qu’elle constitue une civilisation mais pas une nation » (p. 67). De fait, en admettant que l’Inde a besoin d’avoir l’Occident pour intermédiaire, si elle veut accéder à son passé et prendre place au cœur des diverses civilisations, le savant concède à l’Occident une certaine supériorité apportant sa modernité scientifique au subcontinent.

5Parallèlement à ces recherches indianistes, se développent les études historiques concernant la colonisation française. Car si le passé colonisateur de la France n’est plus présent en Inde qu’à travers cinq comptoirs, le président de la Société de l’histoire des colonies françaises Albert Martineau, s’attache à lui donner son importance dans l’étude de l’histoire coloniale française. Ainsi, comme l’Inde française a cédé la place à l’Angleterre depuis la fin du xviiie siècle, et puisque l’empire colonial français est concentré sur d’autres pays, il devient intéressant de l’étudier d’un point de vue historique. De fait, les historiens coloniaux de la première moitié du xxe siècle, s’imposent face à leurs devanciers ; les voyageurs et le personnel administratif pour la plupart, afin d’affirmer une nouvelle discipline scientifique. Les recherches de Martineau trouvent également leur justification en érigeant Dupleix au rang de héros colonial qui perdit le premier empire français, inspirant la même douleur que la défaite des dernières conquêtes napoléoniennes. S’appuyant essentiellement sur l’objectivité scientifique, les historiens de la colonisation décrivent les Indiens de manière relativement négative et restent conformes à l’image du despote oriental, diffusée dans les récits de voyage et la littérature des siècles précédents.

6Avec les indianistes et les historiens de la colonisation, les missionnaires s’intéressent à divers aspects de l’Inde. Mais ces derniers s’attachent davantage à l’Inde catholique contemporaine et leurs actions sont sources d’une succession de publications à partir de la fin de xixe siècle et jusqu’à la première moitié du xxe siècle. Alors que la loi de 1905 sépare l’Église de l’État, il s’agit pour la première de créer des vocations, en alimentant l’imaginaire exotique du lectorat catholique français, en montrant la magnificence du Christ, ainsi que le travail réalisé par les missionnaires et celui qu’il reste à faire. Car en effet, pour les missionnaires français, l’Inde est une destination difficile et rebutante. Elle n’est, tout d’abord, pas encline à créer des martyrs comme en Indochine ou en Extrême-Orient ce qui entraîne un engagement plus modeste, accentué par le fait qu’elle propose un climat soumettant plus facilement aux maladies tropicales. Enfin, la conversion est ralentie par divers obstacles comme la présence protestante qui représente une concurrente importante et surtout la forte obstination des Indiens à rester fidèles à leur culture hindoue, ce qui inspire la condescendance des Français car « aux yeux des missionnaires, les traits de la population indigène sont le plus souvent les mêmes que partout ailleurs dans les terres colonisées : insuffisance intellectuelle et défaut moral » (p. 59). En définitive, pour ces derniers, l’Indien ne peut être considéré comme étant doué de raison que s’il entre dans la foi catholique. A contrario, de nombreux autres missionnaires s’intéressent aux langues et à la culture indiennes, entraînant l’édition de multiples manuels, dictionnaires etc. à partir du xixe siècle. Cependant, ils n’obtiennent ni le soutien des orientalistes universitaires, ni celui des historiens de la présence française en Inde.

L’Église et la République peuvent bien être en guerre depuis la Révolution et être séparées […] les différentes composantes de la nation restent unies dans les territoires colonisés pour défendre les intérêts de la France et illustrer sa grandeur. (p. 71)

7Bien que la France métropolitaine des années 1920, s’oppose à l’influence de l’Église sur la société, il apparaît donc qu’elle s’associe à cette dernière dans l’intérêt des deux institutions. Ainsi, les discours de savoir, qu’ils soient issus des historiens coloniaux, des indianistes ou des missionnaires, ont leurs divergences mais se rejoignent concernant l’action coloniale française.

