Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2005
Été 2005 (volume 6, numéro 2)
Samuel Minne

Hanter les marges du fantastique

Roger Bozzetto et Arnaud Huftier, Les Frontières du fantastique, Approches de l’impensable en littérature, Presses Universitaires de Valenciennes, 2004, 350 p., ISBN : 2-905725-61-3

1Notion qu’on pourrait croire vieillie et rebattue, pire : sans mystère, ensemble d’œuvres sacralisées ou champ littéraire maudit,  « le fantastique » ne semblait plus devoir provoquer la réflexion. Pour beaucoup, et ce malgré une virulente polémique, L’Introduction à la littérature fantastique de Todorov avait apporté un point final à l’étude d’une littérature historiquement délimitée, et théoriquement dévoyée par des prémisses psychologisantes.

2Écrit par deux des meilleurs spécialistes francophones du fantastique, Les Frontières du fantastique s’attaque aux idées reçues et remet en cause le savoir autour des textes. Pour ce faire, ils ouvrent des pistes en se penchant sur les bordures, en se frayant un passage dans les marges, en scrutant les franges d’une notion faussement intelligible. Les recherches en poétique (notamment de l’intertextualité) ou en esthétique de la réception permettent de réinvestir un champ littéraire et un cadre notionnel délaissés.

3Les auteurs rappellent que « si les philosophes dits des Lumières avaient pour ambition de mettre au clair mes choses cachées, ils oubliaient qu’allumer une bougie c’est aussi créer une ombre : cette ombre, le fantastique l’explore » (p. 8). Explorer le fantastique revient aussi, en cherchant à apporter quelque lumière, à se perdre dans les ombres touffues de la critique. L’accent est mis sur la notion bien française de « fantastique », un mot créé de toute pièce à partir des traductions de Hoffmann et Walter Scott. Le vocabulaire étranger est loin de recouvrir le même sens que le mot français, et à travers une très utile mise en perspective et un passage en revue de la critique internationale, les auteurs révèlent l’élasticité de ce que recouvre le fantastique. Fantasy anglo-saxonne elle-même instable, qui englobe alternativement fantastique et nonsense, merveilleux et horreur1 ; lo fantástico hispanique, narrazione fantastica italienne, phantastischen Literatur germanique... font état de frontières mouvantes, qui se chevauchent sans se recouvrir parfaitement.

4Bien plus, la notion francophone, ou du moins sa version théorisée par Todorov (contestée par le grand auteur polonais Stanisław Lem2), en s’exportant, a restreint l’acception du terme au fantastique de l’ambiguïté, tout en influant sur les (rares) traductions de textes critiques étrangers en français. Arnaud Huftier étudie la tentative d’imposer la notion de « fantastique moderne », prise dans une tension entre « intellectuel » et « populaire », dans le but de légitimer une littérature déconsidérée, tension qui se cristallise sur l’opposition entre fantastique de l’ambiguïté (les œuvres de Théophile Gautier, Edgar Poe, Henry James, Jorge Luis Borges…) et fantastique de la monstration (Lovecraft, Stephen King, par exemple).

5De son côté, Roger Bozzetto croise les feux de l’histoire, de la psychanalyse et de la poétique pour cerner « la visée fantastique », qui lui permet d’énoncer une intéressante proposition : les œuvres fantastiques « rendent compte de l’affleurement, dans le monde du quotidien représenté, d’un aspect informulable conceptuellement ou d’un infigurable. L’un de ses effets est souvent, pour le lecteur ou le spectateur, une sensation de manque ou d’excès engendrant malaise, terreur ou horreur, ainsi qu’une certaine jouissance qui en résulte » (p. 54). Aux fantastiques d’ambiguïté et de monstration mis en évidence et étudiés par Denis Mellier, il ajoute ainsi un fantastique de sidération.

6Le prologue et la première partie invitent ainsi à parcourir des textes tant canoniques que méconnus, tant fantastiques au sens restreint qu’aux frontières d’une notion encore insuffisante.

7Le fantastique déborde en effet ses frontières, poreuses, évanescentes, pour s’épancher sous d’autres labels, d’autres dénominations. Les transgressions génériques (que Roger Bozzetto étudie dans le sens de récits pièges, sur le modèle des trompe-l’œil picturaux), les « brouillages » entre les genres abondent : Arnaud Huftier prend pour biais le roman policier lorsqu’il traite du fantastique et de la religion (« Des fils du diable ? »), ou des « détectives de l’étrange ». Le Harry Dickson de Jean Ray étudié par A. Huftier, Jules de Grandin de Seabury Quinn et Thomas Carnacki de W. H. Hodgson étudiés par Roger Bozzetto confirment la jonction des figures inspirées de Sherlock Holmes et des énigmes surnaturelles, qui recyclent les clichés tant du fantastique que du policier.

8Le fantastique émerge également des créations littéraires qui gravitent autour de l’expérience onirique. Dans la mythologie romantique, rêveurs et poètes s’identifient par leur sensibilité exacerbée3, qui fait de l’espace onirique une source d’inspiration du fantastique : Le Château d’Otrante de Walpole, Frankenstein de Mary Shelley tirent leur origine d’un rêve de l’auteur ; Lewis, Nodier, Gautier, Nerval tirent parti du brouillage entre rêves et réalité.

