Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2005
Printemps 2005 (volume 6, numéro 1)
Ricote Sabine

Marcel Arland retrouvé

Marcel Arland ou la grâce d’écrire, textes réunis par Bernard Alluin & Yves Baudelle, Éditions Universitaires de Dijon, 2004.

1Ce recueil de textes s’ouvre sur une introduction de Bernard Alluin, Yves Baudelle et Paul Renard, qui entend donner une vision d’ensemble de l’œuvre multiforme de Marcel Arland pour rendre hommage à cet écrivain et le faire redécouvrir.

2Une première partie intitulée « Aperçus biographiques » brosse le portrait d’un homme marqué par ses blessures. La perte précoce de son père et la dureté de sa mère le perturbe.

3Dès 1922, une amitié littéraire marque sa vie. Il introduit André Malraux chez Gallimard. Tous deux sont amateurs d’art et se sont rencontrés chez le peintre et sculpteur Démétrios Galanis. Malraux est un homme d’action, Arland préfère s’adonner à l’exploration de son monde intérieur et de ses angoisses secrètes. C’est un être de contemplation et de méditation qui est séduit par l’activisme de son ami.

4Marcel Arland multiplie les introspections qui marquent ses écrits . On pourrait alors croire qu’il s’y met à nu et dévoile son moi caché. Mais, il ne s’agit que d’un regard oblique sur soi. Il n’a de cesse de revendiquer l’authenticité : « Je trouverais honteux pour moi de faire l’acteur », pourtant, sa sincérité s’avère limitée. Se dissimulent des facettes non avouées ou déformées du moi. Ainsi, il affirme avoir cessé toute collaboration avec la Nouvelle Revue Française dès juin 1940, lorsque la revue est dirigée par Drieu la Rochelle, alors qu’il y participe encore activement jusqu’en 1942.

5Marcel Arland ne se dévoile pas totalement. Il cache son tempérament théâtral et coléreux avec ses collègues de travail (et ses violentes disputes avec Paulhan). Dans ses essais intimes, il ne parle que de l’amour conjugal et de sa femme bien qu’on lui connaisse une liaison avec France Hermin, secrétaire à la NRF. Il évoque peu sa fille et avoue son désarroi d’être devenu père tandis que lui était resté un enfant malheureux.

6Ces ouvrages abondent d’aveux qui ont pour fin de susciter la compassion du lecteur, mais qui se limitent à quelques topoï. L’auteur, sans tenter de véritable approfondissement de son moi écorché, cherche à mettre en exergue ses conflits, ses problèmes plus qu’à les résoudre. Il exhibe son manque d’amour parental pour se montrer malheureux et évincer toute une facette de sa personnalité : père tyrannique, mari inconstant, ami ombrageux et intellectuel non exempt de tout reproche.

7Cette première partie nous présente un personnage double qui a vécu des drames et qui en joue pour se valoriser auprès de son lectorat. L’homme dépeint n’attire pas d’emblée la sympathie. Qu’en est-il alors de son œuvre ?

8La deuxième partie, « Paysage intérieur » retrace l’importance du pays natal et de l’enfance dans les écrits de Marcel Arland.

9Son œuvre tire sa genèse du terroir et des habitants de Varennes-sur-Amance , dans le Bassigny. Un des grands schèmes de ses récits est le retour au pays natal, pour mettre un terme à une nostalgie pesante.

10Arland crée des personnages qui ressassent leur enfance ; des hommes qui se complaisent dans l’évocation amère d’un paradis perdu, et des femmes qui, au contraire, luttent contre leurs souvenirs.

11L’auteur partage avec ses êtres de papier cette obsession des années qui s’écoulent. L’enfance est alors régie par une fascination morbide. Toujours liée à la mort, elle est la quête du père perdu. Dans l’univers enfantin se mêlent l’angoisse, la souffrance et le ressentiment malgré la beauté des décors dans lesquels les protagonistes évoluent. La fidélité  à ce monde peut être une source de bonheur, de candeur tout comme un poids intolérable, une entrave à la maturation. L’adolescence, quant à elle, est une phase de passage éphémère qui revêt un rôle secondaire dans l’œuvre de Marcel Arland.

