Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2015
Décembre 2015 (volume 16, numéro 8)
titre article
Christophe Cosker

Récits de voyage en Afrique pendant la période coloniale : le point de vue des « Subalternes ».

Nathalie Carré, De la côte aux confins. Récits de voyageurs swahili, Paris : CNRS Éditions, 2014, 400 p., EAN 9782271075970.

Un travail de (ré)édition

1Le livre que Nathalie Carré propose au lecteur est à la fois un travail d’invention — étant donné que la traduction recrée le texte pour l’offrir à de nouveaux lecteurs —, un travail de réflexion — car le livre propose au lecteur des notices étoffées —, sans oublier un travail de (ré)édition. En effet, De la côte aux confins offre pour la première fois au lecteur français la possibilité de lire dans sa langue « les récits de voyageurs swahili », c’est‑à‑dire les Safari za Wasuaheli déjà traduits en allemand et en anglais. Il s’agit de récits de voyage en Afrique orientale dans le contexte général du scramble to Africa vers 1880 :

Trois axes principaux de pistes caravanières pénétraient l’Afrique orientale : l’axe méridional, le plus ancien, qui partait de Kilwa pour atteindre le lac Nyassa ; l’axe central, qui reliait Bagamoyo au lac Tanganyka et se poursuivait au‑delà, jusqu’au bassin du Congo, alors riche en éléphants ; enfin, l’axe méridional qui reliait Mombasa au lac Victoria. (p. 11)

2Le présent ouvrage contient six textes répartis entre quatre auteurs :

  • Mtoro bin Mwenyi Bakari, Mon voyage en territoire doe et zigua ;

  • Sleman bin Mwenyi Chande, Mon voyage à l’intérieur du continent ;

  • Abdallah bin Rachid, Mon voyage de la mer des Swahili à la « seconde mer » lors de l’expédition menée par le comte von Götzen ;

  • Selin bin Abakari, Mon voyage jusqu’au lac Nyassa alors que le Major von Wissmann y fit transporter un steamer ;Mon voyage en Europe, de Dar es-Salam jusqu’à Berlin ; Mon voyage en Russie et en Sibérie.

3Carl Velten est le premier à publier ces textes en 1901 après les avoir consignés en swahili, puis traduits en allemand. N. Carré propose une traduction de l’avant‑propos de cet ouvrage princeps. L’intérêt des Allemands pour cette matière s’explique à la fois par la volonté de coloniser l’Afrique orientale ainsi que par l’essor de l’École des langues orientales ouverte à Berlin en 1887. La deuxième édition de ce texte est anglaise. Elle est due à Lyndon Harries et paraît en 1965 sous le titre Swahili Prose Texts. Son principal « défaut », qui est un choix délibéré, est d’opérer des coupes sans les signaler.

4N. Carré propose un nouvel ordre aux textes, du plus bref — Mon voyage en territoire doe et zigua — vers le plus long — Mon voyage de la mer des Swahili à la « seconde mer » lors de l’expédition menée par le comte von Götzen —, de l’écrivain le plus laconique — Mtoro bin Mwenyi Bakari — vers le plus prolixe, auteur de trois récits de voyage — Selin bin Abakari. Prolongeant le travail de ses deux prédécesseurs, en particulier celui de Carl Velten, elle n’effectue pas de coupes et sa perspective change. Il est à noter que l’essentiel de son travail porte sur le texte swahili plus que sur la comparaison des versions allemande et anglaise par rapport à l’original swahili, ce qui relèverait du domaine de la littérature comparée. Seul l’un des textes, le Voyage en Russie et en Sibérie de Selim bin Abakari, avait déjà été publié en français. N. Carré écarte de la présente édition deux textes de Mtoro bin Mwenyi Abakari, qui se trouvent dans l’édition allemande, à cause de leur dominante ethnologique : Données informatives concernant les usages et les coutumes des Wadoe et Informations sur le pays zaramo, usages et coutumes de ses habitants. Les coupes de l’édition anglaise sont restituées. Malgré certaines réserves, N. Carré reprend les intertitres coutumiers du xixe siècle.

Un travail de traduction

5N. Carré est Agrégée de Lettres Modernes, mais aussi et surtout spécialiste de swahili. Elle est diplômée l’institut national des langues et civilisations orientales (INALCO) et y enseigne. Le présent livre est publié par les éditions du CNRS avec le soutien de l’ANR‑Swahili. L’intérêt principal de N. Carré porte donc sur le travail de traduction, même si elle ne développe pas de théorie sur la traduction dans son livre. Elle entend rester fidèle à l’univers swahili, selon le principe également retenu par Carl Velten, raison pour laquelle elle propose, en fin de texte, un lexique des termes swahilis du voyage relevant de l’univers des caravanes, l’introduction générale s’intitulant : « Repartir sur les traces des caravanes ».

6Elle ne s’interdit pas des choix humoristiques tels que la traduction du mot swahili « porteur » par beach boy pour rendre le côté spirituel et vivant du texte original par un mot moderne. De même, le mot « confins », choisi par Nathalie Carré comme deuxième membre de son titre De la côte aux confins, renvoie à l’intérieur des terres connoté péjorativement par l’auteur de Mon Voyage à l’intérieur du continent, Sleman bin Mwenyi Chand :

Voyager, c’est se coucher le ventre creux, lutter contre la soif, il n’y a dans cela aucune joie. Celui qui ne s’est jamais rendu dans l’Intérieur ne sait rien de la dureté du monde. Alors, on considère chaque jour le bonheur et le loisir d’être chez soi, avec des vêtements propres, un lit confortable et des plats délicieux ! Il ne connaît rien du malheur celui qui n’a pas affronté l’Intérieur. Et celui auquel cela arrive, lui saura vraiment ce que je veux dire. Cela veut dire dormir par terre, sans que demain ne t’apporte aucun repos. Voilà ce que veut dire l’Intérieur. (p. 161).

