Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2015
Mai-juin-juillet 2015 (volume 16, numéro 5)
titre article
Sarah Delale et Dimitri Garncarzyk

Le Moyen Âge des Lumières

Véronique Sigu, Médiévisme et Lumières. Le Moyen Âge dans la « Bibliothèque des romans », Oxford : Voltaire Foundation, 2013, EAN 9780729410748.

1L’objet de Véronique Sigu est le traitement de la matière médiévale dans la Bibliothèque universelle des romans (BUR), vaste projet éditorial conduit de 1775 à 1789, dont l’ambition était entre autres de « donne[r] l’analyse raisonnée des romans anciens et modernes, français ou traduits dans notre langue ; avec des anecdotes et des notices historiques et critiques concernant les auteurs ou leurs ouvrages, ainsi que les mœurs, les usages du temps1 ». La littérature médiévale occupe, dans cette perspective diachronique et diatopique, une place particulière au sein d’un vaste ensemble. L’ouvrage combine donc une approche générale de l’entreprise éditoriale représentée par la BUR et une étude exhaustive du traitement de la littérature médiévale au sein de cette publication. Il complète une bibliographie sur la réception du Moyen Âge dans la période qui précède le grand essor de la philologie romane au xixe siècle, où figurent les monographies qui ont initié l’étude sérieuse de la réception des textes médiévaux au xviiie siècle (Nathan Edelman, Attitudes of SeventeenthCentury France toward the Middle Ages, New York, 1946 ; Lionel Gossman, Medievalism and the Ideologies of the Enlightenment: The World and Work of La Curne de SaintePalaye, Baltimore, 1968 ; Geoffrey Wilson, A Medievalist in the Eighteenth Century: Le Grand D'Aussy and the Fabliaux, Den Haagen, 1975) aussi bien que de travaux plus récents, comme la monographie de Maria Colombo Timelli (Lancelot et Yvain au siècle des Lumières, Milan, 2002) ou de bons collectifs (Medievalism and « goût gothique » in Enlightenment France, SVEC 2006:05, Early modern medievalisms, Leiden, 2010 ; Accès aux textes médiévaux du Moyen Âge au xviiie siècle, Champion, 2012).

Le contexte éditorial de la Bibliothèque des romans

2L’ouvrage de V. Sigu est d’abord un ouvrage d’histoire littéraire et d’histoire de la librairie : il rend compte à la fois du développement d’une entreprise éditoriale encyclopédique, et de la place spécifique qu’y occupe la littérature médiévale — la réception de cette dernière étant essentiellement dépendante des idées qui traversent le milieu où se développe le projet éditorial.

Les contributeurs, leur milieu et le souci du public

3V. Sigu lie fermement le processus de réception des sources médiévales au contexte de la philosophie, de l’érudition et de la librairie au xviiie siècle. Entre ces trois pôles existent des tensions qui font l’intérêt de l’objet et fournissent à l’auteur sa problématique : comment concilier l’érudition en vigueur à l’Académie des Inscriptions et Belles‑Lettres, qui permet l’accès aux textes médiévaux, le goût littéraire des salons et du public, et les exigences du commerce de la librairie ? À l’instar de l’ouvrage de L. Gossman, celui de V. Sigu est donc d’abord l’étude d’un milieu littéraire : le petit groupe des rédacteurs des miniatures de la BUR, mais aussi leurs lecteurs, qui ne sont pas sans influence sur les premiers.

4C’est ainsi que la première partie de l’ouvrage, « Médiévisme entre philosophie et érudition » (p. 13‑80), s’attache à montrer, à la fois dans le processus d’édition et dans la personnalité des maîtres d’œuvre de la BUR, la tension entre, d’une part, une « lecture philosophique », nourrie par l’universalisme et l’encyclopédisme des Lumières, et d’autre part l’approche philologique, érudite, pratiquée à l’Académie des Inscriptions. Cette double orientation est particulièrement sensible dans la présentation des deux principaux rédacteurs de la BUR, le marquis de Paulmy et le comte de Tressan2. L’auteur en brosse deux portraits, d’abord en philosophes (p. 18‑21), puis en académiciens (p. 47‑51). La tendance philosophique est visible dans le désir de « rationalisation de la matière romanesque » (p. 23). La lecture de ces romans issus de lieux et de temps divers ne doit pas être une lecture frivole : la masse des textes est organisée selon une typologie empruntée à celle proposée par Lenglet Dufresnoy dans De l’usage des romans (p. 24), et la lecture conçue comme un moyen d’accès à une connaissance historique de l’humanité. L’ancrage érudit est par ailleurs visible dans l’influence des Mémoires de l’Académie des Inscriptions sur les notices de la BUR (p. 51 sq), ou dans celle du grand médiéviste La Curne de Sainte‑Palaye (p. 62 sq). V. Sigu n’oublie pas de textes critiques importants pour son étude, mentionnant le traité séminal de l’évêque Huet sur les romans ou des entreprises d’édition médiévale parallèles à celle de la BUR, comme les Fabliaux de Barbazan.

