Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2005
Été 2005 (volume 6, numéro 2)
Laure Lassagne

Manuel de survie en milieu balzacien

Franc Schuerewegen, Balzac, suite et fin, Lyon, ENS-Editions, 2004, 148 p.

1Prendre du recul, dresser le bilan de vingt ans de logique moderniste en Balzacie… Franc Schuerewegen jette sur la modernité un regard assez morose : serait-elle un chemin qui ne mène nulle part ? Aussi, son Balzac, suite et fin  se veut un plaidoyer, plaidoyer pour une « meilleure hygiène mentale en milieu balzacien ».

2L’auteur revient sur les luttes d’il y a une vingtaine d’années entre néo-balzaciens et arrière-garde. La modernité se construisant à coup de déconstructions, son point de départ consiste à dénicher un ennemi à combattre et à défigurer. On le trouva tout d’abord dans les épigones d’un lansonisme tenace, auquel on opposa le texte, rien que le texte. Puis, il fallut débusquer un nouvel ennemi, et la chasse reprit.  Les néo-balzaciens le traquèrent dans leur propre camp : ce fut le texte clôt, et l’on se mit, contre cette idée de clôture et d’achèvement du texte, à s’intéresser à l’avant-texte.

3Le premier chapitre s’efforce de mettre au jour ce mécanisme, la création d’adversaires postiches, d’ennemis illusoires, exhumés en fonction des besoins, affectés successivement d’un signe moins ou d’un signe plus,  pour servir de repoussoir. Or, il ne faut pas être dupes de ces manipulations. Nous ne faisons que tourner autour du pot, tourner autour de la Comédie humaine, où toutes ces facettes sont présentes à la fois. « Et quand les commentateurs affirment, à la manière un peu hystérique qui est la leur, que l’on s’est trompé sur le sens de l’œuvre, que là où on avait l’habitude de voir X, il fallait en fait voir Y, Balzac rétorque : mais X et Y sont présents simultanément dans mon œuvre et mon discours n’est ni incohérent, ni fissuré, ni fêlé, ni disparate, voyons donc ! ». Aussi l’auteur rend-il justice à ses ennemis de jadis, l’arrière-garde balzacienne dont la notion de « système » n’était finalement pas dépourvue de pertinence.  Son livre prend la forme d’une sorte de parcours de santé, où l’auteur « zappe » du thème des pieds dans Le Lys dans la vallée à Baudelaire, à une réflexion sur la notion de détail, l’inachèvement de l’œuvre balzacienne, ou les difficultés que Balzac pose à Baudelaire; le tout a quelque chose de rhapsodique et de digeste : rien d’un nième livre à thèse révélant LE sens de l’œuvre balzacienne, bien au contraire.

4Nous pratiquerons nous aussi l’art du zapping, en nous arrêterant sur quelques séquences librement choisies.

5Le troisième chapitre, d’abord, qui questionne la valeur du détail, dans un dialogue imaginaire. Aux deux interlocuteurs fictifs, Balzac apparaît comme le premier écrivain « micrographe », le premier à donner une importance centrale au détail. (Dans ce type d’assertions — quelque fondées qu’elles soient stylistiquement — nous ne pouvons nous empêcher de voir la marque d’une déformation professionnelle, les stendhaliens faisant, par exemple, aussi de leur idole l’inventeur du détail). Dans un monde devenu uniforme et égalitaire, seule compte la valeur du détail.

6Le paradoxe, c’est que dès lors, le détail, s’il devient si essentiel, n’en est plus un, au sens courant du terme : il n’a plus rien d’accessoire ou de superfétatoire. Son statut épistémologique ne laisse pas d’être problématique : « Notre littérature n’a plus que l’immense vérité des détails. » lit-on dans la deuxième préface d’Une Fille d’Eve. Le détail est censé contenir la vérité de l’ensemble, dans un jeu de va-et-vient entre la partie et le tout. Le détail est donc tout… sauf un détail.

7Aussi, peut-être faut-il considérer le détail non pas d’un point de vue ontologique, mais comme une phase dans un processus de perception. L’on est en train de capter quelque chose, une vérité, que nous ne saisissons encore qu’imparfaitement, dont nous disons « c’est juste un détail » ; mais quand cette vérité sera totalement déployée, ce n’en sera plus un…

8Le chapitre suivant s’occupe du prétendu inachèvement du style de Balzac, et lui objecte : parler de « style inachevé », n’est-ce pas se contredire ? Robert Martin énonçait comme critère de définition du style1 la notion de réussite, de réalisation d’un objet finalisé. Ce critère rend difficilement concevable l’idée d’un style inachevé. Il peut y avoir un « effet d’inachèvement », mais alors celui-ci est consciemment voulu, et consciemment mené à terme – rien, en somme, qui relève de l’inachèvement.

9Convaincu que Balzac est un auteur « constitutivement ironique », Franc Schuerewegen aborde dans son sixième chapitre un extrait fameux du Père Goriot :

10« Ah ! sachez-le, ce drame n’est ni une fiction, ni un roman. All is true. »

11Pourquoi ce « all is true » ? Plutôt que d’affirmer en français qu’il dit vrai, entreprise tautologique qui attire tout de suite les soupçons, Balzac préfère-t-il le faire en anglais, de manière à désamorcer les doutes ? En outre, Balzac est en train de citer un critique commentateur du Henri VIII de Shakespeare, Philarète Chasles, qui rappelle que le premier titre de la pièce était All is true. La formule balzacienne opère un brouillage entre emploi en mention et emploi en usage ; il propose à son lecteur, en lui faisant un clin d’oeil, d’entrer dans une histoire « vraie », en lui signalant en même temps, par la référence à une autre œuvre, qu’il s’agit là bien évidemment d’une fiction. In fact, all is false.

12Nous laissons au lecteur le soin de découvrir les autres étapes du parcours : commentaires du Prêtre catholique, des Chouans, de L’Envers de l’histoire contemporaine, portrait de Baudelaire, tracassé par l’image que présente Balzac de l’écrivain-homme-au-travail, à mille lieues du poète dandy… et sautons à pieds joints au dernier chapitre : « lever les yeux de son livre » - variante du « Jette mon livre… » ?

13À la question : comment sortir de la logique aporétique décrite dans le prologue ?, l’auteur propose deux éléments de réponse. Revenir à la systématicité en prenant conscience que Balzac, « calme bloc », comprend toutes les exégèses clamées successivement, lors même qu’elles prétendaient s’exclure l’une l’autre. Savoir régulièrement larguer les amarres, quitter la Balzacie et aller respirer ailleurs. Précisément, l’auteur annonce sa décision de jeter sa casquette de « balzacien », de prendre sa retraite de spécialiste. C’est par ce renoncement que l’on revient le mieux à Balzac, que l’on garde une fraîcheur de regard. Car la lecture n’est pas affaire de spécialités, mais de décloisonnements, de mises en consonance, d’étonnements. Les lunettes étroites du spécialiste finissent par rendre myopes, et sans doute la régénération du lecteur passe-t-elle par son aptitude à « l’apotropie » (de apos, « loin de » et trope, « tour »), par sa capacité à faire un tour en s’éloignant de l’objet. Garder un peu de souplesse mentale exige de ne pas s’enfermer mentalement dans « son » auteur.

14Et, si l’on peut trouver un peu paradoxal que l’annonce du départ de Balzacie prenne place au terme d’un nouveau périple dans l’œuvre balzacienne — certes, plus décontracté, et capable d’excursions en terre étrangère, de courte durée toutefois… —  le mérite de cet ouvrage est de montrer que la langue de la critique, même la plus spécialiste, peut être tonifiante.