Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2015
Mars 2015 (volume 16, numéro 3)
titre article
Géraldine Dolléans

La guerre de Marcel Proust

Proust écrivain de la Première Guerre mondiale, sous la direction de Philippe Chardin & Nathalie Mauriac Dyer, Dijon : Éditions universitaires de Dijon, coll. « Écritures », Dijon, 2014, 192 p., EAN 9782364410992.

1Un recueil collectif est pour la première fois consacré au thème de la guerre dans l’œuvre de Marcel Proust. Comme l’atteste la bibliographie constituée par Pyra Wise et intégrée à la fin de l’ouvrage, de nombreux articles avaient déjà abordé ce sujet. Un séminaire organisé à l’ENS1 ainsi qu’un ouvrage récent de Brigitte Mahuzier, Proust et la guerre2, ou encore le dernier cours d’Antoine Compagnon au Collège de France sur « La guerre littéraire3 » réfléchissaient notamment à la place de Proust parmi les écrivains de l’arrière. Publié l’année du centenaire de la Première Guerre mondiale, l’ouvrage dirigé par Philippe Chardin et Nathalie Mauriac Dyer permet d’approfondir de multiples approches littéraires, historiques et politiques.

2Les douze articles de ce recueil étudient l’impact de cet événement historique inouï sur la genèse d’une œuvre romanesque dont le plan et la rédaction étaient déjà largement avancés quand s’ouvre le conflit. Essentiellement centrées sur Le Temps retrouvé, mais sans négliger le reste du roman ni la correspondance de l’auteur, ces études tentent de cerner quelle fut la Grande Guerre d’un auteur réformé pour raisons de santé, dont l’un des soucis constants fut d’échapper au soupçon d’être un embusqué. Différents articles se demandent par quels canaux, par quels récits Proust acquit une connaissance indirecte du front, et comment il intègre à son roman de multiples discours sur la guerre. D’un Charlus défaitiste et germanophile à un Bloch provisoirement jusqu’au-boutiste, de Françoise à M. de Norpois, Le Temps retrouvé assimile tous les discours écrits et oraux, savants et populaires, de l’époque. Bien avant que l’historiographie sur la Grande Guerre ne prenne tout son essor, Proust soulève ainsi des problématiques historiques et sociologiques majeures, par exemple dans l’étude des différents « cercles de deuil » que Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker analyseront4.

3Plusieurs articles se demandent par ailleurs s’il est possible de discerner un éventuel engagement de l’auteur, au-delà de la polyphonie romanesque. Comme l’Affaire Dreyfus, la Première Guerre constitue en effet une de ces « crises de passion collective5 » qui mobilisent la nation tout entière derrière des figures d’intellectuels très médiatisées. La question se pose alors de savoir comment Proust se situe par rapport aux clercs de son temps, ceux qui restèrent fidèles aux valeurs universelles comme Romain Rolland et ceux qui, tels Barrès ou Bergson, sacrifièrent aux passions de race et de nation. La référence à La Trahison des clercs de Julien Benda6, publié la même année que Le Temps retrouvé, s’avère à cet égard incontournable.

4À travers trois parties, « Contextes », « Discours » et « Mythifications », cet ouvrage permet donc de situer Le Temps retrouvé dans l’histoire littéraire, mais aussi dans l’histoire politique et militaire. Les auteurs convoquent plusieurs catégories littéraires et historiques, notamment celles de chronique, de témoignage et d’engagement, pour en montrer la pertinence et les limites. Si Le Temps retrouvé présente d’indéniables points communs avec des romans de guerre ou des récits de son temps, par le recours à une « langue poilue » ou la dénonciation d’un bourrage de crâne nationaliste par exemple, c’est surtout l’originalité de l’œuvre proustienne que cet ouvrage tente de mettre à jour. Étudier la guerre de Marcel Proust permet ainsi de réfléchir à sa vision de l’histoire : si cet événement inédit est présenté comme l’équivalent d’un séisme géologique qui reconfigure le kaléidoscope social, plusieurs articles conduiront à relativiser son importance en le ramenant à la vision proustienne du temps.