12Si ce n’est à l’enfance, l’exaltation est liée au monde bovin qui occupe une place d’honneur . Il contribue au réalisme et au symbolisme d’une littérature personnelle. Symboles de tranquillité, les bovins accompagnent les rares moments de grâce de l’existence du narrateur et de ses personnages. Ils sont associés à l’harmonie du monde et participent à la mise en place du locus amoenus cher à la mémoire de Marcel Arland.

13Cette deuxième partie s’achève sur une touche plus historique et politique en rappelant la filiation littéraire unissant Arland, Drieu et Nizan dans la présentation romanesque d’un groupe de jeunes non conformiste qui se laisse guider par des anciens combattants nihilistes.

14Ce qui prime pourtant dans ce chapitre, c’est l’importance du pays natal dans l’évocation ambivalente – exaltée et déchirée – de l’enfance.

15La troisième partie s’intéresse davantage à la poétique et la stylistique de Marcel Arland.

16L’auteur n’est guère tenté par les esthétiques nouvelles ( dadaïsme, surréalisme). Il préfère recourir à une diversité de genres : roman, nouvelle, essai intime, correspondance imaginaire ou ouvrage hybride. Une certaine confusion règne quant à ces désignations, ce qui s’explique par l’incessante recherche de vérité menée par l’écrivain.

17Romans et nouvelles lui permettent de s’exprimer à travers un personnage, un « prête-nom ». Puis, il choisit de le faire directement en mélangeant éléments autobiographiques et fictionnels, dans des textes hybrides. Enfin, sa préférence s’arrête sur les essais intimes. Ce cheminement à travers les genres est le reflet de son projet littéraire : être vrai, sincère.

18Arland a toujours privilégié le récit court. Il a transformé la notion et la conception du genre qu’il veut novateur. Ses textes sont des « nouvelles-instants » qui mettent en avant un moment restreint, qu’il soit « instant-révélation » pour une prise de conscience, qu’il soit « instant-confrontation » pour dramatiser une situation individuelle ou bien « instant-constellation » pour envisager un drame collectif.

19Les essais intimes sont davantage le lieu propice au dévoilement. Arland y confie ses tourments dans des lignes douloureuses, il confesse une culpabilité qui le torture et avoue sa difficulté à vivre. L’écriture est une délivrance mais l’auteur demeure dans sa solitude et son mutisme. En émane alors une sensation de simplicité, de familiarité. Prime la dimension lyrique de son style qui rend l’auteur attachant.

20Le dernier chapitre s’attache à Marcel Arland vu comme critique d’art.

21Ses premières expériences dans l’écriture, il les acquiert grâce aux revues L’Université de Paris, Aventure et Dés. Puis, après une rencontre décisive avec Jacques Rivière, il contribue pour la première fois à la NRF avec un compte rendu sur L’Etat civil de Drieu la Rochelle.

22Arland devient un critique littéraire qui parle au nom de la jeune génération et qui fait de l’écriture critique un acte de création à part entière. Il prise l’originalité et s’intéresse particulièrement au genre narratif, le « genre de la vie, le plus apte à représenter une expérience humaine avec vérité ».

23Comme Malraux, l’art pictural l’attire et il se veut une sorte de traducteur de la peinture.

24Que retenir du personnage de Marcel Arland ? Tout d’abord, un auteur troublé et blessé qui se console par la création de personnages écorchés évoluant dans les paysages de son enfance. Puis, un écrivain critique qui modernise le genre de la nouvelle qui s’essouffle et lui redonne de la vigueur. Enfin, d’un  homme imparfait qui s’est servi des vertus lénifiantes de la plume afin d’alléger ses souffrances tout en les mettant parfois trop en lumière – par vanité ?