Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2015
Avril 2015 (volume 16, numéro 4)
titre article
Odile Faliu

Miscellanées de l’histoire des livres

Éric Dussert & Éric Walbecq, Les 1001 vies des livres, Paris : La Librairie Vuibert, 2014, 230 p., EAN 9782311010336.

1Que font deux bibliothécaires lorsqu’ils se rencontrent, lorsqu’ils travaillent sur les mêmes sujets ? Bien souvent, ils parlent boutique : à savoir catalogues, opuscules rares, notices, anonymes dévoilés, tirages confidentiels ou extravagants, sources, indexation, références bibliographiques, et autres outils de jardiniers amoureux des livres. Quand ils veulent partager avec d’autres les surprises, les pépites d’une connaissance nourrie quotidiennement, ils laissent là leurs outils, enlèvent toute trace d’effort, de tuteurs, d’étiquettes, et offrent à leurs lecteurs un bouquet étonnant où les plus curieux et les plus secrets voisinent avec les plus lus, les plus achetés, les plus universels des livres.

2Le titre de l’ouvrage l’annonce bien : des « écrivains de leur nombril » (p. 207) aux transgresseurs de tabous, il s’agit d’une promenade insolite au cœur des 1001 vies des livres. Le lecteur croit savoir ce qu’est un livre, cet objet usuel que la vie lui a appris à côtoyer. Éric Dussert et Éric Walbecq se proposent d’en montrer les vies cachées, les anecdotes, les effervescences et les côtés sombres, le sublime et le tragique, au gré de quinze chapitres thématiques que l’on peut parfaitement lire dans le désordre. Aussi les évoquerons‑nous sans suivre la table des matières, par sympathie agglutinante de motifs, de traitement et d’implication. Du côté de la forme des livres, on trouvera un digest alerte sur les curiosités, les vols célèbres et les faux, et même un assez long développement sur les reliures en peau humaine. Pour l’histoire et la bibliothéconomie, pas d’impasse sur la censure ou les livres écrits dans les prisons et geôles de tous les régimes : l’essentiel y est. Au chapitre des statistiques, l’inventaire du livre « extrême » : incunables, nains1, mastodontes, best‑sellers (Agatha Christie, la Bible), mais aussi les livres ruineux, ou ceux qui traquent avec soin mais en vain la plus minuscule coquille. Pour les anecdotes, on renverra dos à dos les livres mortifères et les voluptueux. Après les statistiques et les palmarès des Guinness World Records, le lecteur sera peut‑être davantage sensible à ceux des chapitres où la compilation laisse place à l’expertise vivante, au compagnonnage fréquent avec des auteurs méconnus, mais splendides. Les auteurs laissent transparaître leur plaisir et leurs goûts dès que la vie littéraire est en cause, surtout celle des xixe et xxe siècles, notamment avec les écrivains maudits — qui leur refuserait, après les avoir lus, la gloire éternelle ? — ou bien en dévoilant leur face intime, à travers journaux et correspondance. Rappelons qu’É. Dussert est l’auteur d’Une forêt cachée, 156 portraits d’écrivains oubliés (La Table ronde, 2013) et que sa bibliographie témoigne d’une démarche permanente d’inventeur de textes à (re)publier. Sa plume est aiguisée, qu’on en juge :

Les voies de l’oubli sont — parfois — impénétrables. Pour de bonnes ou de moins bonnes raisons, tel polygraphe filandreux parviendra à accrocher son nom aux plus hautes branches du Parnasse, tandis qu’un génie de l’aphorisme n’aura bientôt droit qu’à de désolantes fins de non‑recevoir : « Son nom me dit quelque chose. » Le malchanceux de se retourner dans sa tombe, victime à son tour de l’omerta littéraire, une autre petite mort. Le phénomène est irrationnel et même incohérent puisque des modernes médiocres parviennent à faire de l’ombre à de grands anciens. Question de réception, d’esthétique ou d’époque.

3On se plaît également à relever les livres réfractaires au déchiffrement, comme le manuscrit Voynich (p. 158), à suivre l’inventaire des livres sans pareil, « livres uniques et magistraux, manuscrits et illustrés par un auteur notoire » : le Codex Atlanticus de Léonard de Vinci (p. 166) ou le Livre rouge (Liber Novus, p. 169) de Carl Gustav Jung.

