Acta fabula
ISSN 2115-8037

2014
Décembre 2014 (volume 15, numéro 10)
titre article
Lucia Eniu

L’imagerie objectale fétichiste

Massimo Fusillo, L’objet‑fétiche. Littérature, cinéma, visualité, Paris, Honoré Champion, 2014, 239 p. EAN 9782745326218.

« L’objet qui affecte1 »

1L’objet‑fétiche est une histoire. Une histoire qui implique passion et séduction et qui raconte des moments exquis — une rencontre, une relation, une présence ou une absence, un départ, etc. — marqués d’un passé plus ou moins révolu et d’un espace à saveur mémorielle. Imaginons une incursion dans une brocante, un espace objectal impressionnant, où la couleur du temps a la teinte du cuivre. Une teinte rose saumon, cachée discrѐtement sous la poussiѐre des années. Parmi ce méli‑mélo exotique et baroque, combien d’objets ? Combien d’histoires s’y cachent qui racontent, dans leur langage muet, des liaisons d’âme et dont les valeurs symboliques ou affectives transforment en fétiches ? Parmi eux, pourquoi pas,

un porte‑cigare, des gants noirs, un verre sur lequel sont gravées les initiales du nom et du prénom du propriétaire, un crachoir en argent, une gomme friable, un astrolabe, un éventail, une paire de boucles d’oreille (ou, plutôt, deux paires), un mannequin, un vieux pistolet, une balle de baseball, une balle aux jointures en or… (p. 7)

2C’est avec cet amalgame d’objets que Massimo Fusillo, professeur de critique littéraire et de littérature comparée à l’Université d’Aquila, en Italie, ouvre la préface de son essai.

3L’auteur commence son voyage à travers l’imagerie objectale fétichiste par une présentation du terme « fétichisme » qu’il considѐre comme « un concept fondamental de la modernité » (p. 7) et dont il présente l’histoire, à partir de son emploi religieux en Afrique, jusqu’à sa perception postmoderne. Ce qu’il paraît important de retenir des approches marxiste, anthropologique et psychanalytique que l’auteur emploie d’une façon complexe et détaillée, c’est l’idée que le fétichisme représente « le substitut symbolique d’une plénitude originaire perdue pour toujours. » (p. 8)

4On a beaucoup écrit sur ce terme à multiples connotations. On l’a présenté et analysé de plusieurs points de vue. Sa complexité est liée, sans doute, à la complexité de l’homme, notamment à son psychisme, à son imaginaire et à sa capacité créatrice. Voilà pourquoi M. Fusillo entend traiter le fétichisme en liaison étroite avec les divers domaines de la création artistique, à savoir la littérature, l’art contemporain et le cinéma.

Le fétichisme [affirme‑t‑il] travaille toujours sur le détail : il le valorise, l’infinitise, il fait entrer dans son microcosme tout un macrocosme de passions et de narrations ; ce sont des procédés qui ont beaucoup de traits communs avec l’écriture littéraire et la créativité artistique. (p. 9‑10)

5Le parcours que l’auteur nous propose se concrétise en deux mouvements qui s’opposent et s’entrecroisent sans cesse. Il y aurait, d’une part, la catégorie de l’inquiétante étrangeté, les écrivains et les artistes de ces mondes fantastiques qui projettent sur les fétiches des valeurs symboliques et émotionnelles, d’autre part, les écrivains et les artistes du xxe siѐcle, attirés par une matiѐre « brute, inanimée, inorganique », à « racines anthropologiques trѐs prononcées. » (p. 10)

6Étudier le fétichisme devient, pour l’auteur, une provocation. Son livre, fruit de ses lectures, de son savoir complexe et profond et de son penchant pour tout ce qui a trait à l’histoire humaine, à son devenir créateur et à son côté mythologique, prend l’allure d’un périple cathartique. Le fétichisme y est perçu comme un allié important de la création artistique et littéraire que la pulsion scopique et la visualité nourrissent dans la même mesure. Ce que M. Fusillo réussit à transmettre entre les lignes c’est une invitation, pour le lecteur, à profiter des portes et des perspectives qu’il ouvre à chaque page, afin qu’il puisse développer et partager des idées sur ce domaine séducteur.

L’imagerie fétichiste — typologies, nuances & corrélations

7Élément catalyseur de toute création littéraire et artistique, l’objet‑fétiche connaît plusieurs typologies : l’objet‑fétiche séducteur, l’objet‑fétiche mémoriel, l’objet à pouvoirs magiques, l’objet‑fétiche théâtral, l’objet‑icône, dont l’auteur trouve des illustrations dans la littérature, le cinéma et l’art contemporain.

