Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2005
Été 2005 (volume 6, numéro 2)
M. Padilla García

Retour vers Monsieur Ouine

Éudes bernanosiennes, 23 : « Monsieur Ouine » 3 : L’écriture romanesque et l’univers du Mal, Paris-Caen, Minard, 2005.

1Voilà le troisième volume dédié par les Études bernanosiennes à Monsieur Ouine, à l’occasion du 60º anniversaire de la publication du roman (Brésil, Rio de Janeiro, Presses Atlantica)

2Ce volume, divisé en trois parties, est précédé d’un avant-propos. La première division, consacrée au roman bernanosien, est composée de sept articles, suivis par deux articles sur des thèmes autres que Monsieur Ouine, qui forment la deuxième partie sous le nom d’Études. La dernière partie nous présente des recensions sur les récents ouvrages consacrés à Georges Bernanos.

3Dans « Monsieur Ouine ou la crise de la parole », Robert Benet offre une étude sur l’écriture, la langue et les rapports que les personnages nouent avec elle, en même temps qu’elle les caractérise. Le point de départ est inscrit dans le titre même du roman, Monsieur Oui-ne, le nom du personnage renvoyant à l’Evangile : « Que votre langage soit : «oui? oui», «non? non»: ce qu’on dit de plus vient du Mauvais » (Mt 5, 27). De là la dialectique à l’œuvre dans le roman : le oui et le non, le Mal, le vide, le froid, opposés au Bien, la plénitude spirituelle, la chaleur de l’amour de Dieu… dialectique dans laquelle s’insèrent les différents personnages, représentants d’un monde qui se meurt sous la résignation, la stagnation, un monde qui crève de sa propre inanité dans les brumes fantomatiques d’un temps sans poids et d’un espace sans désir, avec des mots ternes et des pensées sous-alimentées. Mais rien n’est perdu car une foi et une espérance s’élève, un appel à l’ouverture, à la vérité, au Oui.

4 Élie Maakaroun étudie « les jeux du savoir et du pouvoir » dans ce roman, soit ici encore une complexe dialectique : entre le narrateur et le lecteur, entre les personnages ensuite, entre la présence humaine et le monde.

5Juliette Le Bellec étudie le thème de l’eau, très présent dans Monsieur Ouine sous un grand nombre de formes (pluie, brume, flaques et boue, mer, étangs, rivières et lacs, eau de ménage ou de boisson, larmes et sueur), établit des liens symboliques qui élargissent d’une manière significative, le cadre du récit et insèrent les personnages dans une histoire qui dépasse largement le contexte de la fiction pour finalement, révéler les véritables jeux du roman. Ce thème de l’eau situe Monsieur Ouine dans un cadre spatial et temporel homogène, « sans commencement ni fin » (I, 1561), à l’image de la mer.

6Marcelle Stubbs (« Jambe-de-Laine ou la folie en question ») relève les incohérences inscrites dans la trame narrative et temporelle du roman, et montre comment, à travers ces ambiguïtés et incohérences, l’œuvre trouve toute sa force dénonciatrice : celle de la folie d’une histoire (l’histoire d’une paroisse morte et en proie au démembrement) mais aussi celle de la folie de l’Histoire, puisque sa rédaction est contemporaine des dictatures qui ont généré la Deuxième Guerre Mondiale. Les mécanismes de la folie seront déclenchés par ce que Stubbs appelle un « Manque essentiel », à savoir : une nostalgie à la pensée de ce qui est à jamais perdu. Manque qui ne peut être exprimé que « sous des formes aberrantes et monstrueuses ». Et parmi les personnages, c’est Jambe-de-laine qui occupe le rôle de la folle, en renvoyant toutefois implacablement aux habitants de Fenouille le spectre de leur propre chaos intérieur. C’est donc selon Stubbs, un roman du débordement en tant qu’expression du vide, qui découvre à travers ses écueils éparpillés la réalité qui hante tant de personnages : « (…) une crise de folie de l’humanité, une catastrophe aux dimensions jusqu’à présent inconnues », empruntant ici Stubbs les mots de Hans Aaraas1.

7Pierre Gille nous invite au rendez-vous entre la fiction bernanosienne et de l’Histoire ; substance du récit, le rapport du roman à l’Histoire révèle aussi le lien étroit entre la production romanesque et l’œuvre polémique de Bernanos. Rendez-vous très surprenant : celui de Monsieur Ouine et d’Adolf Hitler, le personnage historique, repris, pensé, très souvent évoqué par le romancier dans ses écrits de combat, notamment Les Enfants humiliés. Bernanos articule donc les plans de la fiction et de la réalité et d’autre part le plan du personnage du roman et celui du personnage réel fruit de l’imaginaire polémique, un personnage qui reçoit, comme Ouine le titre de Monsieur. Hérésie sur laquelle Gille établit cette étude, qu’il justifie par l’existence du personnage (ou des personnages historiques) lui-même, qui est bien réel aux yeux de Bernanos, mais que sa vision métamorphose aussitôt en créature de fiction. Et en même temps que le personnage historique, Monsieur Ouine est convoqué par le roman au grand rendez-vous de la Deuxième Guerre Mondiale : tous deux, comme représentants de l’ensemble des illusions et des mensonges d’une époque, comparaissent  finalement au tribunal du réel. Perspective qui permettrait de jeter quelque lumière nouvelle sur le personnage, le livre, et notamment sur leur double genèse, tous les deux abandonnés à partir de 1936, et fini en mai 1940, c’est-à-dire à la veille de l’écrasement des armées françaises par les armées allemandes.                                                                                                                                          

