Acta fabula
ISSN 2115-8037

2015
Novembre 2015 (volume 16, numéro 7)
titre article
Morgane Kieffer

Raconter le travail à l’ère post-industrielle

Corinne Grenouillet, Usines en textes, écritures au travail. Témoigner du travail au tournant du xxie siècle, Paris : Classiques Garnier, coll. « Études de littérature des XXe siècles », 2015, 261 p., EAN 9782812431852.

On est dedans, dans la grande usine univers, celle qui respire pour vous.
L’usine, on y va. Tout est là. On y va.
L’excès – l’usine.
Leslie Kaplan, L’Excès-l’usine, POL, 1982.

Littérature laborieuse : état de l’art

1Revenant sur le goût de la sociologie qui a toujours guidé ses lectures, Corinne Grenouillet s’installe dès l’entrée de cet ouvrage dans une posture de chercheur à la fois spécialiste et ouvert aux disciplines voisines. On retrouve là l’une des préoccupations majeures du champ littéraire universitaire aujourd’hui, qui s’interroge sur son rapport aux sciences humaines et l’opportunité d’y confronter ses pratiques pour les mettre à l’épreuve et les enrichir. En effet, la représentation du travail (qu’il s’agisse de la chaîne à l’usine ou des « petits boulots » et des diverses formes de la précarité caractéristiques de l’époque contemporaine) dans les textes littéraires constitue un objet au carrefour de la littérature et de la sociologie. Depuis la fin de l’ère industrielle, sociologues, psychologues, économistes et littéraires constatent une dégradation des rapports de l’homme avec son travail, et l’étudient selon des perspectives qui s’informent mutuellement. C’est un sujet dont le monde universitaire littéraire est en train de se saisir, et C. Grenouillet commence par saluer les ouvrages parus récemment qui s’y consacrent : les nombreuses notes et la riche bibliographie de son livre, pour des références tant littéraires qu’historiques ou sociologiques, sont particulièrement précieuses1.

2Dès l’introduction, l’auteur souligne l’aspect paradoxal de son hypothèse de lecture, qui choisit d’étudier sous l’angle littéraire des œuvres qui ne réunissent aucun critère « externe » de littérarité. Publiées par des maisons d’éditions marginales et peu ou pas littéraires, écrites par des auteurs aux parcours professionnels éloignés de la littérature, elles offrent un terreau fécond pour une réflexion sur l’objet littéraire, de la création à la réception, et le statut du témoignage.

Écriture littéraire & sciences humaines : la question du témoignage

3Ainsi, la première pierre de touche que pose l’ouvrage et sur laquelle il invite à s’interroger est le rapport de la littérature aux savoirs, particulièrement ceux qui donnent lieu aux différentes disciplines des sciences humaines. Cela invite à questionner la démarche du chercheur, qui s’approprie des objets ou des méthodes a priori hétérogènes à son champ, dans un souci d’éclairage réciproque. On touche là à un enjeu épistémologique fort, qui informe en basse continue les analyses de l’ouvrage. L’auteur développe une intéressante réflexion sur la dimension socio-économique du champ littéraire contemporain lorsqu’elle s’interroge sur les moyens de diffusion des textes à l’étude, des petites éditions militantes aux blogs personnels et aux diverses ressources d’Internet, et sur la réception de ces textes dans les différents milieux qu’ils atteignent, de l’usine à la critique littéraire.

4D’autre part, les récits du travail envisagés par C. Grenouillet, plus proches souvent d’une écriture du quotidien ou de la chronique, posent la question de la littérarité sous une nouvelle lumière. Comment définir le texte littéraire ? Quels critères peuvent être envisagés pour circonscrire un minimum de littérarité ? Cette réflexion est d’abord abordée à travers la question générique du témoignage, abordée en prenant appui sur les récits des camps2. Si la banalité de l’expérience laborieuse, qui constitue davantage une routine qu’elle ne rend compte d’un « impressionnant »3, relève en effet du témoignage, c’est par son authenticité et les conditions de son écriture. Le parti pris de l’auteur reflète ici la pensée de Bourdieu, qui décrit un mouvement de « démocratisation de la posture herméneutique » pour les « récits ordinaires d’aventures ordinaires »4. À mesure que l’auteur interroge l’ambition littéraire (ou non) des œuvres de son corpus à la lumière de l’histoire des formes de la littérature du travail, c’est la définition même du littéraire qu’elle interroge. Dans l’ombre des usines et des emplois précaires, C. Grenouillet met la littérature à l’essai de l’expérience laborieuse.