8Étroitement lié à la visualité, le fétiche devient un objet séduisant qui a un pouvoir décisif sur l’action. Présent dans les Argonautiques d’Apollonios de Rhodes sous la forme de la Toison d’or, « objet exceptionnel aux connotations magiques » qui engendre un plaisir fétichiste, l’objet‑fétiche sensoriel s’insinue dans le théâtre goldonien, à côté de l’objet‑fétiche des marchandises, pour se doubler, chez Max Ophüls, d’un fétichisme mémoriel et obsessif.

Le fétichisme mémoriel

9Comment réactiver la mémoire, sinon à l’aide d’objets qui évoquent des mondes révolus et qui, dans ce cas, remplissent une triple fonction : de substitution, thérapeutique et cathartique ? Fondé sur l’alliance entre absence et présence, le fétichisme mémoriel suppose répétition et ritualité. Le pied, lié au fétichisme sexuel dans Les Affinités électives de Goethe, le verre, moteur de l’histoire d’amour d’Édouard et Odile, la pierre, dans le roman Eugénie ou la résignation de Sophie von La Roche, sont des objets‑fétiches singuliers, précieux, liés à l’érotisme, qui marquent, dans la production romanesque du début du xixe siѐcle, surtout en Allemagne, l’époque d’un fétichisme considéré comme un moment magique et animiste. Avec les Grandes espérances de Dickens, le fétichismemémoriel se double d’un aspect obsessionnel, réaliste, morbide.

10Le xxe siѐcle voit apparaître, au sein de la littérature d’émigration, un autre type de fétichisme mémoriel, évoquant un univers perdu à jamais, que seule la mémoire peut faire renaître. Dans Les Enfants de minuit de Salman Rushdie, ils’agit d’un crachoir en argent, un objet précieux ayant trait au corps et aux sens, qui, évoqué à l’aide de l’image argentique, permet un voyage à travers divers espaces, divers moments de l’histoire, en remplissant plusieurs fonctions narratives. Avec Le Musée de l’innocence d’Orhan Pamuk, M. Fusillo nous fait entrer dans « une littérature qui tend vers la spatialité et la visualité, et vers l’installation artistique du musée » (p. 74), où les objets‑fétiches mémoriels surprennent par leur diversité et par l’expérience sensorielle et thérapeutique qu’ils offrent. Ce que l’auteur trouve dans ce roman surchargé d’objets‑souvenirs dont il fait une analyse détaillée, c’est « le motif du lien entre les objets et les rêves, les visions, les constructions de l’imagination. » (p. 75) Ajoutons aussi cette sensation de bonheur, de plaisir que l’auteur retrouvera chez Virginia Woolf et chez Magda Szabo et que nous avons remarquée aussi chez Michel Tournier.

11Dans le domaine des arts visuels, c’est Louise Bourgeois que M. Fusillo évoque, en remarquant que, dans son œuvre à caractѐre subjectif et mémoriel, le fétichisme se situe à plusieurs niveaux, culminant avec un « animisme de fond, qui amѐne l’artiste à charger les objets de valeurs subjectives. » (p. 81) L’œuvre de Christian Boltanski est abordée à travers ses créations marquées par la Shoah et avec sa série vestimentaire. Quant à l’image argentique, l’auteur choisit de présenter Sophie Calle, qui réussit à transformer la photographie en objet‑fétiche mémoriel, « une empreinte du vécu, un détail éternisé, un instant cristallisé et exposé à la mémoire de l’oubli. » (p. 89)

L’univers de l’inquiétante étrangeté romantique

12Peuplée d’objets qui deviennent, parfois, sous l’œil des écrivains‑voyeurs, de véritables personnages, la littérature romantique ne cesse d’inciter à la critique. M. Fusillo y retrouve les objets‑fétiches magiques, animés, devenus, dans cet univers inquiétant, des « médiateurs » (p. 92) entre le réel et l’irréel. Parmi eux, les lunettes et les lorgnettes du conte L’Homme au sable, où l’angoisse, l’illusion et la folie s’enchaînent dans une valse baroque à échos freudiens. C’est à partir de ce conte que l’automate — perçu par Pierre Péju comme une « métaphore de l’humanité‑marionnette du destin2 » — renaîtra, au‑delà du récit hoffmannien, dans l’imagination du constructeur de poupées, le peintre Hans Bellmer. Nous voici hors de la littérature, dans le monde de l’art, où l’automate romantique incarné dans cette « fille artificielle » réussit à dépasser, comme le souligne P. Péju, le sentiment de l’inquiétante étrangeté, pour respirer l’air de la liberté. Dans le récit Melück Marie Blainville d’Achim von Arnim, l’habit du comte de Santrée devient un objet‑fétiche‑mannequin à valeur mémorielle et symbolique, puisqu’il porte la trace des larmes de sa bien‑aimée. Sa capacité magique de dédoubler la personne, comme si elle était un automate, renvoie au thѐme du double qui traverse la littérature universelle et qui, à l’époque romantique, s’épanouit, grâce à son aspect magique, étrange, inquiétant. Le portrait s’y inscrit, lui aussi, avec cette « adoration fétichiste » de l’artiste, « soumise à un idéal artistique totalisant » (p. 98). M. Fusillo y évoque Le Portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde, avec son esthétisme et son « goût maniériste pour les choses bizarres » (p. 101) et son ambition de créer un « moi multiple et flexible » (p. 102). La fascination du portrait dépasse les frontiѐres du livre pour entrer dans la sphѐre du cinéma, avec le film éponyme.

