Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2015
Février 2015 (volume 16, numéro 2)
titre article
Sophie Feller

La tradition du voyage en utopie

Alberto Beretta Anguissola, Ombres de l’Utopie. Essais sur les voyages imaginaires du XVIe au XVIIIe siècle, Paris : Honoré Champion, coll. « L’atelier des voyages », 2011, 254 p., EAN 9782745322883.

1Il est de coutume d’opposer utopie et dystopie : la seconde ne serait que l’envers de la première, qui tient son nom de la célèbre œuvre éponyme de Thomas More, privilège qui la scelle comme la première pierre de l’édifice littéraire qui va se construire à partir d’elle, si ce n’est contre elle. Le jeu des préfixes, pourtant, n’a rien de symétrique : ce n’est pas au « eu » grec que répond le « dys » qu’on lui oppose, mais au « u », signe d’absence, d’inexistence : l’u-topie comme lieu de nulle part… Voilà qui suffirait, nous semble-t-il, à jeter le soupçon sur ces constructions prétendument « idéales » que nous projettent les utopies. Mais c’est sans compter l’ombre que laisse inévitablement derrière elle le faisceau lumineux qui l’éclaire un instant. Or cette ombre, ou ces ombres devrions-nous dire d’emblée, sont en réalité constitutives du discours utopique lui-même : telle est la conviction d’Alberto Beretta Anguissola qui le conduit aujourd’hui à rassembler ceux de ses travaux qui s’efforcent de l’étayer, et sous-titrés pour l’occasion « Essais sur les voyages imaginaires du xvie au xviiie siècle ».

2Car l’accès au lieu de nulle part, faut-il le rappeler, ne va pas sans voyage, et encore moins sans imagination. Or c’est précisément dans ces mouvements mêmes que les « ombres de l’Utopie » que traque l’auteur se laissent deviner ; ceux-ci en effet sont chargés du contexte (et de l’intertexte) dans lequel ils naissent. Ce sont de telles traces qu’A. Anguissola tente de mettre au jour : à cet égard, la constitution de l’ouvrage a le mérite de rendre compte des linéaments et des étapes successives de ce travail de longue haleine, toujours inachevé, toujours repris et poursuivi, des années 70, date des premiers articles, à aujourd’hui, lente évolution que l’auteur prend lui-même soin de souligner dans une précieuse préface pour qui veut saisir une pensée en mouvement. Mais ce qui frappe le lecteur du recueil qui nous est aujourd’hui proposé dans une collection dirigée par Frank Lestringant, c’est à quel point l’expérimentation et les tâtonnements propres à la démarche mise en œuvre sont aussi ceux de cet objet d’étude lui‑même, et l’un, aux dires de l’auteur, de ses principaux intérêts : l’exploration menée par ces récits de voyages imaginaires ne se limite pas aux seules frontières de la géographie, mais concerne tout autant « les possibilités du discours narratif et d’une anthropologie descriptive et hypothétique » (p. 13) au point, note encore A. Anguissola, qu’« écrire un voyage imaginaire, c’était un peu comme partir en direction de l’ouest pour arriver aux Indes : il fallait du courage » (ibid.).

3La composition de l’ouvrage, toutefois, n’est point chronologique, mais thématique. De fait, la multiplicité des approches choisies successivement par l’auteur justifie un tel choix, et mérite d’être ici précisée. Ainsi plusieurs analyses reposent-elles sur l’examen d’un motif récurrent dans le récit utopique : c’est le cas de la première d’entre elles, « Les cités de l’ombre », reprise d’un livre homonyme paru en 1979, et dans lequel A. Anguissola s’attarde sur la présence, si ce n’est l’omniprésence de la mort dans un tel récit, ce qui conduit l’auteur à souligner une dimension « régressive du texte utopique » indéniable. Voilà qui ébrèche d’emblée notre vision bien-pensante du royaume d’Utopia.

4Mais l’auteur ne s’en tient pas là : près de vingt ans plus tard, ce sont successivement les motifs bibliques les plus présents (chapitre 2), du Paradis Terrestre, dont la cité utopique s’affirme comme une résurgence, à la création en passant par l’idéal néo-testamentaire de la communion des biens au sein de la communauté, puis les figures parentales (chapitre 3) qu’il fait ressortir. La première conclusion qui se dégage d’un tel parcours reste large : elle confirme d’abord et avant tout l’inscription des récits de voyages imaginaires dans une pratique d’écriture des plus communes, faite de reprises et variations sur de mêmes thèmes, notamment ceux qui interrogent l’homme en son identité même : le religieux et l’origine. Dans un article inédit, c’est sur la phénoménologie de la couleur « rouge » que l’auteur s’interroge, couleur qui semble se teinter d’ambiguïté dans le bain de l’utopie. Le lecteur, cependant, en restera tout de même sur sa faim : le lien et la cohérence qui justifient les motifs mis au jour restent à définir, ouvrant une porte à la recherche, comme un appel à la relecture, non seulement des textes cités, mais de toute une tradition littéraire.

