Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2005
Printemps 2005 (volume 6, numéro 1)
Didier Coste

Blondeur du signe

Thierry Mézaille, La Blondeur, thème proustien, Paris, L’Harmattan, coll. « Sémantiques », 2003. 250 p. ISBN.2-7475-5206-3

1Lecture a priori pour moi peu familière, pour ne pas dire déconcertante, que celle d’un ouvrage de sémantique profondément marqué par la théorie et les techniques descriptives et analytiques de François Rastier. Ce qui peut nous déterminer à nous plonger dans ce genre d’études n’est donc certes pas de l’ordre de la nostalgie du « tout-linguistique » des années 70, ni davantage une hostilité de principe qui revendiquerait a contrario une fumeuse autonomie néo-lansonienne des « méthodes littéraires ». Comme tant d’autres chercheurs sans doute, je me place dans la position de quelqu’un qui a souvent adressé à l’œuvre proustien des questions d’ordre narratologique et esthétique, des questions sur un être-au-monde historique à travers une certaine configuration du sujet par un usage spécifique du langage. Et je demande au sémanticien textuel : qu’avez-vous à me dire qui m’éclaire sur ces questions, qui me permette du moins de les reformuler d’une façon non circulaire, non préemptive ?

2Au premier abord, l’introduction très polémique (comme certaines de ses « remarques » incidentes et de ses notes infrapaginales) de l’ouvrage de Thierry Mézaille pourrait être décourageante pour des lecteurs de mon espèce : « [...] des notions linguistiques qui renvoient le contenu des mots à un ‘ailleurs’, telles que les mondes possibles, les espaces mentaux, les univers de croyances, les modèles cognitifs, le principe de pertinence, la théorie du prototype ou du stéréotype, pour ne citer que des noms célèbres et au goût du jour, ne nous seront d’aucune utilité [...] » (12) Ceux d’entre nous qui prêtent quelque crédit à Thomas Pavel, à Marie-Laure Ryan, à Douglas Hofstadter ou à Daniel Dennett, ou qui s’efforcent de penser la communication littéraire en termes de coopération conversationnelle et de partage d’univers de référence pourraient se sentir frappés de vanité et victimes d’ostracisme. Or, malgré les difficultés de lecture tenant à un certain jargon d’école et à une écriture touffue, on s’aperçoit assez vite que la sémantique de Mézaille n’est pas foncièrement isolationniste et que, loin d’interdire une réflexion historique et anthropologique, elle se prête à l’alimenter par des observations textuelles précises et concordantes. On peut se demander si l’affirmation que « le référent ne nous semble nullement requis » (72) ne tient pas à une conception ontique de celui-ci, étrangère à la représentation, à l’acte de référence extra-textuelle et à ses effets, alors que le référent — ou plutôt la construction d’univers qu’il motive pour le placer — resterait pleinement opérant en sous-main comme fonction du texte dans sa mise en œuvre lectorale.

3T. Mézaille construit son étude narrativement dans un mouvement à la fois ample et syncopé qui nous mène des « jeunes filles bien nébuleuses » du premier chapitre à une unification ascendante entre spectacle et sacré, réalisme empirique et réalisme transcendant, encore et déjà. Aucune progression linéaire pourtant, ni à travers le texte final de la Recherche, ni génétiquement, de la première production proustienne (Les Plaisirs et les jours, Jean Santeuil) ou des nombreux cahiers préparatoires étudiés à un état d’achèvement du texte. C’est dans un étalement côte à côte, d’une part, des occurrences de la blondeur liées à des foyers thématiques comme le type Guermantes, le désir hétérosexuel, l’inversion et le saphisme, l’architecture religieuse ou la peinture de la Renaissance, et, d’autre part, des versions successives d’un fragment (souvent réaffecté à un autre moment du récit, à un autre personnage ou à une variante onomastique) que la blondeur apparaît comme un signifié souvent réinterprété, non seulement au fil des parcours interprétatifs lectoraux mais à celui du cheminement de l’écriture proustienne. La première ambiguïté saillante de la démarche adoptée est donc celle qui n’est jamais levée au sujet du recoupement ou non du faire sémantique auctorial et des tracés lectoraux : sans exiger une théorie, duelle ou unifiée, des opérations textuelles, on aurait aimé que fût posée la question des frontières du texte et de leur déplacement, ou encore celle de la pertinence pour « le lecteur » (quel lecteur ? doté de quelles compétences linguistiques et encyclopédiques ? orienté par quelles carences ?) de tels intertextes historiquement liés à l’époque de la production du texte et à la formation, aux lectures de Proust. S’il est vrai que nous avons affaire à un parcours lectoral, et modélisé selon une sémantique textuelle post-structuraliste (donc a priori à la lecture d’un contemporain de Mézaille, non de Proust), quelle est l’importance des comparaisons avec Zola et Daudet, avec Balzac et Maupassant, des renvois à Gautier, à Hugo ou à Bergson, en l’absence d’allusions explicites ? Et qu’est-ce qui nous vaut l’absence d’un Maeterlinck, en dépit de la mention explicite de Pelléas ?