13Loin de ce fantastique voilé de mystѐre et d’inquiétude, le néo‑fantastique du xxe siѐcle permet aux écrivains et aux lecteurs de s’interroger sur « les limites de la perception et du savoir » (p. 105). Kafka estchoisi comme l’écrivain représentatif de cette lignée moderniste, grâce à la « combinaison visionnaire et énigmatique complѐtement idiosyncrasique » qu’il réussit à réaliser, en reprenant d’une maniѐre originale et singuliѐre certains thѐmes du début du siѐcle. Dans Le Souci du pѐre de famille, Odradek est un être mystérieux dont la description pourrait glisser en quelque sorte vers un néo‑fantastique « new weird » de la taille de China Miéville. Tout comme les apparitions choquantes que ce dernier décrit dans Perdido Street Station, Odradek est un amalgame complexe qui fonctionne, qui a une vie, qui bouge et parle. Transmuée dans l’art, cette dimension d’altérité voilée de mystère apparaît sous la forme d’un collectionnisme nouveau en plein xixe siѐcle. Cette « immense accumulation de fétiches provenant du monde entier » donne naissance à un phénomѐne esthétique complexe à racines mythologiques et exotiques : le primitivisme. M. Fusillo rappelle, entre autres, Gauguin, avec La belle Angѐle et Picasso, avec ses choquantes et scandaleuses Demoiselles d’Avignon quipréfigurent, en quelque sorte, l’œuvre vidéaste, inquiétante et animiste, de Tony Oursler, une « contamination entre vidéo d’art, sculpture et design qui enveloppe tout l’espace architectural de l’installation » (p. 113).

L’écriture fétichiste ou l’objet‑fétiche narratif

14Parsemé d’objets ordinaires, quotidiens, apparemment sans importance, Madame Bovary inaugure un nouveau type d’objet‑fétiche qui, par sa force mythopoétique, crée et recrée des mondes possibles, anime le récit, suscite des intrigues alternatives à la réalité. M. Fusillo traite de « l’écriture fétichiste flaubertienne », cette maniѐre dont on peut raconter au moyen des objets. Toute l’intrigue y tourne autour des objets, du détail. Le récit devient « fragmentaire, totalement subjectif, fait d’hypothѐses, de visions, de passions » (p. 121). Au cinéma, c’est Elia Kazan, avec une reprise du roman inachevé de Fitzgerald, Le Dernier Nabab, qui exploite le mieux cette vision flaubertienne du fétichisme narratif.

Théâtralité & spectaculaire

15Le côté théâtral que tout objet‑fétiche cache, peu ou prou, est mis en valeur dans deux mouvements littéraires : l’esthétisme, que l’auteur choisit de représenter à travers l’œuvre huysmansienne — À Rebours serait, à sesyeux, « une sorte de Bible » de l’esthétisme — et le naturalisme. Si, dans le premier cas, l’auteur parle d’un fétichisme performatif, dans Au bonheur des Dames, où le spectaculaire est inscrit dans la fascination que les objets parsemés dans les vitrines des magasins exerce sur les femmes, il découvre un fétichisme de la marchandise.

16En ce qui concerne Joyce, avec Ulysse, M. Fusillo présente en quelques lignes l’épisode de la visite au bordel, où l’on peut parler d’un fétichisme sexuel à diverses nuances.

17À l’époque postmoderne, c’est le camp qui devient un domaine d’étude privilégié pour notre auteur. Il s’agit d’« un goût » aux « origines maniéristes, baroques, rococo », où le fétichisme devient « un phénomѐne omniprésent ». L’Histoire de Vénus et Tannhäuser d’Audrey Beardsley en est un exemple significatif. Au cinéma, c’est L’Impératrice rouge que l’auteur trouve significatif pour le côté théâtral du fétichisme et où il remarque « la présence encombrante et obsessionnelle du décor » (p. 153).

18Pour ce qui est des installations, ce genre artistique contemporain qui valorise l’espace en lui conférant un air de théâtralité et de spectaculaire, c’est à Kienholz et à Kabakov que l’auteur a pensé pour montrer comment la vie contemporaine peut être transformée en art. Les personnes y deviennent des choses, les choses se métamorphosent en êtres. Les objets quotidiens prennent l’allure fétichiste d’un monde révolu.

