Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2004
Printemps 2004 (volume 5, numéro 1)
Véronique Porra

L’exotisme fin de siècle

Jean-Marc Moura, Exotisme et lettres francophones, Paris, Presses Universitaires de France, 2003, 222 p.

1Dans son dernier ouvrage, Exotisme et lettres francophones, Jean-Marc Moura réunit, non sans les avoir reprises dans la perspective générale de son projet, quelques-unes des études qu’il a publiées ces dernières années dans des revues spécialisées ou des ouvrages collectifs et portant sur ses deux grands domaines de spécialité : l’exotisme et les littératures francophones. Contrairement aux ouvrages précédents publiés sur ces complexes thématiques – pour n’en citer que deux, on se rappellera L’Europe littéraire et les l’ailleurs en 1998 et Littératures francophones et théories postcoloniales en 1999 –, cet ouvrage est moins à lire comme une analyse suivie que comme une série d’études de cas qui sont autant d’illustrations d’une méthode et d’une problématique communes. Si par endroits l’ensemble peut paraître à première vue hétérogène, une lecture attentive que viennent soutenir les chapitres d’introduction (« L’exotisme fin de XXe siècle ») et de conclusion (« Des études postcoloniales dans l’espace littéraire francophone ») permet d’accéder à la vision d’ensemble que propose l’auteur. Par ailleurs, l’esthétique du recueil ici retenue présente deux avantages : elle donne à un plus vaste public la possibilité de prendre connaissance d’un certain nombre de textes sinon dispersés et pas toujours facilement accessibles ; et surtout, à travers la multiplicité des angles d’approche et des domaines étudiés, d’entrouvrir les portes à des réflexions théoriques et surtout à un renouvellement du regard sur ce que l’on considère trop souvent comme des périphéries de la création littéraire en langue française. Pour la première fois en effet, Jean-Marc Moura réunit ici dans une étude de cette ampleur les deux domaines principaux de ses recherches, une gageure si l’on considère que ces domaines sont considérés par une partie non négligeable de la critique comme parfaitement antagonistes. Et c’est précisément là l’ambition de l’entreprise : déconstruire cette idée reçue et illustrer les interdépendances – on serait même tenté par endroits de dire les relations généalogiques – de ces deux corpus, étudier comment l’on passe de l’exotisme de la fin du XIXe siècle à ce qu’il appelle l’« exotisme fin-de-(XXe)-siècle », comment l’exotisme et les littératures coloniales ont contribué à générer certains discours francophones dans un dialogisme permanent, comment, en somme, ces corpus « constituent bien plutôt des modes complémentaires des relations entre les cultures » (p. 9).

2Une telle démarche implique la mise en œuvre systématique d’une approche pluridimensionnelle : Jean-Marc Moura engage une perspective décidément interculturelle, interartistique et diachronique, dont le principe premier réside dans l’abolition « des découpages nationaux usuels » (p. 24). Il s’agit en effet d’appréhender l’exotisme défini comme « la totalité de la dette contractée par l’Europe littéraire à l’égard des autres cultures, l’usage esthétique de ce qui appartient à une civilisation différente » (p. 10) dans ses origines, ses expressions et ses conséquences.

3La première partie de l’ouvrage, intitulée « Usages littéraires de l’étranger », réunit des études principalement consacrées aux genres narratifs. Jean-Marc Moura, fidèle à sa perspective diachronique et transnationale, illustre son propos par des essais consacrés à l’importance de la philosophie de l’Histoire sur l’imaginaire exotique ; sur Joseph Conrad et son imaginaire de l’archipel ; sur la confiscation de la parole africaine dans la période de l’entre-deux-guerres ; et sur la mise en littérature du désenchantement de l’idéologie tiers-mondiste chez Pierre Mertens.

4La seconde partie, « Musique et poésie », regroupe des études relatives au travail des sonorités et laisse paraître la perspective interartistique : dans le chapitre « L’exotisme musical de Claude Debussy », Jean-Marc Moura, après avoir posé quelques principes de méthodes et procédé à une situation contextuelle précise, s’attache à livrer une analyse structurale de ce qu’il appelle un impressionnisme musical, où, après les tentations du wagnérisme, l’heure serait de nouveau à « l’agrément du sens auditif ». La plupart des études réunies dans cette partie sont cependant consacrées à la poésie : les conditions sociologiques de l’émergence de l’exotisme mythologique de Leconte de Lisle ; le bestiaire de Léopold Sédar Senghor ; l’imagination de l’espace chez Gaston Miron ; le surréalisme excentré de Gherasim Luca.