5L’activité des contributeurs ne s’inscrit pas seulement dans les différentes institutions auxquelles ils appartiennent (cercles philosophiques ou Académies), mais aussi dans le milieu littéraire plus large du xviiie siècle. La deuxième partie de l’ouvrage de V. Sigu (p. 83‑128) examine donc les rapports entre l’histoire et le roman, ou plutôt entre le discours historique et l’apologie du roman. Un premier chapitre (ch. 5) brosse un rapide tableau de la situation du roman, articulé autour de la tension entre le succès commercial des romans et l’abondance des critiques formulées à l’encontre du genre romanesque. Ce court rappel du contexte critique sert surtout à expliquer les mesures prises par les rédacteurs dès le Prospectus qui orientent, de manière importante, la forme du projet : la « lecture philosophique », qui en explique l’ambition, permet aussi à Paulmy de présenter la BUR comme une masse documentaire qui constitue un outil de choix pour l’étude de l’histoire.

En mettant en avant la dimension historique du roman, la BUR tente de redorer le blason du genre et de justifier son intérêt pour ces « ouvrages frivoles ». Cette approche permet également de riposter aux attaques sur un autre front : le mélange de l’histoire et de la fiction. En guidant la lecture, le périodique va ainsi mettre des « crochets » afin de séparer la réalité […] et la fiction […]3.

6Le chapitre suivant (ch. 6) est logiquement consacré à l’étude des rapports entre histoire et roman. Là encore, des considérations générales sur le contexte précèdent l’exposé des spécificités de la démarche de la BUR, et de la spécificité du rapport aux textes médiévaux au sein de celle‑ci. Le corpus médiéval offre un profit cognitif particulier au lecteur de romans : « c’est à cette bibliothèque qu’on doit une connaissance suivie du costume, des mœurs et des héros de l’ancienne chevalerie4 ». Ainsi les rédacteurs tissent‑ils une série de liens entre roman et histoire, conférant au premier une valeur documentaire qui permet de compléter le discours de la seconde en le renforçant — car l’histoire, comme le roman, est au xviiie siècle l’objet de critiques —, s’inscrivant dans un « double mouvement de revalorisation du roman et de redéfinition de l’historiographie » (p. 117).

7L’apologie à la fois de la lecture des romans et de l’entreprise historiographique que constitue l’édition des textes du passé permet à la BUR de conférer aux romans médiévaux une certaine légitimité, à laquelle s’attache le dernier chapitre de la deuxième partie (ch. 7). Cette légitimité n’existe que « sous étroite surveillance » et c’est là encore pour V. Sigu la réceptivité du public qui domine :

La réécriture et la condensation ne sont donc pas uniquement des choix esthétiques ; elles sont également le produit d’une stratégie éditoriale et financière visant à garantir la faisabilité du projet, le public s’avérant réticent devant la langue et certaines mœurs médiévales. Les romans de chevalerie mis pour ainsi dire « à la sauce » du dix‑huitième siècle sont de fait couverts d’un voile de décence. (p. 125‑126)

8C’est donc essentiellement l’argument économique et socio‑culturel qui oriente la démarche de V. Sigu : l’atténuation, par les rédacteurs, du choc des mœurs « gothiques » procède d’un double souci de viabilité éditoriale et d’information historique (il faut faire connaître les « mœurs de l’ancien temps »). En ce sens, le projet de la BUR peut être compris comme une entreprise réussie d’insertion de la matière médiévale dans un milieu littéraire qui n’était pas nécessairement prédisposé à la recevoir (comme en témoigne le relatif échec éditorial du savant Barbazan (p. 125)). La BUR est donc l’occasion d’une double synthèse : par les ambitions de ses rédacteurs, entre monde philosophique et monde savant, et par leur œuvre, entre la matière médiévale et les critères de lisibilité des textes posés par le public.