19Le dernier sens du terme « théâtralisation » serait, selon M. Fusillo, le « sadomasochisme », une « pratique sexuelle […] mentale et culturelle qui utilise des codes, des rites, des scénarios et un décor toujours créatif » (p. 160‑161) et où les objets jouent un rôle fondamental.

Le fétichisme de la banalité

20La banalité de l’objet devient, pour les romanciers et les artistes modernistes, un domaine de recherche et d’inspiration. Le monde objectal quotidien est transfiguré dans leurs œuvres de diverses maniѐres. M. Fusillo parle d’un fétichisme mental dans le cas de Proust et de Woolf et d’un fétichisme féminin chez Djuna Barnes, avec Le Bois de la nuit. Le roman La Montagne magique, avec lequel on entre dans un monde où les objets‑fétiches respirent un air fantasmatique érotique, ouvre la voie vers un fétichisme lié à la pathologie. M. Fusillo y inscrit Raymond Isidore e la sua cattedrale de Edgardo Franzosini, La porte de M. Szabo et Homer and Langley de E. L. Doctorow. Il s’agit, dans tous ces romans, d’une passion pathologique pour les objets insignifiants.

21Le Nouveau Roman ajoute, à cette lignée fétichiste du banal, une nouvelle dimension : le monde objectal reçoit des valeurs symboliques et une importance centrale dans l’intrigue romanesque. C’est le cas, entre autres, des Gommes de Robbe‑Grillet. L’oulipien Pérec propose, avec La Vie mode d’emploi, un univers objectal fétichiste à échos obsessionnels, lié au détail minimal et au quotidien. Dans le domaine cinématographique, c’est le film Dillinger est mort de Marco Ferreri qui est « dominé par les objets et par l’absurdité du quotidien » (p. 199). La fascination pour l’altérité de la matiѐre s’insinue aussi dans l’arte povera, un mouvement du xxe siѐcle caractérisé par la réduction à l’essentiel, par un penchant pour les matériaux archaïques, primordiaux, bruts et par le rapport entre culture et nature.

L’unicum postmoderne

22La littérature postmoderne propose des objets chargés de significations symboliques et mémorielles. C’est le cas, dans Outremonde, le roman de Don DeLillo, d’une balle de baseball provenant d’un match de 1951, qui provoque un « plaisir fétichiste, surtout tactile […] chez le personnage » (p. 209). C’est un objet qui s’inscrit, par son appartenance à un événement unique, spectaculaire, dans ce que l’auteur appelle la série des objets‑icônes : un « unicum » (p. 211) Dans le roman L’Homme à l’autographe de Zadie Smith, l’autographe dévoile « les mécanismes de l’obsession fétichiste : la projection sur le détail d’un désir tendanciellement infini » (p. 212). Dans Snuff, Chuck Palahniuk offre une autre typologie d’objet‑icône : il s’agit d’une reproduction en plastique des organes sexuels appartenant aux grands acteurs du porno (p. 215). Les arts plastiques proposent des objets‑icônes variés présents dans le Pop Art et dans la commodity sculpture, dont l’exemple le plus pertinent serait le Pig Island de Paul McCarthy :

une installation […] où défilent des pirates, des clowns, des Pѐre Noël, des pots de ketchup, des avatars faits maison, des icônes du spectacle, des cochons, des bouteilles de whisky. (p. 219)


***

23C’est par ce bric‑à‑brac chaotique, impressionnant par son accumulation infinie et par son caractѐre animiste, que l’on pourrait achever la présentation du livre de Massimo Fusillo, comme pour souligner l’idée que tout objet, du plus humble au plus précieux, pourrait être chargé d’un sens symbolique et devenir le substitut d’une « plénitude perdue ». Il reste, pourtant, beaucoup à dire sur ce livre qui, pour un bibliophile, pourrait devenir, à son tour, un objet‑fétiche, concentrant entre ses pages une riche histoire du fétichisme. Loin de le considérer comme un phénomѐne à connotations négatives lié à la perversion individuelle ou sociale, à la sexualité et à la société de consommation, l’auteur entend présenter le fétichisme à la lumiѐre des conceptions modernistes, des recherches sur la visualité, comme « quelque chose qui est en nous », « un défi qui requiert des analyses culturelles ardues » (p. 8). Cette idée est en accord avec la pensée postmoderne qui marie visualité — imagerie surabondante — altérité, éclectisme et contrastes.

24L’objet‑fétiche. Littérature, cinéma, visualité n’est pas un livre exhaustif. Il se présente comme un espace ouvert, promettant d’autres incursions. M. Fusillo s’y distingue par la rigueur de son analyse détaillée, par sa capacité extraordinaire de tisser des idées, de faire des connexions et de filtrer toute pensée, toute image à travers son univers créatif.