8Juan Asensio ouvre son article, intitulé « Le Démoniaque selon Sören Kierkegaard dans Monsieur Ouine », par une définition du « démoniaque », en faisant appel à deux philosophes qui, les premiers ont appliqué à Monsieur Ouine la catégorie de démoniaque telle que Kierkegaard l’a définie :  Jean-Louis Chrétien et Jean-Luc Marion. Tous les deux aboutissent aux mêmes conclusions sur la présence du démoniaque — concept relié à la perte de la parole, à la servitude volontaire d’une aphasie, conséquence finale d’une « distance prise avec la parole, par le silence, le mensonge, la réticence ou le bavardage ». L’auteur affirme à son tour l’importance de ce « démoniaque » dont il dégage les principales caractéristiques — l’hermétisme, l’ennui.

9L’article suivant, « Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad et Monsieur Ouine de Georges Bernanos : le regard sur le Mal », envisage les similitudes et convergences entre Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad, et Monsieur Ouine. Le roman de l’écrivain anglo-polonais a été lu par Bernanos avant la publication de Sous le soleil de Satan, très loin donc du dernier roman bernanosien auquel il est ici comparé. Principale parenté : la symbolique de la voix, son influence néfaste ainsi que son épuisement final. Voix plurielles, qui appartiennent aux deux personnages principaux, Kurtz, voix des ténèbres et Ouine, voix du néant. Ces voix sont surtout des voix viciées, fantomatiques qui symbolisent l’éclipse et l’aphasie du Verbe.

10Sous le titre « Un Voyage dans des « lieux d’être » : sur les traces de Georges Bernanos et de Jean Sullivan », Maria Antonietta La Barbera tire de l’œuvre de Bernanos et Jean Sullivan des « suggestions sans relation étroite » sur la commune envie des deux écrivains, de confier aux lecteurs leur écriture afin que de celle-ci puisse reconduire le lecteur au centre de soi-même. L’existence même des deux auteurs a d’ailleurs en commun l’errance, la passion fidèle de l’écriture, sur laquelle ils ont construit un « lieu d’être ». La littérature aidera donc à découvrir un lieu, « le lieu du moi », où l’être expérimente toute sa richesse, élargit ses horizons et s’œuvre à « l’humble joie ». Tous les deux partagent aussi le désir, voire le besoin de parler de s’offrir « à la merci des passants » (II, 879), à la merci des lecteurs auxquels ils veulent montrer à travers l’acte d’écriture comme une possibilité pour retrouver le surnaturel dans le quotidien face au monde des convections et mascarades, face à la civilisation moderne, « conspiration universelle –celle-ci, contre toute espèce de vie intérieure » (III, 1025), les mascarades et les conventions d’un monde moderne.

11L’étude de Pierrette Renard rapproche ensuite « Georges Bernanos et Mohammed Dib : Nouvelle histoire de Mouchette et L’Infante maure » : deux œuvres structurées comme des errances, deux exemples de l’angoisse qui envahit deux adolescentes, et leurs fuites vers le rêve et l’imaginaire. Cette étude est surprenante à première vue, si l’on tient compte des différences qui séparent leurs auteurs appartenant à deux univers narratifs et culturels très différents : culture européenne chrétienne et culture arabe et musulmane. L’article révèle pourtant bien des rapprochements possibles entre ces romans et finalement ce qui rapproche les deux univers romanesques.

12Le volume offre encore des comptes rendus sur quatre ouvrages récents consacrés à Bernanos:

13Georges Bernanos – la scrittura-parola di un uomo libero. Maria Antonieta La Barbera e Gerlanda Saieva eds. Palermo, Citta di Palermo, Assessorato della Cultura, 1999. 182 p.  Par Michel Estève et Pierrette Renard

14Bernanos et ses lecteurs. Joseph Jurt et Max Milner eds. Paris, Klincksieck/Berlin, Verlag  Arno Spitz GmbH, 2001. 216 p. Par Michel Estève

15BENOIT, Éric. De la crise du sens à la quête du sens –Mallarmé, Bernanos, Jabès. Paris, es Éditions du Cerf, 20001. 153 p. Par Philippe Le Touzé.

16GORDAN, Dom Paul. Mon vieil ami Bernanos. Préface de Sébastien LAPAQUE. Paris, Cerf, 2002. 84 p. Par Michel Estève