Cartographie de l’ouvrage

5Dans sa première partie, l’auteur s’attache à définir son objet au prisme de l’histoire littéraire du xxe siècle, qui a vu la naissance du mouvement prolétarien dans les années 1920‑30 et l’émergence d’une figure littéraire du prolétaire dans un vaste mouvement de démocratisation de la littérature. L’époque contemporaine impose un réajustement de focale, du prolétaire au travailleur syndiqué, de la représentation du travail comme faire à celle des luttes sociales dans le contemporain. La littérature n’est d’ailleurs pas le seul art à s’emparer du sujet : que l’on pense seulement à deux films récemment primés, La Loi du marché de Stéphane Brizé (2015), où le personnage se trouve aux prises avec l’institutionnalisation du chômage et de la recherche d’emploi, ou Deux jours, une nuit des frères Dardenne (2014) qui met en scène la précarité du travail en entreprise. La deuxième partie de l’ouvrage poursuit cet effort de définition en montrant les évolutions de la figure de l’ouvrier à travers un effort de classification des voix du travail, entre écrivains-ouvriers et professionnels de l’écriture. Elle met en lumière certains changements du monde du travail, où se côtoient désormais ouvriers et diplômés dans une distribution nouvelle des générations et des secteurs, qui invalide l’ancienne posture militante et favorise le repli individualiste sur soi. Le langage devient un enjeu crucial : quel lien rétablir, avec quel langage, pour comprendre ces expériences laborieuses ?

6À partir de cette question, C. Grenouillet interroge la posture du porte-parole des faibles, héritée de Michelet, dont on aperçoit des rémanences lorsque des écrivains prêtent leur plume aux témoignages d’autrui suite à des entretiens ou des ateliers d’écriture (on pense à François Bon5 ou Jean-Paul Goux6), ou que des journalistes se prêtent à l’exercice d’immersion anonyme (Florence Aubenas7). Une double réflexion se noue ainsi, déontologique et éthique d’abord, pour interroger la légitimité et la possibilité d’une telle entreprise (à laquelle l’auteur revient en clôture d’ouvrage), poétique ensuite, pour des œuvres mélancoliques qui disent la fin d’un monde. Là s’esquisse l’un des critères définitoires de l’écriture littéraire selon C. Grenouillet : la conscientisation de la forme. Chez les professionnels de plume, la méthode du témoignage est l’objet même du travail d’écriture : l’enquête n’est pas un préalable, elle est à la fois le questionnement et le travail d’écriture. On voit alors émerger un « nouveau réalisme […] qui associe les méthodes de la sociologie ou de l’anthropologie à une investigation plus spécifiquement littéraire » (p. 89), forme possible d’un retour au réel largement théorisé dans la littérature française depuis les années 19858, et qui se traduit ici par une attention accrue à la représentation du travail. Face à ce phénomène de littérarisation des témoignages d’ouvriers, C. Grenouillet envisage les risques de la transcription et l’impossible écriture brute de l’expérience, et pose la question (laissée ouverte) de la juste distance entre l’écrivain et son objet.

7Dans un quatrième mouvement, l’auteur se livre à un inventaire synthétique des lieux communs de la représentation du travail en littérature pour en mesurer les inflexions contemporaines, dans une perspective quasi-sociologique où la littérature se lit comme un miroir des changements du temps. Mortification du corps, anéantissement de la conscience chez l’ouvrier par l’ennui et la nécessité, critique politique de l’aliénation consommatrice et mise en scène des conflits sociaux constituent des passages attendus de tous ces textes, répartis sur un spectre de littérarité croissante. Centrée sur la mélancolie lancinante qui se dégage de la représentation d’un travail répétitif et annihilant, cause de regrets tant personnels que sociétaux, cette partie pose les premiers jalons d’une poétique usinière. La cinquième partie lui fait pendant en déplaçant le curseur chronologique pour se concentrer sur les modes d’écriture du travail post-industriel. Comment dire l’automatisation et l’informatisation, qui transforment le travail en une réalité difficilement descriptible tant elle est terne et répétitive, facteur de distanciation au point d’affecter le lien du travailleur au sensible ? Là encore, c’est la langue qui porte le sentiment de la nostalgie et du déclassement, par des procédés d’impersonnalisation (on pense au « on » de L. Kaplan dans L’Excès-l’usine), d’intégration satirique de la « novlangue » capitaliste, voire de la langue vulgaire comme irruption carnavalesque du rire dans un univers déshumanisé. Si les textes passent souvent en revue le banc des accusés, hommes politiques ou centrales syndicalistes, selon une perspective critique héritée du roman ouvrier, la désagrégation rampante atteint tout, des bâtiments désaffectés aux mots pour dire le travail.