Le Temps retrouvé dans les First World War Studies

Un « roman de l’arrière » : chronique & témoignage

5Pierre-Edmont Robert interroge le statut générique du Temps retrouvé, en convoquant d’emblée l’étude de Jean Norton Cru, Témoins7. À partir des critères établis dans cet ouvrage de référence, P.‑E. Robert montre toute la différence entre le texte de Proust et les témoignages romanesques comme Le Feu d’Henri Barbusse ou Les Croix de bois de Roland Dorgelès, qui furent d’ailleurs considérés comme des récits d’une grande fiabilité avant que Norton Cru ne les classe dans sa catégorie IV, celle des œuvres de guerre présentant une valeur documentaire médiocre. P.‑E. Robert souligne que Le Temps retrouvé doit être distingué à la fois des récits de combattants ayant pris part au feu et des écrits qui parurent avec un décalage chronologique marqué par rapport à la guerre, comme Voyage au bout de la nuit de Céline.

6Dans les First World War Studies, Le Temps retrouvé se classe donc parmi les romans de l’arrière, écrits « à chaud », dans le temps même des événements. P.‑E. Robert souligne que Le Temps retrouvé se fait la chronique d’une guerre que l’auteur ne connaît que par des canaux indirects : la presse, des ouvrages d’historiens ou de stratèges militaires, et enfin les témoignages oraux de son frère, d’amis ou de combattants qu’il rencontre dans l’hôtel de rendez-vous d’Albert Le Cuziat. Une attention particulière est accordée aux lectures et aux enseignements qui formèrent les connaissances de Proust en sciences politiques et en histoire militaire, par exemple ceux d’Albert Sorel ou d’Anatole Leroy-Beaulieu à l’École des sciences politiques.

7Pyra Wise adopte quant à elle des perspectives contextuelles, linguistiques et génétiques en étudiant l’usage de la « langue poilue » dans la correspondance puis dans l’œuvre de Proust, à la lumière d’autres publications de l’époque. Elle se demande si la correspondance peut apparaître comme un avant-texte du roman, par la critique qu’elle met en œuvre des termes « boche » et « poilu ». Si Proust fustige l’usage de ces termes par des académiciens qui véhiculent des stéréotypes et des étymologies plus ou moins fantaisistes dans de grands quotidiens comme Le Figaro, il n’en est pas moins contraint à la prudence par son origine juive, qui le faisait suspecter d’antimilitarisme et d’antipatriotisme. Les textes proustiens assimilent donc « les mutations sémantiques et les métaphores guerrières » (p. 57) qui les font participer d’une culture de guerre, car il s’agit pour l’auteur de « bien indiquer qu’il n’est pas un “embusqué” » (p. 59).

8Parce qu’il intègre les discours et les problématiques propres à une culture de guerre, Le Temps retrouvé présente donc d’indéniables points communs avec des témoignages contemporains sur la guerre. C’est ce que souligne Philippe Chardin en affirmant que ce roman de l’arrière « ne se distingue pas toujours substantiellement […] de toute une littérature de témoins » (p. 122). La critique par Proust des jusqu’au-boutistes embusqués qui font « de l’héroïsme pour le compte des autres8 », ou la description pathétique des pauvres permissionnaires ahuris du bonheur des profiteurs de guerre, se retrouvent par exemple dans Les Croix de bois ou dans Le Feu. Et surtout, Ph. Chardin montre que la « critique socio-politique des impostures de la langue » (p. 124) permet d’établir de nombreux échos entre Le Temps retrouvé et d’autres témoignages de son temps : dans la lignée du Dictionnaire des idées reçues, Proust propose en effet un « décryptage linguistique de la propagande de guerre des journalistes et des littérateurs » (ibid.), que l’on retrouve chez des auteurs comme Karl Kraus, Céline ou Eugène Dabit. P. Chardin propose d’ailleurs deux superpositions signifiantes entre des scènes du Temps retrouvé et des passages de Céline ou de Drieu la Rochelle.

