Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2015
Mars 2015 (volume 16, numéro 3)
titre article
Filippos Katsanos

Presses & plumes en Grèce de la fin du XIXe siècle à la Seconde Guerre mondiale

Eftychia Amilitou, L'Écrivain et le Camelot.Littérature médiatique en Grèce (1880-1945), Paris : Honoré Champion, coll. « Bibliothèque de littérature générale comparée », 2014, 552 p., EAN 9782745326478.

1Publiée sous le titre L’Écrivain et le camelot, la thèse d’Eftychia Amilitou s’inscrit dans la continuité de L’Espace de l’éphémère1, l’ouvrage séminal de Panayiótis Moullás qui a été l’un des premiers à étudier la « paralittérature » grecque du xixsiècle dans un contexte socioculturel global et à émettre l’hypothèse de son interaction forte avec le domaine de la presse. Si les analyses d’E. Amilitou se déploient en priorité à partir de la figure emblématique de Grigórios Xenópoulos, écrivain polygraphe dont la carrière s’étend des années 1880 à la fin des années 1940, l’ouvrage réussit parfaitement à atteindre l’objectif fixé par son auteure, celui de dépasser les « strictes limites de la monographie » autour d’une personnalité littéraire. Le choix de Xenópoulos pour une exploration plus générale de la littérature médiatique en Grèce se révèle judicieux. Sa présence centrale sur la scène littéraire pour plus d’un demi-siècle ainsi que l’inscription de son activité dans un contexte culturel de transition où le paradigme d’homme de lettres évolue radicalement, permettent d’élaborer une réflexion plus vaste sur le fait littéraire et la façon dont celui-ci est perçu et redéfini au fil des différentes générations d’écrivains. La bibliographie secondaire qui informe à la fois la réflexion et la méthodologie de l’ouvrage est par ailleurs une garantie supplémentaire du caractère englobant de l’étude proposée. Se nourrissant d’un ensemble de travaux dans les domaines de la sociocritique (M. Angenot), de la sociologie (P. Bourdieu), de l’analyse du discours (R. Amossy, D. Maingueneau) et de la poétique historique du support (A. Vaillant et M.‑È. Thérenty), l’étude du cas Xenópoulos se transforme en une enquête plus globale sur l’identité d’écrivain en régime médiatique et sur la façon dont le discours littéraire se forme au contact d’autres types de discours, facteurs sociaux, systèmes de contraintes et supports. L’ouvrage s’articule en deux parties. La première (chapitres 1 à 3), dans une approche relevant de l’histoire littéraire et de la sociologie de la littérature, étudie les différentes stratégies par lesquelles Xenópoulos s’insère et se positionne dans un champ littéraire grec en pleine mutation. La deuxième (chapitres 4 à 7), dans une perspective davantage poétique, cherche à repérer « la marque d’une littérature journalistique » dans l’œuvre romanesque de l’auteur.

Une synthèse sur l’histoire de la littérature & de la presse grecques

2L’Écrivain et le camelot fait partie de ces ouvrages qui sont appelés à jouer le rôle de véritables passeurs. Par son caractère « périphérique » et le peu d’influence qu’elle a exercé à l’international depuis ses origines, la littérature néohellénique jouit d’une visibilité restreinte. S’il existe bien entendu des ouvrages qui s’écrivent en dehors de l’espace hellénophone, une très grande partie de la recherche écrite en Grèce reste encore inaccessible pour les chercheurs étrangers qui n’ont pas la possibilité de la lire dans sa langue originale. Cela est vrai pour le domaine de la littérature mais encore davantage pour celui de la presse. Dans les chapitres 1 et 4 de son ouvrage qui fonctionnent en diptyque, E. Amilitou pallie ce manque en offrant une synthèse documentée et problématisée qui porte sur une chronologie étendue à la fois de roman et de presse néohellénique.

3Dans le chapitre liminaire, l’histoire littéraire grecque est envisagée sous une diversité d’aspects depuis la fondation de l’État grec jusqu’aux années 1930. La formation d’un canon pédagogique et moral ainsi que le combat contre l’influence d’une littérature hégémonique française considérée comme corruptrice de mœurs sont replacés dans le contexte politique de l’émergence des identités nationales au xixsiècle. Si la présentation des débuts du roman grec reste schématique de l’aveu même de l’auteure, puisque que la période des années 1830‑1880 ne concerne pas directement l’étude, les enjeux des grands genres qui ont eu une influence déterminante sur l’évolution de la prose sont finement décrits dans leur diachronie, de l’étude des mœurs (ithographía) qui se constitue en modèle central de la littérature légitime au premier grand genre populaire à large diffusion, le « roman de brigandage » qui s’épanouit au début du xxsiècle. Une importance capitale est également accordée au rôle que les différentes générations d’écrivains jouent dans la fabrique des théories de la littérarité et en particulier celles de la prose romanesque. La génération d’écrivains-journalistes de 1880 qui s’autoproclame point zéro de l’histoire d’un roman national en Grèce est décrite dans son opposition avec celle de 1930 formée par des jeunes romanciers modernisateurs qui se veulent les relais de la culture occidentale et qui entretiennent une attitude plus ambiguë envers le milieu journalistique auquel ils collaborent, le considérant désormais non plus comme un « nid des lettrés » mais davantage comme le « tombeau des muses ».