4Même si ce type d’étude ne peut s’empêcher de courir plusieurs lièvres à la fois et ne saurait éviter de les perdre tous, dans le désordre, un peu à la manière du Barthes de S/Z, à qui les références sont nombreuses et qui reste influent malgré sa faible technicité, celle-ci présente, comme Barthes encore, l’avantage de consteller la lecture autant qu’elle l’étoile. Il semblerait d’ailleurs que la figure de la nébuleuse soit, dans toute son ambivalence, très fortement inductive. Les citations du chapitre 1 mettent en évidence qu’appliquée à l’humain, elle opère à deux niveaux différents : celui de l’identité individuelle et celui du groupe. D’une part, chaque jeune fille est une nébuleuse (floue et bouffante, changeante et insaisissable, lumineusement céleste et voilée d’imprécision à la fois) ; d’autre part, ensemble, elles forment « grappe », retrouvent en groupe, arbitraire et harmonieux, une partie au moins de la consistance dont elles manquaient chacune. Le lacté des laitières, crémières et autres mangeuses de glace est à chercher sur cette voie sans doute, si l’on suit la logique de l’auteur. On peut regretter dès lors que les rigueurs de la méthode adoptée ne laissent pas discerner, entre la blondeur solaire et le miel architectural (voir, par exemple, le chapitre 6, « Métamorphoses religieuses ») un autre connecteur, hypotextuel celui-ci : l’essaim. Les phénomènes d’altération et d’interchangeabilité d’échelle perceptuelle, pourtant évidents dès les premières notations se retrouvent en effet dans le rapport entre le poudroiement —ors, pollen, gouttelettes, écume— (voir, par exemple, p. 165-167) et l’agitation aérienne et moléculaire des groupes faits et défaits, composés et recomposés à la promenade et dans les salons, selon les apparentements de race et les affinités sexuelles que le besoin classificatoire du descripteur lui fait imaginer pour soutenir ses arrangements floraux.

5Une mesure d’éclectisme qui eût admis, à la façon de Riffaterre, l’efficace concurrent de sous-jacents référentiels, aurait pu aussi bien justifier les vaporeuses conjonctions à travers l’espace et le temps, qui tiennent lieu chez Proust de paradis retrouvé (comme le pointillé d’une possible constellation se substitue chez Mallarmé à une vaine maîtrise de l’acteur du hasard), qu’éviter de rabattre l’objet de sa quête sur un néo-platonisme d’inspiration romantique, comme il est fait, entre autres, p. 173, citation d’Albert Béguin à l’appui. N’est-il pas notable que le seul peintre romantique invoqué soit Turner, matérialiste s’il en est, de la matière colorée ? À quoi bon revenir dans les conclusions à l’idée que la « topique artistique [de la blondeur] est riche du fait que sa lumière remonte au mythe grec solaire et se prolonge dans l’esthétique des néoplatoniciens » ? (206)

6La méthode de François Rastier, telle qu’elle est appliquée par T. Mézaille, tout en contribuant assez peu à une interprétation d’ensemble d’un texte de l’ampleur de la Recherche, dont elle risquerait même, en s’arrogeant cette visée, de rogner la complexité et de gommer les contradictions, présente l’avantage de perturber systématiquement la linéarité des textes, de susciter de nombreuses délocalisations et recontextualisations correspondant à la réalité d’une lecture toujours seconde, comme d’ailleurs le thématisme richardien, dont elle assume en partie et prétend rationaliser l’héritage. Cette méthode a une tendance frappante à repérer dans les textes les opérations d’appariement, de transfert et de déplacement qu’elle pratique elle-même. Le « pas à pas » barthésien (212) —réponse pragmatique à un « par où commencer ? » théoriquement insoluble— se précise d’abord en « de proche en proche », puis menace de se transformer en une métonymie généralisée et enfin en un associationnisme sémantique (et iconique) débridé, par ellipse des médiations et notamment du tertium comparationis, qui appellera même des clarifications pour le distinguer de la rencontre surréaliste (77, n. 6).