Micro-histoire & sociologie : les « cercles concentriques » du deuil

9Deux études établissent des liens éclairants entre le roman de Proust et des ouvrages d’histoire ou de sociologie qui ont fait date. Carine Trévisan commence par suggérer que Le Temps retrouvé manifeste une « euphémisation de la guerre » (p. 28) qui, par comparaison avec les récits des combattants, exprimerait « une sidération ou un refus de la pensée face à l’ampleur de la catastrophe inaugurale du siècle » (p. 27). Elle décèle toutefois, dans la scène de flagellation du baron de Charlus, « une expression de ce que l’historien G. L. Mosse a nommé la brutalisation des comportements en temps de guerre », la « contamination à l’arrière de la violence exercée et subie sur le front » (p. 32).

10À partir de la correspondance et du Temps retrouvé, elle suggère par ailleurs que Proust vécut personnellement ce que St. Audoin-Rouzeau et A. Becker, dans 14-18, retrouver la Guerre, ont nommé « les communautés en deuil » ou « cercles de deuil9 » :

La douleur n’atteint pas uniquement les ascendants ou descendants immédiats, les sœurs et les frères, mais elle s’étend en cercles concentriques, touchant amis, compagnons de combat, voire la nation tout entière10.

11Pour C. Trévisan, la compassion universelle que semble éprouver Proust, notamment dans ses lettres, devrait en outre être reliée au mouvement général de l’œuvre, celui d’une nostalgie d’un temps et d’un monde perdus dont le deuil est impossible.

12Anna Magdalena Elsner prolonge ces analyses en revenant sur le rapprochement souvent proposé entre les analyses de Proust et de Maurice Halbwachs, tous deux germanophiles et réformés pour raisons de santé et qui s’intéressèrent aux expériences de deuil intime et collectif propres à la Première Guerre mondiale. Elle distingue d’abord le processus de deuil, décrit par le narrateur après la mort d’Albertine ou par Roland Barthes dans le Journal de deuil, et la représentation d’un deuil de guerre dans Le Temps retrouvé : dans le second cas, c’est l’aspect social, plus que le chagrin intime, qui est analysé par l’auteur.

13À cet égard, les analyses proustiennes sur le deuil collectif entrent en résonance étroite avec celles de Halbwachs, de St. Audoin-Rouzeau et d’A. Becker. Comme les deux historiens, Proust montre que « le rituel du deuil reculait en pleine guerre, alors même que le nombre des endeuillés ne cesse d’augmenter11 » : la description des pratiques de deuil trouve donc sa place au sein des développements proustiens sur le caractère éphémère de la mode. Et A. Elsner propose une étude micro-historique des différents cercles de deuil touchés par la mort de Saint-Loup, depuis Françoise qui endosse le rôle de la pleureuse professionnelle jusqu’à une duchesse de Guermantes authentiquement émue de cette perte, mais qui ne porte pas le deuil plus d’une semaine, conformément à l’« Ordre chronologique des deuils de cour » que décrit Saint-Simon. Proust, avant St. Audoin-Rouzeau et A. Becker, souligne ainsi l’hétérogénéité des différentes communautés de deuil, et s’attarde sur l’un des deuils qui fut le plus sous-estimé pendant la guerre, celui des amis.

14Le Temps retrouvé intègre donc les discours et les problématiques historiques ou sociologiques nés du premier conflit mondial. S’il constitue un témoignage romancé des bouleversements amenés par la guerre, la question d’un éventuel engagement de l’auteur s’avère toutefois plus problématique.