L’approche littéraire de l’Inde : entre effet de mode & espérance spirituelle

8En revanche, les écrivains français ont un rapport complétement différent avec le subcontinent. Ces derniers choisissent d’écrire sur ce pays, non pas parce que cela détermine leur carrière, mais davantage pour suivre un mouvement de mode. Alors que les indianistes, les historiens coloniaux et les missionnaires en font l’objet central de leurs travaux, les écrivains ne sont pas conditionnés par une obligation scientifique et peuvent utiliser l’Inde comme une thématique ponctuelle de fiction ou lui donner plus d’importance dans leur œuvre. En effet, la littérature qui s’appuie sur l’Inde, illustre la grande variété idéologique due aux divers positionnements des auteurs. Ainsi dans le domaine littéraire, mis à part Romain Rolland, dont le statut est controversé, aucun écrivain ne s’est démarqué comme ont pu le faire Lévi et Martineau dans leurs disciplines. Deux catégories se détachent alors : celle des écrivains admiratifs de l’Inde et de l’orient, puis celle qui, dans une finalité plus commerciale, utilise le penchant des lecteurs pour l’exotisme. La première comprend des auteurs tels Maurice Magre, Henri Michaux, Romain Rolland et René Daumal, la seconde : Maurice Dekobra et Francis Croisset. Quoiqu’il en soit, les discours de savoir et la littérature sont des générateurs de représentations ; ils produisent donc et diffusent dans la société un ensemble d’images entraînant des canevas de pensée, sources de l’opinion publique. C’est pour cela que d’un point de vue fictionnel, il est possible d’être favorable à la colonisation durant la première moitié du xxe siècle sans pour autant choquer la population française ou ses classes dirigeantes. À l’inverse des discours de savoir sur lesquels elle s’appuie, la littérature ne se revendique pas sa neutralité scientifique.

[L]’Inde n’est pas seulement regardée avec condescendance, comme elle l’est par les historiens et, dans une moindre mesure, par les indianistes et les missionnaires […] la supériorité française et occidentale s’affiche de manière outrancière ; les représentations de l’autre s’accentuent dans le sens de la simplification et de la diabolisation, ce qui n’empêche pas dans le même temps la présence d’une certaine fascination. (p. 77)

9Car depuis le xviie siècle en France, l’Inde fascine autant qu’elle répugne. Les voyageurs ont ramené des récits décrivant le faste des maharajahs, de leur Cour, de leurs temples auquel s’opposent leur indéniable cruauté, la perversité des rites hindous (notamment le rite de Sati qui impose aux veuves de brûler vives sur le bûcher de leur défunt mari) et la malice des brahmanes1. Ce jeu sur l’imaginaire indien continue donc de se perpétuer au cours des années 1920 et justifie, dans une certaine mesure la présence coloniale. En effet l’Inde, en tant qu’« Orient hyperbolique » (p. 78), est un terreau pour l’imagination : elle est

une terre ouverte à l’action et aux appétits occidentaux : on y agit, on y rivalise, on y triomphe. Et tout cela sur le rythme élevé d’un récit haletant qui ne s’embarrasse le plus souvent pas trop de finesse psychologique concernant les personnages ou de précision descriptive concernant le pays lui-même. (ibid.)

10La fiction se teinte alors différemment selon le rapport qu’entretient le pays de l’écrivain avec l’Inde. Catherine Champion met en comparaison la littérature française et l’anglaise, afin de démontrer que si les premiers cherchent à « rêver l’Inde », les seconds veulent s’en faire respecter mais l’enjeu reste orientaliste et colonialiste. En outre, la fiction permet d’offrir un espace nouveau, réinventant l’histoire par le biais de récits contrafactuels qui « ré-ouvre[nt] les possibles du passé dans son épaisseur buissonnante » (p. 108) et encourage l’unité nationale française.

11Au cours des années 1920, se met en place un tournant polémique relatif aux rapport entretenus par l’Europe donc la France et l’Orient. L’année 1924-1925 marque le point culminant de ce débat, avec la publication du numéros de février 1925 des Cahiers du mois. En effet, sous la forme d’un questionnaire, un ensemble de personnalités plus ou moins connues donne son avis sur la question. L’Inde jouissait d’une réputation positive, notamment grâce à la présence d’Indiens dans les troupes françaises durant la Première Guerre Mondiale et à la mise en place du mouvement de résistance non violente amorcée par Gandhi. La crise des civilisations, faisant suite au premier conflit mondial, dévoile une intelligence rationnelle mise au service de la plus cruelle des barbaries et pousse plus d’un auteur à déclarer que la « civilisation occidentale [est] spirituellement malade » (p. 129).

C’est dans ce contexte que se développe un véritable engouement pour l’Orient, censé apporter à l’Occident la spiritualité dont il manque, engouement qui suscite lui-même en réaction une réaffirmation de l’identité occidentale (ou prétendue telle). (p. 130)

12Ainsi certains auteurs comme Romain Rolland, René Guénon ou Maurice Magre, se révèlent être du côté de ceux qui attendent ce renouveau spirituel oriental en tant que figure contestataire, face à l’excès de raison jugé coupable du premier conflit mondial. Ils s’opposent aux membres de l’Action française tels Charles Maurras et Henri Massis. D’autres, comme les surréalistes tels Soupault, Crevel et Breton sont extrêmes et demandent à ce que soient inversés l’Orient et l’Occident. Enfin, plusieurs poètes comme Jacques Maritain, Jean Cocteau, Henri Ghéon pensent que le renouveau spirituel peut se faire en puisant dans les traditions catholiques, constituant l’Occident.