Un projet éditorial parcouru étape par étape

9L’ouvrage s’attache à montrer l’évolution du projet de la BUR vis‑à‑vis du Moyen Âge depuis le Prospectus inaugural (1775) jusqu’au dernier tome paru en 1789. Le projet de la BUR consiste, selon son titre, à proposer une « analyse raisonnée des romans anciens et modernes ». Plutôt que de reproduire dans son intégralité cette impressionnante masse romanesque, la BUR choisit plutôt de faire connaître « l’âme, l’esprit » de chaque œuvre, en en présentant un résumé (p. 25). L’entreprise peut être rapprochée des ouvrages encyclopédiques qui connaissent un grand succès à l’époque, mais V. Sigu préfère l’analyser dans le sillage des « bibliothèques sans murs » humanistes, définies par Roger Chartier et qui cherchent à compiler, dans les termes de Furetière, « plusieurs ouvrages de même nature ou d’auteurs qui ont compilé tout ce qui peut se dire sur un même sujet » (p. 22). Cette double ambition humaniste et philosophique s’exprime dans le choix du premier libraire de la BUR, Jacques Lacombe, ami de Voltaire et spécialiste des dictionnaires (p. 21).

10Au sein de ce projet, la matière médiévale occupe une place spécifique du fait de son statut éditorial particulier. V. Sigu note d’ailleurs une ressemblance frappante entre le discours du Prospectus et les réflexions de Sainte‑Palaye qui appelait, dans un « Mémoire concernant la lecture des anciens Romans de Chevalerie », lu à l’Académie des Inscriptions en 17435, à établir un recensement des manuscrits et de leur contenu qui permettrait aux savants de l’époque moderne de s’orienter dans les anciens textes français. La BUR réalise en partie ce projet déjà ancien de classer et de mettre à disposition du public « une bibliothèque générale et complète de tous nos anciens romans de chevalerie ». Il semble que cet intérêt pour la littérature médiévale tienne moins à un engouement de lecteur qu’à des inquiétudes de conservateurs : les deux projets insistent ainsi sur la détérioration constante des supports manuscrits et sur la nécessité de sauver de l’oubli un patrimoine national, susceptible d’informer autant l’histoire politique que celle des mœurs. C’est peut‑être sous l’impulsion de philologues comme Falconet que les premiers rédacteurs de la BUR s’attèlent au travail pénible de lecture et de collation des sources manuscrites, même lorsque la base de leur réécriture est une édition imprimée, généralement du xvie siècle (p. 69‑71).

11Malgré ces considérations savantes, les rédacteurs de la BUR n’oublient pas le public réel du périodique, constitué surtout par des lecteurs de romans. Si l’on en croit les papiers de faillite du libraire Lacombe, 20 % des abonnements sont souscrits directement par des femmes et la liste ne comporte qu’onze académiciens (p. 77‑78). Le périodique sait s’adapter à ce public aisé, bourgeois ou aristocratique, en modernisant les textes à la fois dans la forme de leur récit et dans leur style.

12Le projet de la BUR ne reste cependant pas uniforme, et évolue considérablement depuis les déclarations d’intention du prospectus et les premiers tomes publiés jusqu’aux années qui précèdent la Révolution. L’analyse de V. Sigu permet néanmoins d’envisager ces variations au sein d’une évolution globale plutôt que sous la forme de ruptures successives au sein de l’équipe des rédacteurs, comme avaient pu le faire ses prédécesseurs. Elle ne néglige pas l’importance pour le projet des changements de rédacteurs. Ainsi le départ de Paulmy en 1779 laisse à la tête de l’entreprise son ancien prête‑nom, Jean‑François de Bastide, moins soucieux de philologie et plus commerçant. Si d’une part, Paulmy ferme définitivement après son départ l’accès de sa bibliothèque aux rédacteurs de la BUR, le comte de Tressan, Charles Joseph de Mayer et Contant d’Orville, chargés de la matière médiévale au sein du périodique, ne sont d’autre part aucunement paléographes. La mort de Tressan portera un coup fatal à la dimension érudite de la publication. V. Sigu ne limite cependant pas ses analyses à ces aspects contextuels mais identifie dans l’évolution du projet une dimension esthétique.

