Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2015
Septembre-octobre 2015 (volume 16, numéro 6)
titre article
Dominique Chaigne

Découvrir enfin les ordures !

Guillaume Peureux, La Muse satyrique (1600-1622), Genève : Droz, coll. « Les Seuils de la Modernité », 2014, 226 p., EAN 9782600018531.

1Les études récentes sur les recueils collectifs satyriques publiés au xviie siècle ne font pas florès : cette production, loin pourtant de susciter le désintérêt de la recherche, se heurte à des modalités d’élaboration et de diffusion relativement complexes qui freinent son investigation : non seulement les collectifs rassemblent des textes parfois anonymes agencés selon une cohérence d’ensemble qui peut paraître incertaine mais leur consultation est parfois difficile d’accès. En consacrant une étude érudite et vivifiante aux compilations satyriques publiées entre 1600 et 16221, Guillaume Peureux, professeur de Littérature française du xviie siècle, permet à cette production de sortir de l’ombre et de la méfiance qu’elle a pu engendrer, au nom d’une plus haute idée que l’on se faisait, vraisemblablement à tort, de la littérature du « Grand Siècle ».

2S’appuyant sur le travail de recensement de Frédéric Lachèvre, bibliographe de recueils collectifs publiés de 1597 à 1700, pour qui les satyriques sont « d’abord simplement égrillards et de peu d’importance » (p. 21) et de quelques travaux plus récents2, l’auteur fait le pari que l’extraordinaire prolifération dont les recueils satyriques font l’objet témoigne d’une poétique nouvelle qui s’autonomise et se légitime en un lieu, la compilation. Nourri par un très large corpus d’étude qui embrasse à la fois les péritextes de recueils collectifs de poésie satyrique3, un manuscrit autographe4 de Motin, des poèmes de Sigogne et des extraits insérés d’anonymes et d’auteurs les plus représentatifs de cette veine, M. Régnier, T. de Viau, F. Maynard, Berthelot entre autres, l’ouvrage est agencé en cinq chapitres qui épousent une progression rigoureuse : partant de l’hypothèse du succès avéré de ces productions, que l’on peut mesurer à leur nombre d’éditions et de rééditions, une première approche permet de délimiter le champ satyrique (chapitres I et II) et de monter les liens consubstantiels qu’il entretient avec le satirique. L’analyse s’engage ensuite au cœur du phénomène satyrique : pour pallier le foisonnement des textes, G. Peureux repère des dispositifs récurrents — thèmes ou motifs — permettant de dégager les caractéristiques du discours satyrique et de faire émerger la figure du lecteur que les poèmes postulent (chapitre III). Enfin, parce que la poésie interroge profondément le rapport de l’homme à la réalité, l’auteur envisage d’associer la monstration5 satyrique à une réponse contestataire au délitement de la masculinité curiale dont les poètes sont témoins (chapitres IV et V).

Genèse du phénomène satyrique

3L’analyse des péritextes au service des compilations qu’ils escortent dessine dans l’ensemble examiné une hésitation orthographique entre « satyre » et « satire » qui conditionne la nature des textes réunis et le mode de lecture qu’ils supposent. L’auteur distingue deux moments qui témoignent d’une évolution : si les recueils composés entre 1600 et 16106 sont rassemblés sous le terme générique « satire », la tendance s’inverse de 1615 à 1622 comme si se constituait progressivement un nouveau corpus.

4Alors que le premier ensemble regroupe des recueils composites dans la lignée de ceux publiés au xvie siècle généralement édulcorés par le voile transparent de l’allusion, le second consiste en l’avènement d’une Muse satyrique dont le champ équivoque embrasse à la fois la satyre et la satire : c’est au cœur des seuils que cet effet combiné se mesure pleinement. Volontairement généraux pour tenter d’unifier des textes en apparence disparates mais unifiés en réalité par la crudité de plus en plus marquée des représentations, les discours paratextuels jouent sur les codes d’une écriture oblique comme si tout texte satyrique était éminemment satirique.

5La présence de la satire au sein des discours satyriques induit une double posture du lecteur : habitué aux discours galants prédominants, il doit se départir de ses réflexes au profit de nouveaux choix interprétatifs et tâcher d’appréhender les textes en tenant compte de l’ensemble de plus grande envergure qui les accueille pour en saisir les jeux subtils de sens sur lesquels ils se fondent. C’est, selon G. Peureux, ce nouvel « effet de recueil » qui permet de comprendre le fonctionnement de chaque texte satyrique.

La constitution d’un ethos satyrique & d’une nouvelle figure de lecteur :

6Bien que les collectifs convoquent stratégiquement quelques grands noms de la littérature qui jouent le rôle d’appel publicitaire et de caution littéraire, ils tendent progressivement à faire disparaître la figure auctoriale par la diversité des auteurs qu’ils compilent d’une publication à l’autre. Cependant, note G. Peureux, l’ethos satyrique n’en demeure pas moins fortement personnalisée. Parce que la production satyrique peut se passer du circuit de l’imprimerie au profit de la seule feuille volante7, elle appartiendrait à la sphère privée et autoriserait l’authenticité d’une voix poétique dégagée de toutes les conventions et de tous les carcans. C’est à partir de l’examen du manuscrit 2382 de Motin que l’auteur conclut à la forte personnalisation du je lyrique satyrique au risque parfois d’être strictement identifié à la figure de l’auteur comme le rappelle la condamnation de Théophile de Viau.

7Ainsi, l’ethos satyrique laisse entendre une confession intime qui s’incarne dans la fiction poétique. Au sein des textes qui concernent la vie sexuelle en particulier, le je figure même un organe sexuel fécond8 qui insémine le destinataire dans une lecture de laquelle il ne peut sortir indemne. Grâce enfin au mouvement spéculaire que permet l’utilisation du je, le lecteur peut se projeter dans les scènes érotiques censées le représenter aussi. La poésie satyrique possèderait en somme un pouvoir incitatif en requérant une activité physique du lecteur.

Des recueils polémiques

8« L’effet de recueil », par les liens de cohérence forte qu’il nourrit d’un texte à l’autre, donne à voir l’envers du décor galant que la poésie d’inspiration lyrique a préféré taire. En exhibant l’obscène, le sale, le dégoûtant à travers les nombreuses scènes pornographiques, entre autres, le discours satyrique abolit la frontière entre sphères privée et publique et révèle ce que les classes dominantes ont tenté généralement d’intérioriser au nom de la pudeur9 ou des bonnes manières. G. Peureux montre que le discours radical tenu sur les femmes — dont la vie du corps est particulièrement libérée — prend le contre-pied des codes pétrarquistes pour révéler une dévirilisation de la société française dont la figure du Courtisan est l’emblème. En élaborant un discours satyrique de nature agressive, en s’attaquant à la liberté des femmes, agent de dévirilisation, les auteurs tendent à promouvoir la masculinité qui s’étiole au sein de la Cour.


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9Ainsi, l’étude de Guillaume Peureux s’avère d’autant plus passionnante qu’elle ouvre non seulement un champ inexploré de la littérature du xviie siècle par le faisceau de perspectives qu’offre une analyse dense et limpide mais également une appréhension du monde curial.