7Comme toute forte homologie sympathique entre les démarches lectorale et scripturale, celle-ci tend à emporter la conviction de la justesse des analyses plus par une séduction harmonique et par la puissance de persuasion attachée à l’accumulation, à l’insistance, à la convergence des attentions prodiguées, que par la reconnaissance d’un bien-fondé théorique. Si la thèse sous-jacente, mais qui affleure en plusieurs endroits, est que Proust vise une résolution par unification ou neutralisation des contraires entre l’être et le paraître, ou, en sens inverse entre les données immédiates de la conscience et l’essence des choses, reste largement indémontrée (dans la mesure où l’ironie n’est jamais prise en compte), l’hypallage contribue obliquement à la filature métaphorique, à « surmonter l’incompatibilité » (125), il sert de connecteur, contribue à l’assimilation et à la neutralisation des propriétés péjoratives ou dysphoriques. Sa centralité, qui ressort de cette lecture, est un apport indubitable aux études proustiennes et, plus généralement, « finiséculaires ».

8 Déjà relevée chez Proust par Raymonde Debray-Genette (citée par l’auteur p. 136, dans son chapitre « De la condensation Guermantes à la voie lactée des jeunes filles ») et étudiée par Rastier chez Borges, cette figure médiatrice aurait pu être mieux encore mise en relief. Les dictionnaires la définissent en général comme « consistant à attribuer à certains mots d'une phrase ce qui se rapporte à d'autres mots », « ce qui devrait l’être à d’autres », « ce qui convient à d’autres » ou « à un autre mot ». Par son inconvenance, elle est sémantiquement une cousine atténuée de l’oxymore (l’inconvenance ne va pas, ou pas nécessairement jusqu’à la contrariété et relève plutôt de l’incongruité des taxèmes) ; son esprit tire du côté des surprises maniérées du baroque plutôt que vers les perspectives abyssales de l’antithèse romantique. Par la dislocation du cliché et les inédits rapprochements qu’elle opère, elle tient structuralement de la métonymie, elle est rendue possible par la proximité de principe de tout ce qui entre dans une phrase ou dans une séquence textuelle quelconque, selon le cadrage, par une spatialisation nébuleuse, précisément, de l’ensemble des sèmes en jeu dans l’unité considérée. Le trouble qu’elle introduit ne va pas jusqu’au leurre ; le TLF précise d’ailleurs parenthétiquement : « (sans qu’il soit possible de se méprendre sur le sens de cette phrase) ». C’est un bougé, une boucle ou un détour qui peut faire office de raccourci, qui nous permet de « découvrir » déjà ici ou enfin là ce dont on avait toujours soupçonné l’existence ou la persistance. En tant qu’illusionnisme de la découverte (comme l’indique Valéry dans une citation du TLF), elle mime un processus mnémonique qui mise sur l’oubli pour libérer la retrouvaille et, en même temps, caractérise très bien en effet ce que Proust partage avec Escher mais aussi avec l’Art Nouveau. L’ouverture du chapitre 7 (« Deux emblèmes des Guermantes : le serpent et l’oiseau ») va dans ce sens à propos du « symbole » ophidien, puisque le sinueux, l’onduleux, le détour et le duplice « réactualisent le topos de la multiplicité dans l’unité » (83) et, bien entendu, vice versa.

9La blondeur, on s’en aperçoit, convoque fort heureusement ici, par métonymie, la chevelure, sous les espèces de la souple mais consistante malléabilité, de la courbe, de la boucle et du tressé, comme, en d’autres endroits, on l’a vu, sous celles du vaporeux, du f(l)ou, de l’aérien, du nébuleux ; mais le sème /couleur/ y est facilement perdu de vu en tant que qualitatif et scalaire. On touche là aux limites d’un univers du signifié.