13Cet appel de l’Orient est mieux caractérisé pour tous ces écrivains qui ont répondu au questionnaire des Cahiers du mois. En effet, cette enquête montre bien que derrière l’Orient, c’est l’Asie et par l’Asie c’est l’Inde qui est surtout sollicitée, laissant la Chine, le Japon et la Perse en second plan. Pourtant dans le contexte socio-politique des années 1920, marqué par les « mouvements de décolonisation […] [l]es rivalités nationales en Europe et la menace d’une montée aux extrêmes entre l’Italie fasciste et la Russie soviétique » (p. 149), cet appel de l’Orient a pour principal enjeu de « fonder […] [une] légitimité vis-à-vis d’un corps social bouleversé » (p.149). Cet orientalisme réflexif concerne donc exclusivement les pratiques occidentales tout en s’intéressant aux représentations littéraires et culturelles qui s’y rapportent.

La littérature comme lieu d’interactions franco-indiennes

14De nombreux intellectuels et écrivains estiment accéder à l’Inde mais il s’avère en fait que

l’Inde reste ici un objet qu’on manipule à sa guise, et elle finit par former un ensemble dont les différents éléments sont rassemblés à partir de fantasmes, de manques et d’aspirations qui n’ont que peu à voir avec elle. [...] Envisagée comme un objet avec lequel l’intellect et l’imagination peuvent jouer, l’Inde se dote en effet tout naturellement des traits primitifs qu’implique ce type de relation fantasmatique sans obstacle ni frein. (p.154)

15Pourtant, d’autres comme Marguerite Yourcenar, Maurice Magre, Andrée Viollis et Henri Michaux sortent de cette conception réflexive de l’Inde et contrairement à beaucoup d’intellectuels, ils connaissent l’Inde pour y avoir séjourné. Ainsi, ils ne prennent plus cette dernière comme support faisant valoir des enjeux collectifs ou individuels qui leur sont propres, mais s’y intéressent en tant qu’autre, lui reconnaissant son caractère pluriel. L’autre n’est plus un objet utilisé à des fins quelconques ; il devient un être avec qui entrer en relation. Cependant, ils ne sont pas les seuls à proposer une nouvelle image du sub-continent : Romain Rolland, aidé d’autres intellectuels, établit une étude bibliométrique afin de rendre compte de la présence de l’Inde au sein de la revue l’Europe, entre février 1923 et août 1939. Il ressort de cette enquête que tout au long de cette période, le subcontinent a tenu une place centrale dans la revue, bien devant la Chine et le Japon. En outre, la moitié des articles est signée par un auteur indien :

L’Inde d’Europe n’est ni l’Inde ancienne des orientalistes, ni l’Inde catholique des missionnaires, ni a fortiori celle des grandes figures de l’empire colonial mises en avant par les historiens : c’est une Inde vivante qui fait son entrée à sa manière dans la monde contemporain. (p.187)

16De fait, bien que le subcontinent prenne la parole à travers divers moyens marginaux pour l’époque, il apparaît dans sa pluralité. Le discours occidental la considère de moins en moins comme un tout, mais prend conscience de sa diversité, autant par son histoire que par les discours dont elle fait l’objet.

17En France, la voix indienne majeure de l’époque est celle de Rabindranath Tagore qui obtient le prix Nobel de littérature en 1913 et entre aux Éditions de la NRF grâce à la publication de L’Offrande lyrique. L’œuvre de Tagore est très demandée au cours des années 1920 et se trouve réadaptée sur de nombreuses scènes artistiques tant musicale, théâtrale que picturale. Pourtant, alors qu’il suscite l’enthousiasme dans le champ littéraire, peu d’écrivains français déclarent s’être inspiré de l’œuvre du poète indien. En effet, à partir des années 1930, l’intérêt collectif n’est plus vraiment tourné vers l’appel de l’Inde mais vers l’inquiétude grandissante face à l’accroissement des régimes fascistes. La question coloniale n’est plus centrale ; les domaines littéraire et intellectuel français s’orientent en fonction du parti politique à suivre.


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18La crise civilisationnelle due à la Première Guerre mondiale entraîne l’Europe et la France dans un questionnement qui aurait pu permettre le dialogue avec l’Inde. Cependant, les circonstances socio-politiques « en particulier la crise économique de 1929 en Europe et à partir de 1932 en France […] entrainent au contraire une fragilisation si forte qu’elle suscite en réaction un mouvement de raidissement identitaire » (p. 281). De fait, l’événement indien n’a pas réussi à saisir une place durable dans la littérature française. Cependant, sans faire « l’apologie d’une interculturalité angélique » (p. 287), l’enjeu de cet ouvrage aura été de rendre compte d’une réalité littéraire qui pourrait réapparaître dans le contexte socio-économique actuel en vue d’écrire une nouvelle histoire de la littérature française planétarisée, c’est-à-dire faite d’échanges et à construire.

191  Frédéric Tinguely, Le Fakir et le Taj Mahal. L’Inde au prisme des voyageurs français du xviie siècle, Paris, Broché, 2012.