4Tout comme le chapitre un, le chapitre quatre qui ouvre la deuxième partie de l’ouvrage, apporte des éléments de contextualisation, concernant cette fois-ci non pas l’histoire littéraire, mais l’histoire de la presse athénienne et plus généralement du champ journalistique entre 1880 et 1945. Dans le contexte actuel où les études francophones sur la presse, comme en témoigne le site de recherche Médias 19, adoptent de plus en plus des approches comparatistes par l’exploration de phénomènes de « mondialisation médiatique », le travail d’E. Amilitou présente l’avantage de rendre disponible pour les chercheurs non-hellénophones une synthèse à la fois précise et nourrie portant sur l’histoire, les genres journalistiques et la mise en page de la presse athénienne. Dans un paysage grec des études sur la presse où dominent les approches encyclopédiques et historiques, le présent travail se détache nettement par l’intérêt constant qu’il manifeste pour les contenus même du journal et pour ses poétiques2. Par ses analyses et la qualité des traductions françaises de divers textes journalistiques grecs, E. Amilitou réussit à donner à ses lecteurs francophones un accès privilégié aux réalités des journaux et revues athéniennes de la fin du long xixsiècle et de l’entre-deux-guerres.

Une figure emblématique d’un champ littéraire en mutation

5Les chapitres 2 et 3 de l’ouvrage traitent plus spécifiquement du parcours de Grigórios Xenópoulos et notamment des différentes stratégies d’insertion de ce polygraphe fécond dans le champ littéraire grec. Ils attirent l’attention sur le paradoxe constitutif de son identité, caractéristique d’une période transitoire : la quête constante de distinction et sa réussite à cumuler divers signes de consécration se combinait avec la promotion d’un « art accessible » qui s’inscrivait pleinement dans une logique communicationnelle avec un public voulu le plus large possible. À travers divers articles et textes autobiographiques de Xenópoulos, ainsi que par plusieurs lectures métapoétiques de certains de ses romans replacés dans leur contexte de rédaction, l’auteure dessine le portrait évolutif d’un littérateur qui faisait preuve d’une souplesse extraordinaire, capable d’assumer avec talent des positions aussi contradictoires que celles de dramaturge boulevardier, de pédagogue indulgent et de prescripteur majeur de bon goût en matière littéraire. Les analyses portant sur le rapport entre Xenópoulos et le naturalisme français ainsi que sur sa contribution à l’émergence du nouveau genre du « roman athénien » se révèlent particulièrement éclairantes.

6Dans le chapitre final de la première partie, E. Amilitou étudie également les querelles littéraires qui éclatent à propos de l’œuvre de Xenópoulos et les divers arguments que celui-ci utilise pour sa défense. Dans le contexte socioculturel grec de l’entre-deux-guerres où le champ journalistique et littéraire s’autonomise, où une nouvelle génération d’écrivains redéfinit les critères de valeur d’une œuvre littéraire à partir d’une idéologie d’un Art pur goûté par les happy few, la figure de Xenópoulos se trouve érigée en contre-modèle, en « dinosaure à détrôner ». Accusé de dégrader l’Art en se conformant aux goûts d’un public sans culture et de procéder en écrivain professionnel à sa marchandisation, son œuvre théâtrale tout comme romanesque devient l’emblème d’une « littérature industrielle » honnie : une revue littéraire peu amène inventera même en 1925, le néologisme « xenopoulisme » pour évoquer la tactique littéraire des « démagogues de l’Art » qui, combinant conformisme et opportunisme, n’auraient d’autre but que de remplir leur bourse.

La fabrique médiatique & interdiscursive du roman

7Dans les chapitres 5 à 7, l’auteure s’approprie la démarche de M.‑È. Thérenty qui, dans son ouvrage La Littérature au quotidien3, mettait en évidence l’influence réciproque de la presse et de la littérature en explorant parallèlement la « matrice littéraire » du journal et la « matrice médiatique » du roman. Cela aboutit dans un premier temps à des analyses lumineuses qui portent sur la contamination de l’écriture informative du journal par la fiction. Tout type de texte est mis à contribution pour la démonstration, des articles de presse fortement littérarisés aux divers amalgames entre « romanciers » et « journalistes » présents dans les discours sociaux tout comme dans les discours métapoétiques des quelques fictions romanesques du journal.