Dans le secret des catalogues

4Nous avons cherché un mot rare pour qualifier le projet de ce livre qui se présente comme celui « d’enregistrer ici le plus beau [d’une] légende pleine d’humanité, de cette vie qui a permis de tisser et d’illustrer la toile rêche de l’Histoire et qu’ont bien retenue certains érudits… » (p. 7). Pourquoi ne pas parler ici de spicilège, qui est une autre manière de nommer une anthologie ?

5Les 1001 vies des livres n’est pas une somme, ni un ouvrage didactique (cf. la bibliographie qui y pourvoira), bien plutôt un livre savant qui se veut léger, accessible. Il trace sans affectation des allées fugaces dans la masse des productions nées de l’écriture, de la plume, du métal, du clavier, apte à donner le vertige au curieux peu familier de la recherche multi‑critères, des outils bibliographiques et autres détecteurs d’aiguille dans des charretées de foin. Les auteurs savent, en virtuoses, fouiller, annoter, interroger, glaner. Puis trier, classer, ordonner selon des thématiques qui leur importent : l’exception, le subversif, l’inaltérable, le fantasmatique. Nous avons cherché à notre tour des traces des livres qu’ils avaient choisis. Retrouvé aisément le Livre d’heures à l’usage d’Amiens à reliure cordiforme2 (p. 14) dans l’exposition virtuelle de la BNF L’aventure des écritures ; appris (p. 13) puis complété l’information sur l’ouvrage Coquelicot de l’illustrateur Christian Soulignac, livre imprimé à Bannes en 1984 par C. Laucou, texte sur huit pétales de coquelicot, avec une gravure signée et justifiée par l’auteur, tiré à trente‑trois exemplaires, dont trois hors commerce, l’un d’entre eux étant nominatif « pour la B.N », aujourd’hui conservé à la réserve des livres rares de cette institution3 ; identifié aussi le site sur lequel les quarante mille pages numérisées du journal personnel de la reine Victoria (p. 209) sont accessibles en ligne4.

Le livre / des livres

6La lecture de cet ouvrage ne cesse d’encourager certains lecteurs à la recherche, à l’approfondissement des informations données, comme nous l’avons montré dans les exemples précédents. Cependant, il répond aussi à la politique éditoriale de La Librairie Vuibert et aux règles de la vulgarisation scientifique : références bibliographiques sommaires, absence de notes infrapaginales, ton destiné à encourager la « joie de la découverte et [le] plaisir d’apprendre ». Nous ne doutons pas que les auteurs aient dû répondre à un cahier des charges précis. Nous n’en regrettons pas moins le rabotage des références, l’absence totale d’illustrations et d’index. À titre d’exemple, Vauban est cité (p. 73) comme l’un des auteurs qui « choisissent de faire paraître en province leurs projets de réforme refusés par le régime [royal] ». Certes, mais quel dommage de ne pas dévoiler ce dont il s’agit : un projet de réforme fiscale5, imprimé clandestinement à Rouen en 1706 et dont les exemplaires furent détruits en février 1707 par ordre du Conseil privé chargé des délits de librairie. Déjà malade et éprouvé par cette affaire, Vauban mourut le 30 mars suivant.

7Tout ce qui est écrit dans les 1001 vies des livres s’appuie sur des données précises, vérifiées, vérifiables, souvent accessibles dans l’hypertexte du web. Avec le triple de pages et peut‑être la forme d’un dictionnaire, les tatillons, les bibliographes assoiffés seraient comblés. Mais n’aurions‑nous pas entre les mains un tout autre livre, invendable ? Pas de développements, dans le présent ouvrage, sur les journaux et la presse, les livres de colportage, le commerce du livre, la littérature de jeunesse, etc6. En revanche, quel bonheur de déambuler (p. 155‑164) dans la bibliothèque impossible des livres imaginaires, de Rabelais à Lovecraft, de Schwob à Caradec :

Il existe un ensemble d’ouvrages propres à susciter les fantasmes presque autant que le trésor des Templiers, le monstre du Loch Ness, le Triangle des Bermudes et l’Arche d’Alliance réunis. Cet ensemble prestigieux, ce sont les livres imaginaires, qui n’existent pas, qui ne seront jamais imprimés, et qui pourtant, n’en doutons pas, sont comme les Martiens : parmi nous. Même si nous ne les voyons pas, ces « livres qui s’ouvrent dans les livres » foisonnent, quand bien même ils ne sont rangés dans aucune bibliothèque…

8Allons, nous pourrons nous défaire d’une frustration persistante quoiqu’injustifiée — nous le reconnaissons — si nous acceptons d’en revenir au propos initial : une invitation à une exploration singulière, fantaisiste, affirmée. Foin de références, nos guides sont des amoureux des livres.