13 L’assujettissement progressif de l’érudition au plaisir, tel que V. Sigu le qualifie, traduit d’une part un choix définitif de la BUR en faveur du public plutôt qu’envers la fidélité au texte original : le chevalier devient définitivement un modèle de galanterie et de sensibilité moderne afin de correspondre à un goût du public plutôt que de le renouveler. D’autre part, la création d’un passé médiéval national est un objectif de plus en plus affirmé du périodique. De gentilhomme galant, le chevalier évolue peu à peu en « héros national et patriotique » (ch. 12). C’est cette fois la cause nationale qui explique les lectures actualisantes proposées essentiellement par Mayer et Contant d’Orville.

Édition & réécriture : le Moyen Âge au xviiie siècle

14L’évolution de la BUR est donc perceptible en particulier dans le style des réécritures proposées : le périodique s’accorde avec les usages du temps en rendant compte d’un texte original au moyen d’un résumé commenté qui correspond aux goûts de l’époque et du rédacteur lui‑même.

Une forme originale : la miniature

15Les romans de la BUR s’incarnent dans ce que le marquis de Paulmy appelle des « miniatures » (p. 25‑26). La métaphore picturale renvoie à une forme textuelle très structurée : un extrait central, composé d’un résumé très abrégé de l’œuvre et parfois accompagné de quelques citations du texte original, est entouré d’un paratexte constitué d’une introduction et de notes critiques et historiques. Pour les œuvres médiévales, la dimension érudite du projet se manifeste dans la mention des sources utilisées pour constituer l’extrait : les sources primaires (des manuscrits provenant de la bibliothèque de Paulmy, des éditions allant du xvie siècle à la Bibliothèque bleue) figurent toujours en tête de la miniature (p. 27‑37), même après le départ du marquis de Paulmy, à une époque où les rédacteurs cherchent beaucoup moins à retourner au texte original. D’autre part, les miniatures contiennent aussi des notes historiques et critiques qui fournissent une analyse raisonnée du texte, ainsi que l’annonçait le titre de l’ouvrage (p. 23 et 26). Au fil du projet cependant, l’appareil paratextuel et bibliographique se dégrade, le texte finissant par apparaître seul, sans mention de sources et sans notes historiques (p. 74‑76).

16Au cours de cette évolution, la nature de l’extrait se transforme également : la miniature passe à travers des prismes successifs dont le but est d’en rendre le contenu agréable aux lecteurs du périodique, mais aussi d’en faire apparaître la valeur exemplaire. Le roman médiéval s’érige ainsi en modèle pour la société du xviiie siècle.

La valeur exemplaire des romans : redécouper un modèle

17Les deux derniers chapitres de l’étude de V. Sigu, intitulés « Un modèle pour l’aristocratie : le chevalier médiéval » et « Le chevalier médiéval : héros des origines nationales », se concentrent en effet sur la transformation que les éditeurs font subir aux romans médiévaux dans leurs miniatures. Parce qu’elle illustre les mœurs d’un autre temps (p. 112)6, l’œuvre médiévale offre aux hommes du xviiie siècle l’occasion d’en faire un miroir de leur société, selon une méthode que les médiévaux eux‑mêmes n’auraient pas reniée :

les sources médiévales, moins connues, constituent une matière bien plus malléable que les écrits imprimés plus récents et bien plus évocatrice du passé de la nation que les temps antiques. Le Moyen Âge se caractérise par une proximité de régime qui favorise justement la comparaison entre les deux périodes en même temps qu’il établit une distance rassurante permettant la critique, un peu à la manière de l’orient exotique des Lettres persanes (p. 214).

18Deux temps se dégagent dans cette entreprise d’acclimatation des textes : sous la direction de Paulmy, ce sont les omissions et les aménagements textuels qui permettent d’offrir l’œuvre en modèle aux lecteurs. Après le départ du marquis, le caractère exemplaire de certains éléments textuels est surtout souligné par les rédacteurs dans le paratexte, où affleure parfois une critique de la société contemporaine (p. 213‑214).