Une œuvre de combat ? Polyphonie & engagement

À la recherche d’une voie alternative de l’engagement

15De nombreux articles du recueil soulignent la coexistence, dans Le Temps retrouvé, de discours polyphoniques sur la guerre : selon qu’ils sont tenus par Charlus, Norpois, les Verdurin, Morel ou encore le narrateur, ces discours déclinent toute une gamme de positions qui brouillent l’engagement de l’auteur.

16Elisheva Rosen s’intéresse à ce que la Recherche dit de l’engagement en littérature et de son rapport à l’actualité. Dès « Combray », les tantes Flora et Céline expriment une conception politique de la littérature en critiquant Saint-Simon à l’aune de leurs idéaux républicains égalitaristes, ce qui annonce les positions développées par Norpois dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs au sujet de Bergotte. Pour le diplomate, les crises de la IIIe République rendent en effet nécessaire un engagement de la littérature au service de valeurs politiques et patriotiques. Si Le Temps retrouvé manifeste le triomphe des positions de Norpois, qui ont essaimé dans l’espace public à la faveur de l’Affaire puis de la guerre, le narrateur condamne toutefois explicitement cette instrumentalisation de la littérature : « l’idée d’un art populaire comme d’un art patriotique si même elle n’avait pas été dangereuse, me semblait ridicule12. » La mention de Barrès lui permet également d’affirmer son opposition aux chantres d’une littérature nationaliste conforme aux attentes de Norpois.

17E. Rosen présente ainsi la Recherche comme une œuvre de combat en convoquant deux ouvrages critiques sur l’engagement, Littérature et engagement de Pascal à Sartre de Benoit Denis et Le Détour et l’accès. Stratégies du sens en Chine de François Jullien. Proust lui semble en effet « résister aux formes convenues de l’engagement de la littérature » afin d’éviter « tout détournement “militant”, pour ne pas dire idéologique, de son œuvre » (p. 95). Il lui semble rompre avec « une longue tradition romantique, celle de la coexistence de l’écrivain et du tribun » (p. 96) pour embrasser une voie alternative de l’engagement, celle d’une « véhémence discrète » (p. 97) qui préfère les voies obliques aux déclarations frontales.

Proust & les clercs de son temps : Rolland, Barrès & Benda

18Edward J. Hughes et Brigitte Mahuzier tentent quant à eux de situer les positions exprimées dans Le Temps retrouvé par rapport à celles des clercs de l’époque, qu’ils aient « trahi » comme Barrès ou soient restés fidèles à des valeurs universalistes comme Romain Rolland.

19L’article d’E. Hughes correspond à une traduction en français d’une partie du chapitre 8 de son ouvrage Proust, Class and Nation13. E. Hughes y justifie l’éloge de Proust que Julien Benda développe dans une note de La Trahison des clercs : Proust s’était en effet opposé aux signataires de l’appel publié le 19 juillet 1919 dans Le Figaro sous le titre « Pour un Parti de l’intelligence », manifeste qui prônait une nationalisation de la littérature. Parce qu’il reste partisan d’une autonomie de la littérature, Proust est ainsi présenté par Benda comme l’un des rares clercs qui n’ont pas cédé aux sirènes des passions de race, de classe ou de nation. Dans la lignée de Spinoza, Pascal ou Bossuet, il est « un intellectuel capable de désengagement social » (p. 103).

20Les conceptions de la nation proposées dans La Trahison des clercs et dans Le Temps retrouvé présentent ainsi des convergences frappantes. Pour E. Hughes, la théorie proustienne de « l’individu-France14 » peut être rapprochée du « nous Nation15 » de Benda, même si la narrateur de la Recherche, à la différence de Benda, reconnaît qu’il subit lui‑même la séduction et l’influence de l’idéologie nationaliste.