5Toutes ces études ont en commun de rendre justice à la dimension poétique des œuvres sans pour autant céder à la tentation d’une vision candide ou exclusivement esthétisante des phénomènes littéraires de l’exotisme ou des lettres francophones. Ces considérations servent en effet généralement de point de départ à des interrogations sur les conséquences et les enjeux des représentations littéraires, sans que l’auteur ne tombe non plus dans les déviances de la méthode sociologique telle qu’elle se donne à lire à l’occasion chez certains émules de Bourdieu.

6La démarche de Jean-Marc Moura gagne sans aucun doute au décentrement salutaire du regard critique que l’on avait, au demeurant, déjà pu saluer dans de ses précédents ouvrages. Comparatiste, l’auteur ne l’est pas seulement dans l’approche du corpus de littérature primaire, mais aussi dans son souci de tenir compte de la recherche internationale, anglo-saxonne, mais aussi, ce qui est plus rare dans ces domaines d’études, allemande. La prise en compte de ces perspectives critiques non-françaises, qui sont loin d’être marginales mais ne sont la plupart du temps accessibles qu’en langue originale, présente l’intérêt de briser un regard par trop lutécio-tropique qui, plus que de raison depuis la deuxième moitié du XXe siècle et plus encore depuis l’avènement de l’ère post-coloniale (ici non dans le sens esthétique mais dans le sens historique du terme), a surdéterminé l’interprétation du texte francophone. Les remarques consacrées à la place de l’enseignement de ces littératures « marginalisées » en France en disent long sur le chemin qu’il reste à parcourir. Avec cette étude, Jean-Marc Moura réussit à ouvrir au lecteur ces nouveaux horizons qui permettent à la pensée de sortir des études hexagonales sans pour autant se perdre dans une érudition hermétique : un système de traductions en note permet aux lecteurs non initiés à la langue allemande par exemple de suivre son raisonnement.

7Le nouvel exotisme dont il est question ici, marqué tout à la fois par la mondialisation et la pensée postcoloniale ne saura, selon l’auteur, être abordé de façon adéquate qu’au prix d’une révision des méthodes et concepts d’analyse jusque-là admis. C’est précisément sur cette perspective que se termine l’ouvrage. Dans le chapitre de clôture intitulé « Des études postcoloniales dans l’espace littéraire francophone », l’auteur dresse un bilan des études contemporaines sur la francophonie, occasion qu’il saisit pour en appeler à un renouvellement méthodologique qui tiendrait compte non seulement des poétiques mais aussi des « conditionnements socio-culturels » des œuvres. On ne peut que saluer son plaidoyer pour une démarche postcoloniale appliquée au corpus francophone telle qu’il en précise les principes fondamentaux (et qui ne peut en aucun cas être considérée comme simple placage d’un instrument théorique anglo-saxon sur une réalité francophone, argument souvent avancé pour évacuer sans la considérer une méthodologie qui dérange) : procédant « d’une attention à la dimension pragmatique de la littérature : l’intérêt pour le processus d’énonciation, pour les données situationnelles qui composent l’univers de discours des œuvres » (p .197), elle se définit en effet explicitement contre les « homélies universalisantes de la francophonie officielle » (ibid.), contre bon nombre de discours dominants, contre les habitus d’une grande partie de la critique des littératures francophones contemporaines.

8L’on sait quelles résistances de telles perspectives en rupture méthodologique et surtout idéologique avec les tenants du discours conventionnel et institutionnel sur les lettres francophones ont déjà suscité et ne manqueront pas de susciter à l’avenir. Souhaitons simplement, dans l’intérêt de la recherche en littérature, que Jean-Marc Moura, représentant, avec quelques autres, d’une tendance encore minoritaire dans le champ critique français et francophone, soit entendu, et que son étude suscite un débat qui serait enfin susceptible de faire sortir littératures francophones et nouvel exotisme des zones marginales et symboliquement dévalorisées auxquelles on les renvoie encore de nos jours, au mépris de toute réalité esthétique et socio-culturelle.