Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2015
Avril 2015 (volume 16, numéro 4)
titre article
Cyril Barde

Proust en eaux troubles

Sophie Basch, Rastaquarium, Marcel Proust et le « modern style ». Arts décoratifs et politique dans À la recherche du temps perdu, Paris : Brepols, coll. « Le champ proustien », 2014, 192 p., EAN 9782503552538.

1Les arts décoratifs s’invitent dans la recherche proustienne. En 2013 paraissait Marcel Proust et les arts décoratifs sous la direction de Boris Gibhardt et Julie Ramos1, dont les contributions envisageaient plusieurs aspects du décoratif dans l’univers proustien, du japonisme aux Ballets russes. Le Rastaquarium de Sophie Basch propose une lecture érudite et inédite du « modern style » dans la Recherche, entre esthétique et politique. Avec cet ouvrage dense et précis, fourmillant de références culturelles et enrichi d’une très belle iconographie (en grande partie inédite), l’auteur nous plonge dans le bain du Rastaquarium, mot-valise forgé par Georges Maurevert (mais aussi revendiqué par Willy) censé résumer les deux traits essentiels de ce qu’on appelle alors le « modern style » : style sous-marin, style rastaquouère et cosmopolite.

Le « modern style » ou les mirages d’un nom

2Tout commence avec l’Art nouveau, mouvement européen de renaissance des arts décoratifs qui prend racine dans les théories de William Morris, le mouvement Arts and Crafts qui en dérive et l’avant-garde belge2. En France, l’ouverture de l’« Art Nouveau » en 1895 par Siegfried Bing (Juif allemand naturalisé Français) cristallise les débats autour de la définition de ce que doit être un style français soustrait aux influences étrangères. Transnational « tout en exprimant des soucis distincts suivant les traditions vernaculaires, l’Art nouveau ne soulèvera que davantage la question des origines, à une époque taraudée par le cosmopolitisme » explique S. Basch (p. 38).

3Dans Le Côté de Guermantes, le narrateur s’amuse de ce qu’« en France on donne à toute chose plus ou moins britannique le nom qu’elle ne porte pas en Angleterre3 ». La pique vise peut-être aussi le « modern style », création bien française qui n’a d’anglais que le nom, expression le plus souvent péjorative visant à souligner le caractère étranger d’un art décoratif dévoyé dont les détracteurs ne cessent de dénoncer les origines anglaises, belges ou allemandes. Objet labile et protéiforme, qui ne se confond pas (toujours) avec l’Art nouveau, le « modern style » déborde le champ esthétique pour désigner un phénomène de société, un air du temps, une mode… En 1900, un curé à bicyclette ou une valse peuvent être affublés de l’épithète « modern style » (p. 26). Ni véritablement un style, ni véritablement anglais, le « modern style » est un objet discursif qui circule entre les champs du savoir, dans les petites revues, la grande presse, les romans ou les pièces de théâtre. C’est là l’un des mérites de ce livre dont la bibliographie très fournie permet de rendre compte de la réception du « modern style » en la resituant au cœur des multiples tensions qui animent le tournant du siècle.

De Londres à Munich… en passant par Balbec

4Proust, malgré le faible intérêt qu’il accorde à l’Art nouveau, est d’autant plus au fait des débats sur ses origines anglaises que son travail sur Ruskin le conduit dès 1905 à s’intéresser aux thèses de William Morris. S. Basch montre les biais et les méprises qui orientent sa réception des deux théoriciens tout en déployant subtilement le réseau des références à l’art décoratif anglais qui jalonnent l’univers de Proust, des meubles Maple4 aux étoffes Liberty que Bloch, non sans ironie de la part du romancier, fait découvrir à Saint-Loup.