8Dans un deuxième temps, E. Amilitou illustre l’hétérogénéité discursive qu’exhibentles « romans athéniens » de Xenópoulos (ce qu’elle considère comme étant une preuve manifeste de l’effet-rubrique) et étudie la façon dont le romancier s’institue, à travers son œuvre littéraire, comme un chroniqueur de la vie à la capitale grecque. La marque médiatique des romans de Xenópoulos est résumée de la façon suivante :

On pourrait discerner dans les romans de Xenópoulos deux tendances de mise en récit journalistique. D’une part une sorte d’impressionnisme discursif, qui reprend le tape-à-l’œil du discours de la feuille pour mieux s’y fondre et fusionner avec le reste de la matière, et d’autre part une sorte de voyeurisme discursif propre à la culture médiatique, qui fait que les discours (et les illustrations) passent en revue devant l’œil du lecteur curieux d’apprendre, par exemple, ce qui se dit dans les salons bourgeois, lorsqu’il ne peut pas y accéder, ou ce qui se dit (ou que l’on s’imagine être dit) dans les milieux pauvres, plus ou moins folklorisés. (p. 315)

9On trouve également des remarques intéressantes sur la façon dont la représentation romanesque d’Athènes relève, dans le cas de Xenópoulos, d’un imaginaire sériel lié au genre du « roman athénien ». L’auteure montre notamment comment l’espace urbain est décrit à travers une taxinomie récurrente et reconnaissable pour le lecteur fidélisé.

10Le sixième chapitre poursuit l’exploration des interactions entre presse et littérature mais se situe davantage au niveau de l’analyse thématique. Il traite de la façon dont l’œuvre romanesque de Xenópoulos s’insère dans le domaine plus vaste du discours social contemporain en établissant un réseau complexe d’intertextualité et d’interdiscursivité avec la page du journal. Plusieurs faits d’actualité et leurs échos romanesques sont évoqués mais l’analyse s’intéresse plus longuement à ce que les journaux grecs de l’entre-deux-guerres appellent « le problème féminin ». Cette perspective, intéressante pour les études féminines et de genre, donne lieu à des analyses concernant la façon dont le roman reflète les divers discours contemporains sur les femmes et conduit même l’auteure à nuancer, à sa façon, la thèse récurrente de la critique post-gramscienne qui, de Ch. Grivel à U. Eco, se plaît à souligner le conformisme et le conservatisme du genre romanesque. Sur ce point, E. Amilitou souligne que même si l’orientation argumentative tend la plupart du temps à la défense du rôle « traditionnel » de la femme, la place donnée à un « discours du modernisme » occupe malgré tout une place très importante dans les genres « divertissants » de l’époque (p. 378).

11Des développements auraient été intéressants ici concernant le rapport que les feuilletons de Xenópoulos entretenaient avec d’autres feuilletons publiés dans la presse au même moment, notamment, dans une démarche davantage comparatiste, avec les nombreux succès romanesques français du xixsiècle (Ponson Du Terrail, Balzac, Dumas, etc.) republiés très fréquemment dans le feuilleton des journaux athéniens de l’entre-deux-guerres. Cela aurait permis de mieux explorer la dynamique des interférences entre romans traduits et originaux dans un contexte médiatique mais, en l’absence de toute bibliographie secondaire sur ce sujet, il est bien évident qu’un travail d’une telle ampleur devenait irréalisable dans le cadre d’une thèse.

12Le chapitre qui clôt l’ouvrage traite de la représentation du livre et du journal omniprésents dans l’œuvre de Xenópoulos, qui a souvent tendance à fictionnaliser son travail d’écrivain et de journaliste. L’auteure propose des analyses pertinentes de cette transposition de l’espace autobiographique dans l’univers romanesque, en montrant qu’il s’agit d’une pratique souvent parodique qui s’intègre malgré tout à une stratégie de légitimation de l’auteur lui-même par fiction interposée. L’étude se conclut par une maximalisation des interférences entre toute la production écrite de Xenópoulos à travers la proposition du concept de « mémoire auctoriale » :

De la mémoire interdiscursive on passe à ce qu’on pourrait appeler une mémoire auctoriale : l’auteur brise le cadrage des colonnes et traverse les pages du journal sous ses qualités de chroniqueur, de dramaturge, de romancier, de critique, dans un mouvement circulaire d’un réseau auctorial qu’il s’est construit lui-même, où chaque rubrique se trouve en relation de résonance avec une autre, et chacune sert à légitimer l’autre. (p. 412)


***

13L’Écrivain et le camelot est en somme un ouvrage d’une rigueur exemplaire qui, tout en reconstituant le parcours d’une figure importante à l’intérieur du champ littéraire, donne une image complète des mutations qui interviennent dans les pratiques de création littéraire avec l’entrée de la Grèce dans l’ère médiatique. Une telle étude mériterait également d’être étendue à d’autres écrivains tout aussi prolifiques que Xenópoulos mais relégués à la périphérie du système littéraire, comme Aristídis Kiriakós, figure importante du journalisme et grand romancier populaire du début du xxsiècle. Tout en souhaitant par ailleurs que cet ouvrage trouve dans le champ de la recherche toute la place qu’il mérite, nous espérons que les appels récurrents d’E. Amilitou pour une étude historique et sociologique globale des lectorats de romans en Grèce qui reste encore à faire, seront entendus.