10La bibliographie du livre de Thierry Mézaille (24 entrées sous le nom de F. Rastier, sur 41 au total) ne reflète nullement l’étendue et l’utilisation très judicieuse, dans l’ensemble, de ses lectures de critique proustienne (de Milly à Deleuze), balayant une gamme diversifiée d’approches stylistiques, structurales et philosophiques, toutes référencées exclusivement dans les notes infrapaginales ; elle trahit seulement la volonté d’établir une orthodoxie et le souci de ne l’enfreindre qu’incidemment, au titre du supplément plus qu’à celui du débat. Il est bien dommage que le présupposé anti-cognitiviste et anti-psychanalytique lui interdise toute fréquentation du signifiant, au point qu’il n’ose jeter sur lui qu’à la dérobée de brefs regards effarouchés.

11Quelques exemples de ce dont on se prive ainsi par rapport à l’exploration des réels parcours de lecture, si cette lecture n’est pas devenue complètement sourde à ce que la vox ne peut pas ne pas dire et faire dire au locuteur (co-énonciateur) en langue française :

12— La conjonction de « blonde » (couleur) et de « blonde » (type de dentelle, indépendant de la couleur de la fibre) saute aux yeux, ou plutôt à l’oreille dès les premières citations associant ces acceptions (p. 78, par exemple). Or il faut attendre la p. 182 pour qu’un extrait du cahier 32 (« Bayeux grave et jauni comme la noble dentelle de pierre, [nom] dont le faîte est plus illuminé par le vieil or de sa dernière syllabe que par le couchant des tours d’aucune cathédrale de la terre ») fasse l’objet de la parcimonieuse remarque « une telle dentelle ayant pour nom la blonde ». Pourquoi se priver de la médiation cratyléenne et sensible du signifiant, fondamentale dans une concaténation sémantique surdéterminée ? C’est tout de même grâce à [blonde] (--> dentelle) et seulement grâce à cela, que les brunes, comme Albertine, peuvent avoir un regard blond, puisque la « blonde noire » est attestée (chez Musset, par exemple) et qu’un regard et un jour sont synonymes dans l’une de leurs acceptions.

13— La motivation paronymique de la relation entre église, religiosité et mielleux par [sacré] ± [sacré] saute à l’oreille implicite dès les citations faites aux p. 73 et 76 (« [pierres tombales] dorées, fondues, comme de grands gâteaux de miel irréguliers », ou « dorées et distendues comme des alvéoles de miel ») ; mais il faut attendre la p. 206 pour que le « mélange sucré/sacré » soit enfin brièvement signalé en tant que « participation », dans la partie récapitulative des Conclusions. L’analogie est aussi, dans ce cas comme dans bien d’autres, la base d’une dissimilation critique. L’isosémie relègue malencontreusement l’isophonie aux marges de l’expérience du texte et de son parcours interprétatif, à un moment de la poétique de la prose où celle-ci intègre les procédés du lyrique en faisant d’eux à la fois des moteurs et des perturbateurs de la logique narrative.

14— Je relève encore, dans l’analyse d’un texte des Plaisirs et les jours, que « le soleil est paradoxalement associé au sommeil » (200) alors que cette association s’impose à l’évidence acoustique non seulement des paronymes [soleil] et [sommeil] mais aussi des homophones [dore] et [dort].

15Sémanticien, ton moulin va trop vite. La blondeur est aussi la couleur de l’abondance et du bonheur, malgré sa perversion où s’unissent trop intimement le jaune de l’or et le bleu du ciel. Point n’est besoin de recourir aux thèses extrêmes de l’autogénération soutenues par la textique ricardolienne pour se rendre compte qu’une saine thématique ne devrait pas tourner le dos ou faire la sourde oreille au signifiant, à la matière de la langue investie de sens connexes et complexes par un usage que la mémoire redistribue selon les commodités de la comparaison formelle. Thierry Mézaille donne, dans cet ouvrage, bien des signes d’avoir réprimé un désir d’interprétation esthétique (à la fois historiciste et visant l’actualité de la lecture) qui créditerait la sémantique textuelle d’une capacité herméneutique débordant sur le domaine du sensible (en tant que faisceau d’indices unissant expression et représentation). Il eût fallu en effet, pour y satisfaire, à la fois une plus grande ouverture à l’intertexte, tant littéraire (Wilde, Maeterlinck...) qu’intersémiotique, pictural et musical —je pense à la dérive de la figuration Art Nouveau vers les deux abstractions, lyrique et géométrique ; je pense aussi au chromatisme post-wagnérien) et une réceptivité plus généreuse au travail de la rêverie proustienne, celle-là même que désigne la blondeur du signe. En l’état, on ne peut cependant que lui être reconnaissant d’avoir identifié et redisposé, prédisposé pour cela un matériau précieux.