5La description de la célèbre chambre du Grand Hôtel de Balbec dont les bibliothèques vitrées reflètent la mer est le premier moment de la Recherche où apparaît l’adjectif « modern style ». L’étude génétique du passage permet à S. Basch de faire de cette bibliothèque l’objet qui cristallise les représentations d’un Art nouveau cosmopolite. Si les brouillons du printemps 1910 dotent la chambre « modern style » d’un « petit meuble anglais en acajou » (p. 273), la version finale la présente comme l’œuvre d’un « tapissier bavarois », l’« un de ces dortoirs modèles, qu’on présente dans les expositions “modern style” du mobilier5 ». C’est qu’entre‑temps, le Salon d’Automne de 1910 a vu le triomphe des artistes-décorateurs munichois et déchaîné les réactions nationalistes. Cette contextualisation indispensable permet à l’auteur d’avancer que Proust a probablement conçu la chambre de Balbec à l’aide des photographies de la section bavaroise diffusées par les grandes revues d’art décoratif. La bibliothèque vitrée de la chambre de Balbec, reflet de la mer et du roman lui-même6, contient dans ses jeux d’écho et mise en abyme bien des secrets de l’œuvre proustienne. Elle inaugure la référence au « modern style » sur un mode provocateur et ironique qui suppose une lecture en filigrane dont la souplesse renvoie à l’esthétique fluide et aquatique de l’Art nouveau.

Identités flottantes

6Les chambres marines, la salle à manger du Grand Hôtel de Balbec, la baignoire de la duchesse de Guermantes et autres aquariums de la Recherche sont alors relus dans le contexte d’un Art nouveau dont les critiques relèvent la prédilection pour l’univers sous-marin7. Flore et faune marines — que le japonisme a contribué à introduire dans la culture visuelle fin-de-siècle — parsèment en effet les créations d’un Lalique, d’un Guimard ou d’un Gallé qui considérait l’océanographe, « magicien plongeur des Mille et une Nuits, le roi de la mer8 », comme le meilleur allié du décorateur. Une fois de plus, S. Basch mobilise une foule de sources pour reconstituer un imaginaire aquatique aussi bien littéraire (Laforgue, Rodenbach, Huysmans, Lorrain sont convoqués par l’auteure) que spectaculaire et populaire (l’Aquarium de Paris triomphe à l’Exposition de 1900).

7Cette manie de l’aquarium est certainement le fruit de « l’angoisse d’un siècle arraché à la nature » (p. 148), mais elle ressasse aussi un univers des êtres doubles et intermédiaires, telle la méduse dont l’auteur rappelle la place qu’elle tient dans l’œuvre de Michelet et de Gallé, « expression de l’entre-deux par son indétermination entre la vie et la mort, entre la plante et l’animal  dont la phosphorescence naturelle évoque les signes de reconnaissance des invertis » (p. 147). Les êtres hybrides qui peuplent les fonds marins évoquent alors ces individus à l’identité flottante et ambiguë parmi lesquels les homosexuels9 et les Juifs que la Recherche unit dans la même condition malheureuse, faite de honte et de dissimulation.

Art faussaire, art traître : le « modern style » & l’art dreyfusard

8Le style sous-marin rejoint la dimension politique du « modern style » sous la plume de ses détracteurs qui stigmatisent ses courbes amorphes, sa mollesse et son hybridité. Femme, Juif, inverti, « lieu du renversement et du travestissement, le “modern style” mobilise tous les registres de la trahison » (p. 159). Toute une rhétorique de la perversion, de la maladie et de l’impur désigne le « modern style » comme « agent de l’étranger » (p. 156), virus qui infecte l’art français. Dans la Recherche, et c’est là le cœur de la démonstration de Rastaquarium, le « “modern style” est un des noms de l’esthétique dreyfusarde » (p. 162). Alors que Saint‑Loup, sous l’influence de Bloch et Rachel, vend son arbre généalogique et les meubles de famille pour acheter du « modern style », l’opposition de Charlus et de la duchesse de Guermantes au mobilier Bing apparaît comme « une facette de leur antidreyfusisme » (p. 153). L’auteur met alors en garde contre une lecture littérale des reproches que Charlus fait aux goûts de son neveu en matière d’art décoratif : Proust, conscient des enjeux profonds du discours antisémite qui constitue l’Art nouveau en repoussoir, retourne le stigmate « modern style » dans un jeu ironique subtil qui laisse entendre certaines affinités avec l’esthétique décriée.