8Le sixième mouvement fait retour à l’ambition première de l’ouvrage et tient fermement ensemble le fil sociologique et le fil poétique de la réflexion. Il propose de distribuer les ouvrages étudiés selon une typologie tendue entre deux pôles : celui de l’écriture documentaire, sans création littéraire et à usage social, proche des « écritures ordinaires » étudiées par les sociologues9, et celui d’une attraction renouvelée pour le roman, nourrie de l’héritage réaliste, sur un spectre qui va crescendo du moins inventif au plus littéraire. L’exemple de Robert Piccamiglio est particulièrement efficace au sein de cet argument, puisque l’auteur met en perspective son parcours, des Chroniques des années d’usine10 aux Murs11, celui-ci sous-titré « roman », pour souligner l’inflexion esthétique qui s’y opère du reportage au récit, en exploitant tour à tour des facettes différentes de la vie d’ouvrier. Partant de cette lecture, on pourra retrouver chez L. Kaplan un même mouvement d’embrassement du romanesque, depuis la forme très proche d’une certaine poésie textualiste de L’Excès-l’usine jusqu’au cycle Depuis Maintenant12, où la fable l’emporte sur le témoignage sans jamais quitter le récit de l’expérience laborieuse, auquel elle fait retour à travers le motif récurrent de l’enquête.

9À partir de ce déploiement constaté du littéraire, C. Grenouillet se penche en avant-dernière partie sur la poétique de l’usine à l’œuvre dans les textes qui manifestent un véritable désir de littérature, par une intentionnalité explicite et une claire conscience de la forme. La question de la composition, et le choix fréquent de la forme brève, est première dans ce passage en revue. En outre, si les modèles d’écriture restent globalement ceux du réalisme et du naturalisme pour dire le geste technique, la question demeure de l’existence d’un « style ouvrier » (p. 204), qui ferait figurer un ethos social par un ethos linguistique. L’auteur préfère parler d’un style « socio-discursif » (p. 205) qui revendique une certaine platitude (on se souvient des déclarations d’Annie Ernaux à ce sujet13) et un refus de tout style « littéraire », policé, masque privilégié des rapports sociaux de domination sur le lieu de travail. Il s’agit pour ces livres, non seulement de faire comprendre intellectuellement, mais de faire vivre, de faire « faire l’expérience mentale et/ou poétique » (p. 237) de la vie en usine.

Heurs & malheurs de l’interdisciplinarité

10On le voit, la définition de la littérarité que propose C. Grenouillet est large, mais productive. Elle permet d’esquisser une cartographie des écrits du travail dans la période contemporaine et d’y mesurer la part du littéraire selon l’intentionnalité de l’auteur. Cette hypothèse, dans la pratique, a recours à de nombreuses reprises aux propos tenus par les auteurs en entretiens, qui manifestent mieux que l’analyse stylistique ne pourrait le faire une tension vers la littérature. Tel est le paradoxe initial que pointe l’auteur, et qu’elle étaye au fil du livre : le choix d’une lecture stylistique d’œuvres d’un quotidien éprouvant mais ordinaire, qui transcrivent dans la langue la banalité du flot des jours, est respecté jusqu’au bout avec rigueur, et une grande honnêteté de propos. Soulignons enfin que jamais dans cette analyse il ne s’agit d’instaurer un ordre de valeur parmi les textes présents au corpus. C’est un regard attentif aux formes possibles du récit de l’expérience laborieuse qui se déploie dans ces pages, bel exemple d’un travail interdisciplinaire qui refuse d’accorder la préférence à l’un ou l’autre pôle de ses réflexions.