19L’analyse menée par V. Sigu sur deux romans arthuriens publiés en 1775 et 1777, Perceval le Gallois et L’Âtre périlleux, illustre bien ce premier temps de la réécriture. Les affronts que subit le roi Arthur au début de ces deux textes sont minimisés et l’image d’un monarque éclairé, préfiguration de Louis XIV, est substituée à celle d’un roi affaibli et impuissant face aux événements (p. 148‑152). De même, les fautes graves des chevaliers sont systématiquement omises, parfois au péril de la cohérence textuelle (p. 147). Figure idéalisée, le chevalier peut ainsi servir de modèle à la noblesse. Il incarne ce modèle dans l’économie même de la réécriture, en dénonçant la superstition des autres personnages (qu’il partageait pourtant dans la source médiévale) ou en jouant le rôle de l’amant courtois par excellence, rôle qui, à l’opposé de la suppression des épisodes religieux, est largement amplifié par les rédacteurs de la BUR.

20Si le modèle chevaleresque apparaît tout particulièrement dans la réécriture des romans de chevalerie, c’est dans la classe des romans historiques qu’après le départ de Paulmy on perçoit l’écho des problèmes politiques contemporains. La critique, qui reste toujours voilée, se réfugie alors dans le paratexte : « c’est en effet dans les commentaires que l’infléchissement idéologique est le plus marqué et les notes s’avèrent un précieux outil éditorial qui donne à la matière médiévale — a priori anodine — une portée idéologique » (p. 201). À travers les dépenses très mesurées de Jeanne Ire de Navarre, rapportées dans une longue note historique de la miniature consacrée à l’Histoire de la prophétesse flamande, on peut percevoir une critique de celles, extravagantes, de Marie‑Antoinette. Ailleurs, les commentaires sur le personnage de Robert iii d’Artois, dont l’amour pour Jeanne de Divion aurait été selon le rédacteur le déclencheur de la guerre de Cent Ans, sont peut‑être davantage destinés à l’actuel comte d’Artois, « acolyte de Marie‑Antoinette lors des soirées de divertissement et de jeu » (p. 210).

21Le temps passant, la figure du chevalier finit par symboliser surtout la nation héroïque, en particulier grâce aux chansons de geste : à partir de 1779, le chevalier « ne doit plus seulement devoir au roi mais à la patrie » (p. 228). Dans la trame de leurs récits ou dans les commentaires des rédacteurs, les romans médiévaux serviront à exalter le sentiment national et à lancer de véritables appels patriotiques (p. 230).

Un prétexte à création

22L’entreprise de la BUR semble avoir voulu être autant récréative qu’inspiratrice. Le marquis de Paulmy la voulait « agréable à l’homme du monde qui veut s’amuser, utile à l’homme de lettres qui veut s’instruire, féconde pour les poètes qui cherchent des fictions heureuses et propres au théâtre » (p. 78). La matière médiévale, par des aménagements textuels dus autant à une nécessité esthétique qu’à un désir d’édification des lecteurs, a ainsi permis à ses rédacteurs et premiers lecteurs de s’approprier un univers fictionnel nouveau. Déjà, le topos littéraire du manuscrit trouvé ou de sa lecture se rencontrait dans les notices les plus anciennes du périodique, tantôt par idéologie, afin de ramener dans le patrimoine français des chefs‑d’œuvre de la littérature (le comte de Tressan prétend ainsi à la suite de Nicolas d’Herberay, traducteur de l’Amadis de Gaule, que cette œuvre existait dans « un vieil livre écrit à la main en langage picard », p. 163), tantôt par prétexte pour bouleverser l’ordre annoncé des publications. À propos de manuscrits sur l’histoire de Charlemagne, les rédacteurs écrivent en août 1779 : « il faut nous donner le temps de déchiffrer ceux que nous avons sous les yeux, et d’en chercher un qui nous manque » (p. 221).

23Ce topos deviendra ensuite la source même de certaines publications : le rédacteur d’Athénaïse de Cléry, anecdote picarde, roman présenté en 1782, « dit tirer cette histoire d’un manuscrit que l’abbé François Courtin [...] aurait retrouvé dans l’abbaye de Saint‑Quentin » :

On trouva l’histoire d’Athénaïse dans ses papiers ; et nous la tenons d’un gentilhomme de Picardie, mort à quatre‑vingts ans, qui, après avoir vu beaucoup l’abbé Courtin au temple, l’alla souvent voir à son abbaye. (p. 232)