Un travail de contextualisation érudite

7Même si les textes sont donnés dans leur intégralité sans être surchargés de notes infra‑paginales, un appareil critique savant permet à celui qui veut se documenter d’approfondir ses recherches. Les textes ici présentés relèvent de ce que Thomas Geider appelle le « genre‑habari ». En plus d’une introduction générale suivie de repères chronologiques, l’auteur propose une biographie de chaque écrivain, une introduction particulière à chaque récit, ainsi que, en fin de volume, une biographie des personnages importants dans les textes, qu’ils soient allemands comme Hermann von Wissman, Gustav Adolf, comte de Götzen et Theodor Bumiller, ou swahilis comme Bargash, Tippu Tip et Mirambo, sans oublier un index qui permet de naviguer facilement dans l’ouvrage en fonction de ses recherches.

La portée post‑coloniale de ces récits de voyage

8Outre l’intérêt ethnologique de ces voyages en Afrique, on goûte par exemple l’anecdote de la guerre des fourmis, en plus de la morale pessimiste du voyage qui vérifie le proverbe swahili selon lequel tout voyageur est un mendiant, ces récits de voyage, dans la mesure où ils décrivent les Européens en Afrique, mais aussi les Africains en Europe — il suffit de penser à la surprise d’un des auteurs de trouver des Musulmans dans l’atmosphère glacée de la Russie — ont une portée post‑coloniale. Carl Velten couche sur le papier le discours de Sleman bin Mwenyi Chande, parce qu’il le considère comme un excellent conteur — « vous en apprendrez de lui plus que de vingt livres » —, mais sa vision de l’Africain est celle de son époque colonialiste comme le prouve son jugement à l’emporte‑pièce sur d’autres auteurs comme Abdallah bin Rachid qu’il surnomme le « pitoyable froussard ». Carl Velten tend, de façon générale, à réduire les auteurs des récits de voyage à d’« obscurs compagnons ». N. Carré montre, au contraire, que ces auteurs sont des mungwana, mot swahili dont la traduction anglaise est gentleman, c’est‑à‑dire des lettrés africains qui accompagnent les Européens en Afrique, mais aussi des Africains qui accompagnent les Européens en Europe, à l’instar de Selin bin Abakari qui visite la Russie et la Sibérie, qui vivent même en Europe, comme Mtoro bin Mwenyi Bakari, lecteur à l’École des langues orientales jusqu’à son mariage avec une Allemande d’origine polonaise, Bertha Hilske, qui entraîne sa mise au ban de l’université et la fin de ses relations avec Carl Velten. Enfin, ces textes donnent une image de l’Européen qui est appelé en swahili mzungu, mot qui signifie avant tout « étrange ». Ainsi l’intérêt de l’ouvrage est-il résumé par celle qui le propose comme suit :

Les textes produits ici ne sont pas des « contre‑récits d’exploration », des brûlots anti‑colonialistes. Ils sont bien plus modestes, mais en un sens, également plus profonds ; des témoignages à hauteur d’homme, s’interrogeant sur la marche du monde et la manière dont leur culture peut s’y inscrire. Des récits d’hommes, qui ont parcouru le monde et en sont restés marqués. (p. 44)

9Ce livre intéresse le champ des études post–coloniales en ce qu’il propose une vision africaine de l’Afrique — et de l’Europe —, c’est‑à‑dire une vision post‑coloniale au sens idéologique du terme et non au sens chronologique. Il peut donc être considéré comme le recueil de textes ancestraux de la littérature post‑coloniale en tant que textes dans lesquels les guides locaux se détachent de la vision des colons sur les contrées visitées ainsi que sur eux‑mêmes. En ce sens, un tel livre permet de nuancer la conclusion pessimiste de Spivak selon laquelle les « Subalternes », terme qu’elle emprunte à Gramsci, ne peuvent pas parler. Ce n’est donc pas un hasard si l’auteur consacre une page aux connotations du mot qui est peut‑être au centre de chacun de ces textes :

Si le mzungu peut être admiré, il reste cependant lui aussi un « animal étrange », dont il est parfois difficile de cerner les agissements et les motivations. Le terme mzungu ne porte‑t‑il pas d’ailleurs en lui toute cette charge de bizarrerie ? « -zungu » adjectif signifie étrange ; « kizungzungu », substantif : le vertige. L’Européen, aux mœurs inédites, parti à l’assaut de terres inconnues est‑il un homme qui donne le tournis ? Il apparaît en tout cas comme une espèce particulière. À quoi ressemble donc ce mzungu côtoyé ? Souvent pressé, il se met rapidement en colère, c’est l’homme du « sasa hivi » (tout de suite, maintenant !) dont on écrit souvent : « Amekasirika sana » (il s’est mis très en colère, expression fréquente de nos récits, doublé de sa variante : « akaghadibika »). La patience n’est donc pas le fort des grands mabwana… La résistance physique non plus : l’organisme du mzungu étant moins adapté au continent africain, il est souvent malade, ce qui nécessite parfois de le transporter en litière. Il arrive même qu’il décède en route. Le courage si volontiers vanté dans ses propres mémoires n’est d’ailleurs pas toujours au rendez‑vous. Sans conteste passionné de chasse, l’Européen‑type rentre souvent bredouille, quand il ne préfère pas, devant le danger, prendre les jambes à con cou : « Feu ! Les buffles ont alors chargé, se précipitant vers nous. Voyant cela, le Docteur Röver jeta son fusil et se réfugia dans un arbre. » (p. 33)

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