5Car tradition il y a, et pas uniquement dans la présence d’hypotextes, aussi célèbres soient-ils que la Bible elle-même… Le genre lui-même a laissé des traces en héritage, et ce malgré l’anarchie esthétique qui semble y présider, tout au moins dans les premiers ouvrages. Ainsi le roman moderne aurait-il notamment hérité, selon A. Anguissola, de cette alliance du temps narratif et du temps descriptif, a priori incompatibles, et que le texte utopique met en œuvre puisqu’il associe de fait récit du voyage et description du lieu « idéal » :

L’apport de la littérature utopique consiste principalement à avoir laissé ses grandes ambitions en héritage au roman. Décrire une société parfaite signifie avoir affaire à la condition humaine en son entier, se mesurer avec la totalité, affronter la multiplicité du réel d’un point de vue unificateur. L’écrivain utopique entend dévoiler le sens ultime de l’existence, vaincre la peur de la mort, découvrir le secret du bonheur, exorciser la souffrance. (« Utopie et roman », p. 91)

6Dans cette ambition réside également sans doute l’une des raisons qui expliquent la présence de ces ombres au cœur de ces « cités du soleil », pour reprendre le titre de Campanella.

7Mais cette tension du récit et de la description se double encore, à en croire l’analyse des langages inventés propres aux peuplades de ces lieux utopiques (chapitre 8), d’une tension entre le passé et le futur. De nouveau, notre perspective s’inverse, et loin de tourner notre regard vers le futur, et si possible un futur plus heureux, le récit utopique nous ramène dans le passé :

On ne se tromperait pas trop en disant que, dans l’expérience de chacun de nous (et des Utopiens eux-mêmes), la véritable utopie, c’est-à-dire la rencontre avec le bonheur, ne se situe ni dans un espace différent et éloigné, ni dans un futur riche en progrès, mais dans quelque chose qui est derrière nous, dans un ensemble de valeurs qui ont été perdues et qu’on ne retrouvera jamais. Le mot « utopie » rime avec nostalgie. (« Langages de nulle part », p. 160)

8De ce point de vue, il conviendrait sans doute de rapprocher de telles analyses de celles menées entre autres par Fr. Lestringant lui‑même sur les récits de voyage et les cosmographies issus de la conquête du Nouveau Monde1 : nombre de critiques s’accordent en effet à dire que ces derniers, et notamment la célèbre Histoire d’un voyage faict en terre de Brésil de Jean de Léry, se nourrissent davantage d’un regard sur le passé — idéal mais perdu (idéal parce que perdu ?) — que sur la nouveauté qui s’offre à leur observation. Sans doute y a-t-il là un trait caractéristique du récit de voyage lui‑même, qu’il soit réel ou imaginaire. Mais dans ce cas, quelle différence reste-t-il pour les distinguer l’un de l’autre ? Et surtout, quel est l’apport spécifique du romanesque dans de tels récits ? Telles sont quelques‑unes des questions que les interrogations d’Alberto Beretta Anguissola entraînent dans leur sillage.

9Rappelons enfin que, si l’utopie est un lieu de nulle part, elle s’ancre toujours dans un espace-temps, celui de l’écriture du récit. En ce sens, elle porte une dernière ombre, celle de la société qui la voit naître. À cet égard, les deux derniers articles de notre ouvrage, consacrés pour l’un aux « monstres et imaginaire des Lumières » (chapitre 5) et pour l’autre à « Mercier, Leopardi et les contradictions des Lumières » (chapitre 8) se révèlent tout particulièrement intéressants, tant du point de vue de l’interprétation proposée que de la méthode d’analyse mise en œuvre. Le premier, paru pour la première fois en 1982, retrace à grands traits l’évolution du rapport au monstrueux qui s’opère au cours même du xviiie siècle, et ce à travers une étude comparée de trois récits utopiques au thème proche que sont La Terre australe de Gabriel de Foigny (1676) d’une part, La Découverte australe de Rétif de la Bretonne (1781) et L’Icosameron de Casanova (1787) de l’autre. D’un siècle à l’autre en effet, les monstres se révèlent moins féroces : la question est alors de savoir si l’héritage littéraire ne participerait pas, à travers le jeu des reprises et de la tradition, à « ouvrir la voie à une victoire sur la névrose des masses » (chapitre 5, « Monstres et imaginaire des Lumières », p. 119), voie qui se serait refermée — ou à tout le moins perdue à nouveau — au moment même où le récit utopique cède sa place. Mais l’étude comparative des textes permet également de dégager certains traits caractéristiques d’une époque donnée, en l’occurrence le siècle des Lumières. Tel est aussi l’enjeu du chapitre 8 qui, comme son titre l’indique, s’efforce de souligner à travers une analyse très rigoureuse de l’influence possible de l’œuvre de Louis-Sébastien Mercier sur celle de Leopardi, les contradictions propres à certains penseurs des Lumières, mouvement qui de fait n’est pas sans ombre lui non plus…

10C’est donc surtout à une relecture — toujours à recommencer — des textes que nous invite finalement ce recueil d’essais, tout aussi stimulant par les démarches méthodologiques et les hypothèses d’interprétation sur lesquelles il repose que par les (premiers) résultats auxquels il aboutit.