24Impossible pourtant, nous dit V. Sigu, de retrouver la trace de ce manuscrit. De plus, cette anecdote offre un étrange écho avec la situation politique contemporaine, la bataille de Crécy évoquant la bataille de Saintes, marquée par la déroute de la flotte française face à la flotte anglaise. Les détails que donne fréquemment la BUR sur la consultation de ses sources peuvent ainsi être pris, peut‑être par jeu, pour de pures créations, où la matière médiévale permet d’exalter le sentiment national. Si ces supercheries semblent aller croissant après le retrait de Paulmy puis la mort de Tressan, elles existaient déjà du temps du marquis. C’est en effet lui‑même qui décide, face à la disparition de la Chanson de Roland dont l’ombre hante encore la mémoire littéraire, de recréer et d’offrir aux lecteurs un Roland en octosyllabes, en imaginant « quels pouvaient [...] être le sens et le goût » de l’original (p. 224). Grâce à la matière médiévale, la BUR s’ouvre ainsi aux pastiches. Cette dernière pratique, qui étend largement le spectre des miniatures depuis l’extrait informé par une collation des sources manuscrites jusqu’à la création pure, permet de mesurer à quel point la BUR est une entreprise de lettres : cette publication illustre le lien existant entre le Moyen Âge de l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres et celui des romantiques. « Elle représente le moment crucial où le Moyen Âge érudit qui véhicule une certaine vision de l’histoire de la monarchie française fusionne avec le Moyen Âge qui entre dans le paysage imaginaire des Français » (p. 246).

25V. Sigu parvient donc à réunir dans un même mouvement toutes les approches littéraires du Moyen Âge au xviiie siècle. Notons néanmoins que si la démonstration est abondamment illustrée par les textes de la BUR, l’auteur se penche cependant très peu sur la dimension rhétorique de la réécriture et sur l’écart stylistique entre le texte source et sa notice, contrairement aux déclarations de la quatrième de couverture. Les éléments comparés sont essentiellement narratologiques (portions de texte conservées ou omises, modifications dans la trame du récit). On pourra opposer son travail à celui mené par Maria Colombo Timelli7, qui n’hésite pas à se pencher sur les formulations de la réécriture dans le cadre d’un corpus beaucoup plus restreint. Un travail de ce genre reste donc à fournir les textes médiévaux de la BUR dans leur ensemble.

Ouverture possible : Moyen Âge & culture rhétorique

26L’ouvrage de V. Sigu pose donc de manière minutieuse les bases d’une étude exhaustive de la réception de la matière médiévale dans la BUR du point de vue de l’histoire de la médiévistique et de celle des représentations, mais sans insérer (explicitement8) la BUR dans le contexte d’une certaine représentation de l’activité littéraire que l’on peut appeler avec Michel Charles une « culture rhétorique », c’est‑à‑dire « une culture où la lecture est tournée vers une écriture9 » — où la lecture des textes du passé est aussi légitimée par la productivité de leur réception. La tendance à la récriture de plus en plus libre des rédacteurs en est, en soi, une manifestation. Mais en souhaitant que la BUR soit « féconde pour les poètes qui cherchent des fictions heureuses et propres au théâtre », le marquis de Paulmy avouait aussi l’ambition de l’œuvre encyclopédique d’être une source d’inspiration, au moins pour les poètes dramatiques (lesquels, comme Sedaine, ont pu tirer de textes édités par La Curne ou la BUR des pièces ou des livrets d’opéra10).

27Nous ne faisons ces remarques d’ordre relativement théorique que parce qu’elles ouvrent de nouvelles possibilités de contextualisation au travail de V. Sigu. Si cette dernière fait un point judicieux, à l’aide de textes critiques importants (de Huet à l’Eloge de Richardson de Diderot en passant par De l’usage des romans de Lenglet du Fresnoy), sur la question du genre romanesque, elle laisse de côté les différentes pratiques littéraires auxquelles ont donné lieu, depuis la fin du xviie siècle, la confrontation des gens de lettres avec les textes du passé. L’attitude des rédacteurs de la BUR vis‑à‑vis des textes médiévaux telle que la décrit V. Sigu semble en effet moins sui generis que, à bien des égards, héritée.

