Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2005
Printemps 2005 (volume 6, numéro 1)
Normand Doiron

Ces livres qui se lisent à genoux

La poésie religieuse et ses lecteurs aux XVIe et XVIIe siècles, textes réunis par Alain Cullière et Anne Mantaro, Éditions Universitaires de Dijon, collection « Écritures », 2005.

1J’ai lu avec intérêt et plaisir ce recueil d’articles, dont plusieurs sont d’une grande érudition. Il brosse un tableau d’ensemble, abordant avec cohérence les différentes questions que soulève la poésie religieuse : du sonnet, au quatrain, à l’épigramme, à la tragédie ; de la poésie française, à la poésie espagnole, à la poésie néo-latine ; de la bibliothèque d’Henri III au catalogue d’Abel L’Angelier ; du vers, à la prose, à l’emblème ; de la piété à la sociabilité ; enfin du lectorat au lecteur idéal ou virtuel.

2Jacqueline Boucher signe la première contribution : « La réception par Henri III de la poésie religieuse ». Elle examine la bibliothèque du roi, si faible soit la partie des livres qu’il possédât qui soit parvenue jusqu’à nous. On y trouve d’abord Desportes qui, en bon courtisan, ayant observé la piété du roi, fait preuve de ce qu’on peut appeler un arrivisme dévot. On y trouve encore La Muse chestienne (1582), recueil de pièces spirituelles des poètes de la Pléiade, qui insistent sur le repentir et les appels à la miséricorde divine. On trouve la même inspiration chez Séguier, Bertaut, Habert. Et chez Malherbe, quittant sa Provence natale pour offrir au roi Les Larmes de saint Pierre (1587). L’ouvrage s’ouvre donc sur un excellent portrait de la poésie religieuse, vue par le dernier des Valois. Le trait principal en est la traduction et la paraphrase des psaumes, d’abord exploités par la Réforme, mais repris par la Contre-Réforme avec un égal succès.

3Yvonne Bélanger étudie « Les pièces liminaires des poésies de Du Bartas », qui permettent de cerner de près les publics visés. On trouve, sous forme d’encadrés, les listes des pièces liminaires des principales éditions. D’une manière générale, l’œuvre reçut un « accueil œcuménique ». Catholiques et réformés se mêlent pour rendre hommage au poète. Sauf dans l’édition de 1585, donnée par Thévenin, qui s’adresse à un public tout catholique.

4C’est d’un autre point de vue, celui du libraire-éditeur, que Jean Balsamo tente de définir un lecteur idéal.  Il étudie « La poésie religieuse dans le catalogue L’Angelier (1574-1620) ». Or, malgré la vogue de ce genre littéraire, le libraire reste réticent. Aucune politique éditoriale, mais seulement du cas par cas, des choix dictés par des raisons moins religieuses que commerciales, une définition du genre ne retenant que la traduction et la paraphrase des psaumes.

5Le texte que Julien Goeury consacre aux « Sonnets chrestiens de Laurent Drelincourt » est original et brillant. Il rappelle l’importance de la figure du père dans la piété réformée. Il montre comment s’opère, de manière exemplaire, entre Charles et son fils Laurent, la transmission d’une vocation pastorale. « Seul en effet ce lien familial permet d’expliquer l’immense succès tout au long du XVIIIe siècle des Sonnets chrestiens (1677) de Laurent ». Le fils s’identifie au père, au point qu’il s’approprie symboliquement son œuvre au moment de l’éditer. À l’inverse, un portrait de Charles, qui n’est pas clairement identifié, se retrouve dans les éditions des Sonnets de Laurent. Plus, des pièces passent d’une œuvre à l’autre. Enfin, les Sonnets entre dans la littérature d’édification scolaire (ce que l’auteur n’avait pas prévu) et connaissent alors une vaste diffusion. Le lien du père et du fils conduit à faire des Sonnets une œuvre pédagogique.

6Alain Cullière, démontant l’épigramme religieuse latine, met en évidence trois « procédés ingénieux » : le pastiche, le jeu sur les patronymes, la représentation figurée. C’est un genre de combat, qui non seulement vise les ennemis, mais qui cherche des recrues, des imitateurs encouragés par la brièveté de la forme, la mémorisation facile et la simplicité des procédés.

7Gilles Banderier souligne de même le caractère polémique de cette poésie, mais cherche à démontrer, de manière paradoxale, dans un texte intitulé « Concordia discors », que la poésie protestante et l’art poétique post-tridentin finissent par se rejoindre : « les deux camps ont élaboré des poétiques semblables, à quelques détails près ». Ce qui les sépare concerne leur attitude vis-à-vis de la tradition, qu’on rejette, ou qu’on cherche à récupérer. Le véritable ennemi, l’ennemi commun, c’est le lyrisme profane : « il s’agit d’une nouvelle version de l’alternative éternelle entre Dieu et le monde ».

8Élizabeth Henry présente le théâtre didactique néo-latin protestant de Jean Jaquemot (1543-1615). Œuvre d’édification qui conserve les souvenirs des mystères médiévaux, et qui s’appuie (si ce n’est pour la traduction de l’Abraham sacrifiant de Bèze) sur des épisodes peu connus des Écritures. Œuvre de combat, dénonçant avec véhémence les erreurs des catholiques. Œuvre politique, où se trouve une inquiétante réflexion sur le régicide.