Mots-derne style

9S. Basch ajoute que l’écrivain fut lui-même associé à cette esthétique dreyfusarde10 par Jacques-Émile Blanche ou Albert Thibaudet qui le rangeait du côté du « mobilisme » de Montaigne et Bergson, autant d’exemples du « doublet franco-sémitique » qui parcourait selon lui la littérature française (p. 161). Ces références à la critique littéraire du temps montrent que la polémique « modern style » est aussi une polémique sur la langue, littéraire ou non. Qu’il soit au fond questions de mots, Rastaquarium, placé sous le signe de deux néologismes fin-de-siècle, le prouve assez, et invite à prolonger l’étude. La Recherche associe le nouveau style décoratif aux mots à la mode :

Ces conversations aristocratiques avaient du reste, chez Mme de Guermantes, le charme de se tenir dans un excellent français. À cause de cela elles rendaient légitime, de la part de la duchesse, son hilarité devant les mots « vatique », « cosmique », « pythique », « suréminent », qu’employait Saint-Loup, — de même que devant ses meubles de chez Bing.11

10Saint-Loup est imbu d’Art nouveau comme il est imbu d’« un certain langage qu’on parlee autour de Rachel dans certains milieux littéraires », évidemment dreyfusards. Ce « modern style » linguistique ne prône‑t‑il pas un langage précieux et alambiqué à la manière des formes contournées des meubles modernes ? Au‑delà de l’œuvre proustienne et de ses enjeux propres, ne pourrait‑on pas mettre en parallèle les critiques portées contre le « modern style » et la littérature fin-de-siècle (symboliste ou décadente), tous deux dénoncés au nom du refus de la complication et de l’obscurité12 ?

11S. Basch le suggère en rapprochant la diatribe de Serge de Chessin13 contre un « modern style » convulsif du style de décadence théorisé par Bourget dans ses Essais de psychologie contemporaine. Elle cite également un texte satirique d’Abel Hermant paru dans Le Figaro sous le titre « Propos cosmopolites. L’Art nouveau » (p. 150). Après avoir décrit l’incohérence du mobilier moderne, l’auteur conclut : « C’est à peu près comme si nous nous ingérions de renoncer au langage, comme trop banal, pour en revenir aux onomatopées14 ». Le style décoratif moderne est vu comme une régression, un retour à une langue inarticulée primitive, paradoxale conséquence d’un désir de raffinement à outrance.

L’Art nouveau retrouvé de Proust

12Proust écrit la Recherche alors que l’Art nouveau, qui a déjà sérieusement entamé son déclin, est la proie de critiques de plus en plus vives qui le convoquent sous le visage grimaçant du « modern style ». La distance qui sépare l’écriture du romandes premières floraisons de l’Art nouveau explique peut‑être le statut si particulier du « modern style » dans l’univers proustien : il y devient un prisme qui diffracte les différentes facettes d’une époque où l’Affaire Dreyfus côtoyait l’Exposition universelle dans les pages des journaux.

13Si le propos de S. Basch est bien de saisir ce que Proust fait de ce « modern style » sulfureux, digne d’une entrée dans le Dictionnaire des idées reçues de l’époque, on pourrait aussi se demander ce qu’il reste, dans la Recherche, de l’Art nouveau triomphant qui, bien que déjà critiqué, jouissait de solides appuis et de sincères admirateurs parmi les écrivains du tournant du siècle. Comment Proust écrit‑il et réinvente‑t‑il en partie cet Art nouveau qu’il avait découvert, comme le rappelle l’auteure, en compagnie de Robert de Montesquiou ou dans ses échanges avec Marie Nordlinger, artiste de la Maison Bing ? Comment s’articulent ces deux visages de l’Art nouveau dans le roman ? Les quelques mentions de Gallé dans la Recherche, relues à la lumière de Rastaquarium, pourraient fournir une piste. Même si l’évocation du verrier n’est pas directement associée au « modern style », plutôt réservé au mobilier, elle mêle le souvenir d’un Gallé poète de la matière et l’hommage au Gallé dreyfusard, dont S. Basch rappelle l’engagement politique. Le narrateur associe par exemple l’effet neige sur certains verres du maître à l’écume de la mer qu’il contemple dans le cadre d’une fenêtre du très « modern style » Grand-Hôtel de Balbec… Ce qui aurait pu paraître n’être qu’un détail se dote alors de résonances inattendues que Rastaquarium, parmi bien d’autres, nous permet d’entendre.


***

14Le beau livre de Sophie Basch, qu’on sent partout imprégné de la passion pour son objet, constitue une solide et rigoureuse somme pour qui s’intéresse à l’Art nouveau au tournant des xixe et xxe siècles. Conjuguant avec bonheur les micro-lectures et les études plus amples de l’ordre de l’histoire culturelle, l’ouvrage stimule autant par son propos que par sa méthode. Il promet de devenir très vite une référence importante des études proustiennes et, plus largement, des recherches sur la littérature et les arts décoratifs.