Le roman & l’épopée : l’héritage théorique de la Querelle

28V. Sigu note à juste titre que le roman existe essentiellement, dans les discours critiques du xviiie siècle, « dans l’ombre de l’épopée, qui le toise du haut de son piédestal antique », position dont le corollaire est d’avoir échappé « aux règles qui sclérosent les grands genres » (p. 91) dans une culture encore largement marquée par le classicisme ; mais que l’exigence de vraisemblance de la même doctrine classique a valu au roman de nombreux procès en invraisemblance(p. 92). Ce type de critiques explique à la fois certains paramètres des récritures de la BUR (il faut redonner au texte une vraisemblance) et l’insistance sur leur intérêt historiographique (ils témoignent d’autres critères). Ces lignes renferment quatre idées : il existe un lien générique entre le roman et l’épopée ; on critique l’invraisemblance du roman ; il faut corriger les textes du passé pour les rendre lisibles dans le présent ; par leurs imperfections mêmes, les textes du passé témoignent d’un temps autre.

29Sur les deux premiers point, notons que la question des rapports génériques du roman et de l’épopée et celle de la vraisemblance (ou de son pendant, le merveilleux) sont étroitement liées. L’ouvrage de V. Sigu étant d’abord une étude de littérature française, on ne saurait lui reprocher de ne pas faire mention des réflexions formulées sur les rapports entre l’épopée et le roman par Henry Fielding, d’abord dans la préface de Joseph Andrews (1742) puis dans un certain nombre des chapitres liminaires de Tom Jones (1749), dans lesquels il s’interroge notamment sur le degré de merveilleux qu’il est permis au romancier moderne d’incorporer dans son œuvre. Lenglet du Fresnoy théorisait déjà en 1739 ce rapport dans De l’usage des romans, que cite V. Sigu quand elle affirme que « le roman n’est conçu par beaucoup que comme un “poème héroïque en prose” » (p. 105). Mais, outre que ce parallèle que font, entre autres, Lenglet ou Fielding ne traduit pas (ou pas seulement) une limitation de leur puissance théorique (il est un instrument de légitimation puissant, qui rapproche un genre relativement nouveau qui échappe aux hiérarchies poétiques du genre le plus noble genre de la poésie narrative), il est l’indice d’un débat littéraire général dont l’épopée n’est que l’exemple paradigmatique.

30La légitimité générique de l’épopée est avant tout issue de son antiquité ; l’autorité dont jouit ce « grand genre » est directement liée à celle d’Homère et de Virgile. Celle‑ci a été, lors des premières années du xviiie siècle, l’objet de la Querelle d’Homère, qui s’est ouverte par un débat sur la « fidélité » de la traduction opposant Anne Dacier, helléniste et traductrice d’Homère dans une prose qui se voulait au plus proche de l’original, à Antoine Houdar de la Motte, auteur d’une Iliade moderne en vers français, expurgée des traits de barbarie antique qui pouvaient choquer le goût éclairé des modernes11. S’engage ainsi un débat entre « scholiastes » et « philosophes » qui se propagera dans toute l’Europe savante de la première moitié du siècle et aura encore des conséquences dans la seconde, des Questions sur l’Encyclopédie (1770‑72) de Voltaire aux Eléments de littérature (1787) de Marmontel. Larry Norman12 a bien montré que les attitudes des Anciens comme des Modernes constituent deux faisceaux de réaction face au « choc des choses anciennes », le parti « ancien » accueillant ce choc de l’altérité, et le « moderne » tentant de l’absorber en normalisant le texte autre. Entre ces deux pôles, une grande variété d’attitudes, plus ou moins synthétiques ou partisanes, est possible, dans les domaines de la critique des textes du passé, de la traduction ou de la poétique.

31En somme, le débat sur l’épopée, dont le roman est généralement présenté comme le parent pauvre, fournit son modèle au débat critique du xviiie siècle sur le rapport aux textes du passé. Avec l’édition de romans médiévaux dans la BUR, la critique du roman acquiert une épaisseur diachronique relativement inédite, qui met en scène un autre « choc de l’ancien », celui du Moyen Âge. Pour reprendre les termes d’un passage déjà cité13, « la réécriture et la condensation » sont sans aucun doute « le produit d’une stratégie éditoriale et financière », mais elles sont également le résultat de choix esthétiques qui consistent moins à mettre les textes médiévaux « “à la sauce” du dix‑huitième siècle » qu’à transposer sur eux les termes d’un débat préexistant sur les productions culturels d’époques lointaines, lequel a d’abord eu lieu à propos du genre noble qui sert de modèle théorique au roman. La BUR ne plonge pas les textes médiévaux dans une « sauce » homogène, mais plutôt dans un chaudron en ébullition. Donner au public moderne dans sa langue une version d’un texte ancien (l’Iliade ou les romans médiévaux), c’est provoquer un choc qui appelle une réaction, laquelle s’est progressivement déplacée, selon les analyses de V. Sigu, de l’approche documentaire vers un parti‑pris de récriture plus « Moderne ».