9Suit une étude de Simone de Reyff sur le théâtre hagiographique (1640-1650). L’auteur délimite un petit corpus d’une quinzaine de pièces, à partir de critères qui restent discutables. Cette « mode » du théâtre dominé par la figure d’un saint s’avère une quête de légitimation auprès du milieu dévot. Elle connaît son apogée autour de 1639, qui voit la confrontation de Balzac et d’Heinsius. Polyeucte (1642) en serait l’expression achevée, tandis que Théodore (1646) en marquerait déjà le déclin. Ce théâtre développe une poétique qui lui est propre. Le martyre n’est pas qu’une thématique, mais une nécessité dramaturgique, l’équivalent de la péripétie sur la scène profane. Mais Simone de Reyff attire l’attention des chercheurs sur un phénomène extrêmement intéressant. Remarquant que le nombre d’éditions de ces textes dépassent souvent le nombre de représentations, elle montre que, par compensation, un auteur comme d’Aubignac, dans l’Avertissement de la Pucelle d’Orléans, invente un lecteur ayant la possibilité de corriger les bévues des acteurs, les insuffisances du décor, le défaut de machines, de manière à voir la perfection de la scène que l’auteur avait imaginée pour un saint.

10Line Amselem-Szende étudie deux recueils dus au compilateur espagnol Lopez  de Ubeda.

11Christine McCall Probes s’intéresse à la représentation du lecteur dans les Sonnets franc-comtois de Chassignet, composés à partir des emblèmes de Pierre de Loysi. Représentation du dédicataire, d’abord, Clériadus de Vergy, gouverneur de la Franche-Comté, à partir de son portrait, portant la devise Cerebroque manuque, dont le sens est à la fois « temporel et éternel ». Ce portrait et deux emblèmes sont reproduits hors-texte. La nature, les animaux et les plantes jouent un rôle crucial dans les Sonnets, car le poète, « par ces signes, oriente la lecture » vers un double plan de signification. Repésentation, ensuite, des « lecteurs idéals », auxquels s’adresse le poète dans ses vers, voire qu’il apostrophe : « princes, sujets, hommes malicieux, hommes de bien ». 

12De même, Anne-Élisabeth Spica met en évidence l’importance de l’image dans la poésie spirituelle, notamment dans la tradition ignatienne. L’image finit par cristalliser l’allégorisme qui fonde chez Origène, chez Augustin, chez Thomas d’Aquin la lecture de la Parole, la représentation de l’ineffable

13Jacqueline Plantié se demande qui a lu les Théorèmes de La Ceppède. Elle compte une trentaine de destinataires : prêtres, théologiens, universitaires, poètes, amis. François de Sales loue, en termes très vagues, l’entreprise du poète. Mérindol, dans son Ars medica vante le commentaire en prose du sonnet 37, sur la sueur de sang. Le meilleur lecteur fut certainement Malherbe, mais on hésite à voir dans les vers qu’il écrit en l’honneur des Théorèmes « un témoignage décisif ». En fin de compte, et ce n’est pas faute d’avoir cherché, Jacqueline Plantié n’identifie que « deux personnes aux XVIIe siècle, en plus des destinataires déjà évoqués, chez qui elle a trouvé une trace écrite d’une vraie lecture des Thérorèmes ».

14Olivier Millet compare les anthologies françaises et les anthologies latines de poésie chrétienne.

15Bruno Petey-Girard remarque que la Meditation sur sept Pseaumes de la penitence (1585) de Du Vair, écrite en prose, occupe une place unique dans la tradition catholique. À cette date, la méditation est un genre calviniste, qui épouse et s’approprie le texte biblique. L’attitude romaine consistera à distinguer clairement la paraphrase ou le commentaire d’avec le texte des Psaumes, traduits en vers. Ce qui conduit à mettre en lumière une contradiction qui s’avère l’un des éléments constitutifs les plus importants du genre : pour le poète catholique, « la poésie élève le verbe et le sacralise, l’éloigne de l’usage courant La méditation en vers de l’Écriture ne condescend pas à user du même langage que le lecteur Mais, mise en vers, la méditation jouit d’éléments de séduction qui sont avant tout, pour le lecteur du temps, ceux de genres poétiques mondains ».

16Conduit à la même contradiction la mise en scène plus ou moins explicite de l’acte de lecture, que Christophe Bourgeois décèle dans maints recueils. Poétique de l’écart, entre une poésie dont on reconnaît unanimement la puissance, et une piété qui définit essentiellement la lecture comme « un acte de conversion du désir poétique en un désir de dévotion ».

17La poésie religieuse et ses lecteurs aux XVIe et XVIIe siècles est un ouvrage qui possède une remarquable unité. Les différents points de vue convergent pour donner de la poésie religieuse et de sa réception une idée d’ensemble, nourrie par une documentation claire et savante.

18En terminant, on peut s’étonner qu’en dépit d’un certain vocabulaire (« horizon », « lecteur idéal », « acte de lecture »), l’herméneutique y soit finalement assez peu présente. Christophe Bourgeois a même un mot d’ironie, évoquant « le fantôme du lecteur implicite de Wolfgang Iser ». On pourrait s’attendre à trouver plus d’une référence, par exemple, à l’ouvrage de H. R. Jauss, Pour une herméneutique littéraire. Il ne s’agit pas, à vrai dire, d’une critique, mais d’un constat : malgré l’intérêt que suscite l’herméneutique, elle reste pour la littérature d’un maniement difficile et d’un profit incertain. L’histoire et ses méthodes, la sociologie, la poétique paraissent ici souvent plus utiles que les ombres de Schleiermacher.