21À partir d’un lapsus de Proust, dans une lettre du 3 octobre 1922 à Gaston Gallimard, Brigitte Mahuzier propose de rapprocher Proust d’un autre clerc qui, sans payer « l’impôt du sang », vécut la guerre « en pleine mêlée » : Romain Rolland. Pour B. Mahuzier, Rolland apparaît d’abord, après Sainte-Beuve ou Barrès, comme un repoussoir, un autre « contre » des conceptions proustiennes de la littérature. Les appels de Rolland réunis dans Au‑dessus de la mêlée expriment en effet « cette manie déclarative […] qui va à l’encontre de la sensibilité proustienne, de sa retenue vis-à-vis de la théorie » (p. 114). Pour exprimer les convictions de Rolland sur la guerre, qu’il partage en partie, Proust choisit ainsi le « plus improbable de ses héros, un inverti bavard, voire braillard et vulgaire » (p. 120), le défaitiste et germanophile Charlus, en partie discrédité à ce stade du roman. Comme Rolland dans « Lettre à ceux qui m’accusent », Charlus exprime un « même discours contre le consensus de “l’union sacrée”, [une] même pitié pour la jeunesse, qu’elle soit française, allemande, britannique, écossaise, conduite à l’abattoir » (p. 118).

22Si Rolland et Proust font « la guerre à la guerre » (p. 120), les formes littéraires de leurs engagements divergent donc radicalement. Les positions de Proust sont brouillées car distribuées à des personnages qui sont tous compromis et biaisés par leurs intérêts et leurs désirs personnels. Au-delà du souci d’éviter la censure, évident chez Proust, les choix romanesques du Temps retrouvé reflètent ainsi la conception psychologique et sociologique de l’incommunicabilité des individus, qui peut également s’appliquer aux individus-nations.

Inversions & originalités proustiennes

Échos & inversions farcesques

23Plusieurs articles adoptent des perspectives intertextuelles, intersémiotiques et comparatistes pour mettre à jour l’originalité du traitement de la guerre par Proust.

24De multiples échos avec des œuvres littéraires ou picturales sont d’abord relevées, par exemple par Adam Watt qui décèle dans Le Temps retrouvé un réseau d’allusions homériques : la cicatrice de Saint-Loup pourrait évoquer celle d’Ulysse au chant XIX de l’Odyssée et l’évocation des rivages de la mort rappellerait le chant XI. Les références aux Mille et Une Nuits, mais aussi à l’Orient de Carpaccio ou de Loti, sont étudiées par Hiroya Sakamoto qui montre que la capitale est assimilée à quatre cités légendaires, Bagdad, Pompéi, Constantinople et Sodome. H. Sakamoto ouvre une piste stimulante en suggérant que l’orientalisation de Paris est aussi liée au contexte géopolitique de la Première Guerre mondiale dans laquelle s’engagent l’Empire Ottoman et les soldats des colonies : Bagdad ne renvoie pas seulement à l’imaginaire des Mille et Une Nuits, mais constitue un enjeu géostratégique majeur pour les Alliés. L’esthétisation de la capitale lui paraît par ailleurs indissociable du renversement opéré par Proust :

La vision d’Orient, hétérosexuelle et inspirée de Loti, se trouve ainsi détournée au profit d’une interprétation homosexuelle des contes arabes, et subrepticement associée à la menace germanique. (p. 143)

25Nathalie Mauriac Dyer approfondit cette hypothèse en montrant que l’épisode de la guerre, d’un point de vue génétique et thématique, appartient pleinement au cycle de Sodome et Gomorrhe dont il est, comme le suggérait Rancière dans La Chair des mots, l’« apothéose ou apocalypse sadomasochiste16 ». Après avoir rappelé les différentes étapes d’une genèse bouleversée par la mort de l’auteur, N. Mauriac Dyer révèle comment le montage proustien entraîne du côté de la farce en proposant une inversion parodique du mythe de Sodome (Genèse : 19). Loin d’assumer « une posture prophétique annonçant la destruction des invertis modernes » (p. 168), la voix narrative déroule un scénario burlesque.