32Le premier contexte dans lequel les analyses de V. Sigu s’insèrent très bien est donc celui d’un xviiie siècle littéraire moins préromantique que marqué par l’héritage de la Querelle, laquelle pose durablement les termes du débat sur le rapport aux textes anciens. L’évolution des attitudes des rédacteurs de la BUR pourrait fort bien s’analyser dans ces termes, et également être contrastée avec les attitudes d’autres médiévistes du xviiie siècle (notamment Barbazan, dont la pratique des textes médiévaux a beaucoup à voir avec celles des textes antiques par les « scholiastes »). La Querelle n’est par ailleurs que le début d’un débat qui traverse tout le siècle sur la position à adopter vis‑à‑vis de l’altérité culturelle. Ce que l’altérité du Moyen Âge a de spécifique par rapport à celle des Grecs (en diachronie) ou (en synchronie) des peuples du Pacifique abordés par Bougainville est qu’elle est l’altérité de l’« ancien temps » de la nation : sa revalorisation, aliment du sentiment national, commande d’utiliser l’une des options esthétiques disponibles dans le répertoire critique du siècle. Sans contester aucunement les conclusions de V. Sigu, il est possible de les enrichir d’une couche supplémentaire d’histoire des idées littéraires. Le basculement romantique, évoqué dans les derniers paragraphes de la conclusion générale, doit s’apprécier moins dans le cadre d’une téléologie rétrospective que dans celui des débats qui ont alimenté d’un bout à l’autre la pensée critique du xviiie siècle. La bibliographie fait bien mention de travaux relatifs à la Querelle et à sa dimension européenne (Les Abeilles et les araignées de Marc Fumaroli e.g.), mais la manière dont le travail de la BUR participe du débat littéraire général du xviiie siècle n’est traitée que de manière marginale.

Médiévismes européens

33Le deuxième contexte dans lequel l’étude de V. Sigu s’insère est celui des autres médiévismes européens, eux aussi marqués par les débats sur le statut de l’Antiquité, par une pratique des textes inscrite dans une « culture rhétorique » et par le développement de l’idée qu’il existe des « antiquités nationales ». Le va‑et‑vient qu’opèrent les rédacteurs de la BUR entre posture érudite et réécriture acculturante se prête à une comparaison enrichissante avec les œuvres des premiers auteurs de Gothic novels anglais, Horace Walpole et Clara Reeve. Le premier est à la fois l’auteur du Château d’Otrante, un esthète qui est largement à l’origine, avec sa maison de Strawberry Hill, du goût néogothique dans l’architecture et la décoration, et un collectionneur qui tente de produire un discours de connaissance sur le passé médiéval (il est en cela l’un des grands représentants de l’antiquarianism dont parle V. Sigu dans sa conclusion). Dans le contexte d’une culture rhétorique, les trois activités sont liées : la connaissance du passé est le prélude nécessaire à la reconduction de son héritage dans le présent. Quant à la question du « choc » du passé, Walpole, au contraire des rédacteurs de la BUR, semble avoir choisi de l’assumer et de l’amplifier. C’est ce qui lui reprochera Clara Reeve, qui souhaite conserver avec Le Vieux Baron anglais (1777) un équilibre classique dans la fiction médiévalisante. Reeve proposera aussi en 1785, dans un essai intitulé The Progress of Romance, une généalogie du roman, de l’épopée à l’époque moderne, en passant par les romans de chevalerie. Sans nier aucune de ses spécificités, on peut donc dire que la BUR s’inscrit aussi dans un réseau de réflexions théorique (sur le roman et les autres formes narratives), historique (sur la nature du passé médiéval) et poétique (sur la manière de s’approprier la matière littéraire du passé) qui a ses ramifications dans toute l’Europe (l’histoire de la réception d’Ossian, qui témoigne d’un conflit d’autorité entre l’antiquité classique et une antiquité nationale, en étant l’exemple le mieux connu).

34Encore une fois, ces réflexions généralistes et comparatistes ne sont que l’esquisse d’un travail qu’il serait possible d’entreprendre sur la BUR, dont l’ouvrage de Véronique Sigu pose les bases nécessaires de manière très convaincante.