9Ce brouillage mène également à la genèse d’autres dénominations, relevant d’autres réalités littéraires proches : « real maravilloso » hispano-américain, « magisch realisme » initié avec le manifeste de Johan Daisne De Trap van steen en wolken (L’Escalier de pierre et de nuages), fantasy victorienne de William Morris ou fantasy postmoderne de Salman Rushdie... Ces étiquettes mal connues en France renvoient à la méconnaissance générique des littératures étrangères.

10Certaines œuvres qui semblent cataloguées définitivement s’avèrent de leur côté à cheval sur deux genres. L’étude de la Nuit des mutants, roman d’ « anticipation fantastique » de Jean Sadyn, permet de reconsidérer la part fantastique de ses hypotextes en anticipation, L’Ile du docteur Moreau (1896) de H. G. Wells et Le Docteur Lerne (1906), de Maurice Renard. La coprésence du fantastique et de l’anticipation, autour de l’idée de création (de monstres, de mutants) amène à s’interroger sur un thème que se disputent le fantastique et la science-fiction : le traitement fictionnel de la quatrième dimension. Là encore, en s’appuyant sur les projets idéologiques, philosophiques et esthétiques des auteurs, Arnaud Huftier parvient à éclairer les enjeux d’une littérature méconnue. De son côté, Roger Bozzetto oppose clairement la recherche d’un « sense of wonder » propre à la science-fiction au fantastique, dans des romans de « hard science » où l’impensable prend un tour résolument possible.

11Ce tour d’horizon laisse imaginer la largeur du champ que se donne le fantastique, pour peu qu’on en explore ses frontières. Mais le fantastique ne fait pas seulement irruption sous d’autres cieux ou au sein d’autres genres, il tend à une forme d’introspection provoquée par sa « nature » et son statut problématiques.

12Au détour d’une étude de quelques nouvelles et romans de Claude Seignolle, A. Huftier met au jour le fonctionnement métaphorique de l’organique chez cet auteur : liant l’intérieur et l’extérieur, l’organique ne déboucherait que sur du vide, un vide spirituel. Mais c’est lors de l’éblouissante lecture d’une nouvelle tirée des Chroniques martiennes, « Usher II » de Ray Bradbury, qu’il rend évident un autre fonctionnement métaphorique des littératures populaires. Ecartées des lieux de légitimité, laissées à la marge, astreintes à la sérialité et à la reprise des mêmes ficelles, elles se dirigent alors, par la volonté d’auteurs plus singuliers qu’il n’y paraît, vers l’autoréférence4. On assiste à bien plus qu’au passage au second degré décrit par Gérard Genette5. La mise en abyme de leur statut délégitimé et de leurs stratégies narratives transparaît avec force : le fantastique populaire « fait de son mode de production et de consommation le soubassement métaphorique du récit et joue de l’évidence du signe » (p.112). Ainsi, « Usher II » réfléchit son absence de légitimité critique en jouant de l’intertexte (Poe) et du jeu sur l’original et les copies, la hiérarchie entre la littérature mimétique et la littérature de l’imaginaire.

13D’importantes parties consacrées à la religion et au mythe finissent également par renvoyer aux puissances de la littérature fantastique, lorsqu’elle joue des peurs et des croyances. L’étude du sacré dans  Malpertuis  de Jean Ray rappelle la dégradation du sacré qui y préside, et la lecture sociale qu’on a pu en faire : un portrait de la moyenne bourgeoisie en déroute6. De même, la mise en forme du récit comme objet d’un vol, et le dévoilement de la nouvelle qui servit de point de départ à Jean Ray, miment le statut d’une littérature vue comme « mineure », comme condamnée à une forme de délinquance.

14Les œuvres fantastiques amènent ainsi à une réflexion sur la littérarité. Un texte narrant sa folie, comme celui du président Schreber, le patient de Freud, peut-il être classé dans la littérature fantastique, s’interroge Roger Bozzetto ? La question peut alors s’étendre à tout un ensemble de textes, qui mêlerait aussi bien Nerval que Nijinski ou Artaud, Janet Frame que Mary Berke ou Leonora Carrington7, … Les Mémoires d’un névropathe oscillent entre fiction et diction, entre ce que Genette appelle genres conditionnels et genres constitutifs. Ce n’est pas une fiction, mais ses qualités et un ensemble de critères permettent de le déplacer du récit de cas psychiatrique à la littérature (ce qui est d’ailleurs l’enjeu des Mémoires en général). Entre réhabilitation littéraire (le cas Schreber), déclassement et réinscription (le cas de Jean Sadyn), l’usage de la notion permet d’interroger les œuvres et leur classement. Les Frontières du fantastique, en définitive, s’attachent à inquiéter la lecture du fantastique, non pas omniprésent (ce qui reviendrait à affadir la notion) mais venant insidieusement déplacer les limites, dénoncer les certitudes, favoriser les découvertes.

15Brassant de nombreux thèmes vus comme autant de frontières mouvantes, jouant sur l’évanescence d’une notion toujours à cerner, ce recueil d’articles tient le pari de la cohérence, grâce à un plan thématique, et à l’indéniable complémentarité de ses auteurs. Une bibliographie très complète, impressionnante à défaut d’être exhaustive (est-ce d’ailleurs souhaitable ?8), montre la richesse critique qui attend les chercheurs. Des lectures stimulantes et de lumineuses synthèses font toute la valeur d’un recueil qui vise à repenser une littérature de l’impensable.