26Le paradigme Sodome/Pompéi/Paris est en effet développé par Charlus dont le lecteur connaîtra quelques pages plus loin le goût pour les punitions auto-infligées. N. Mauriac Dyer souligne que non seulement Charlus « ne fait rien d’autre dans sa tirade que s’exciter verbalement par des fantasmes biblico-pompéiens » (p. 168‑169), mais encore que les bombardements, au lieu de punir les invertis, favorisent leurs plaisirs dans le métro ou les hôtels de passe. Et le burlesque « recèle même des virtualités franchement bouffonnes » (p. 170) puisque les bombardements apocalyptiques ne sont pas causés par la colère divine mais par les Allemands, à une époque où l’affaire Eulenbourg et la réputation d’homosexualité de Guillaume II avaient précisément conduit à désigner l’homosexualité comme le vice allemand. Or si Berlin est Sodome, Sodome ne peut chercher à s’anéantir elle-même… Enfin, en une ultime inversion, N. Mauriac Dyer remarque que ce n’est finalement pas Paris qui est détruit par les bombardements, mais le petit village de l’enfance et notamment le « Roussainville aux “souterrains” annonçant ceux du métro parisien » (p. 174).

La guerre de Proust : pivot ou non-événement ?

27S’ils avaient relevé la présence d’échos entre Le Temps retrouvé et des témoignages contemporains, de nombreux articles n’en cherchent pas moins à dégager les originalités proustiennes dans le traitement romanesque de la guerre. Le conflit, chez Proust, n’est tout d’abord pas présenté comme un événement absolument inouï mais sans cesse ramené à des continuités, notamment avec l’Affaire Dreyfus. Pour Ph. Chardin, ce comparatisme fait de la guerre « une simple illustration, un simple cas particulier, de cette problématique des croyances illusoires qui traverse toute la Recherche » (p. 129). Pour Proust, la guerre est en effet une nouvelle illusion, au même titre que l’amour, à ceci près que le mirage est cette fois collectif.

28Yuji Murakami, dans la continuité de sa thèse consacrée à l’Affaire Dreyfus, s’attache ainsi à examiner « le chiasme » entre l’Affaire et la guerre qui révèle le « retour éternel de formes politiques, sociales et mondaines dûment répertoriées » (p. 70). À partir de la comparaison entre ces deux « crises de passion collective17 », il se demande quel fut le rôle de la Première Guerre mondiale dans l’écriture du judaïsme, du dreyfusisme et de l’antisémitisme chez Proust. Des analyses génétiques précises l’amènent à remarquer une croissance notable des thèmes du judaïsme et de l’antisémitisme dans l’œuvre, à partir de la guerre, notamment dans le cycle d’Albertine. C’est par ailleurs la métaphore du kaléidoscope qui permet de visualiser l’histoire des juifs de France, et qui est inspirée par deux influences majeures de la Recherche : L’Art religieux du xiiie siècle en France d’Émile Mâle et Les Doctrines de haine. L’antisémitisme, l’antiprotestantisme, l’anticléricalisme (1902) d’Anatole Leroy-Beaulieu.

29La métaphore du kaléidoscope qui éclaire la vision de l’histoire déployée dans la Recherche conduit ainsi à relativiser l’importance accordée à la guerre. Dans le roman, le conflit ne bouleverse que superficiellement et provisoirement les modes, les jeux d’alliances, les cibles des stéréotypes et des haines collectives. Ph. Chardin et N. Mauriac Dyer rappellent dès lors que chez Proust comme chez Chateaubriand, ce sont des prises de conscience ou des sensations en apparence infinitésimales qui prennent une importance décisive, en constituant des jalons temporels finalement plus déterminants que l’Affaire ou le premier conflit mondial.


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30Cet ouvrage collectif offre une riche synthèse de l’état de la recherche sur le traitement de la guerre et de l’histoire par Proust. Il esquisse en outre une étude de la réception du Temps retrouvé, qui n’avait été que très partiellement réalisée et qui donne actuellement lieu à un séminaire mensuel organisé à l’ENS par l’ITEM18.