Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2005
Printemps 2005 (volume 6, numéro 1)
Sabine Ricote

Mérimée en chair et en sang

Christian Chelebourg, Prosper Mérimée, le sang et la chair, une poétique du sujet, Minard, 2004.

1Dans une introduction intitulée « Pourquoi une poétique du sujet ? », Christian Chelebourg tâche de cerner quelle représentation de lui-même le « sujet Mérimée » met en place par le rapport qu’il entretient au langage : quelles sont les motivations intimes qui déterminent son entreprise créatrice ?

2Dans une analyse en deux parties, l’auteur se propose ensuite, par une lecture transversale des œuvres littéraires de Mérimée, de mettre en évidence la dynamique de son écriture, motivée par son imaginaire, sa vie et son idiolecte.

3La première partie « Toujours de plus en plus fort, le complexe de Don Juan de Maraña » se fait l’écho de la puissance et de l’omniprésence du sang chez Mérimée. Elle s’intéresse à la fulgurance avec laquelle, dans l’écriture mériméenne, surgissent la violence, le crime de sang. Celle-ci est certes une composante romantique, mais surtout, elle permet à l’auteur de déployer la furie et l’agressivité qui hantent son imaginaire. En effet, l’esthétique de Mérimée se veut dénonciatrice des poncifs de la tradition littéraire. Pour asseoir son originalité, Mérimée préfère par exemple rejeter les figures d’analogie chères aux Romantiques. Bien plus qu’une volonté de s’émanciper d’une tradition, on devine qu’il est mal à l’aise avec le sens figuré et qu’il préfère, pour s’exprimer, la brutalité du sens propre.

4Christian Chelebourg note dans l’œuvre mériméenne, trois grands motifs de violence hyberbolique : la guerre, le crime familial — se manifestant sous diverses formes, le fratricide, le parricide ou l’infanticide —, et la passion exacerbée.

5Tout en affichant clairement cette cruauté en triptyque, Mérimée ne cesse de se disculper de toute accusation de sauvagerie personnelle. Il ne signe pas la majeure partie de ses œuvres, se cache dans le paratexte et s’efface à la vue de son public. Il tente d’apaiser ses inquiétudes en créant des destinataires de son acte poétique qui seraient prêts à justifier sa brutalité. Ainsi, il avance la lettre d’une de ses lectrices, une jeune fille de quinze ans qui réclame « un petit drame […] bien terrible, avec beaucoup de crimes ». La violence qu’il se plaît à mettre en scène se voit légitimée par les besoins d’un public demandeur.

6Pourtant, même si le sujet mériméen éprouve une certaine culpabilité, la violence de ses textes demeure à ses yeux un instrument de plaisir. Il n’a de cesse de vouloir établir avec ses lecteurs une relation d’identité. Il cherche à installer une familiarité, une sorte de « causerie » pour faciliter la circulation de la férocité, pour l’amusement de chacun.

7Mérimée est en perpétuelle oscillation entre culpabilité et légèreté face à la violence qu’il donne à voir. Tantôt il essaye d’euphémiser son rapport à l’acte violent par la couleur locale : la violence doit être relativisée en fonction des mœurs. Tantôt, il met en œuvre une poétique de l’outrance. S’inspirant des courses de taureaux et de leur déroulement cruel, sanguinaire et tragique, il veut reproduire, pour le lecteur, l’indicible plaisir qu’offre la démonstration de la violence.

8Il tente de frapper le récepteur par le spectacle de la mort en s’inscrivant dans un parti pris de crudité que sert au mieux la forme brève. Elle lui permet de concentrer son propos et de ne pas ennuyer son lecteur. Le récit se fait, le plus souvent, course à la scène de violence. Il privilégie la vivacité de l’action sans la surcharger de détails superflus pour arriver au dénouement de la diégèse : l’apothéose sanguinaire.

9La scène sanglante peut, à ce moment précis, basculer dans le fantastique ; son efficacité spectaculaire n’en est qu’amplifiée.

10Chistian Chelebourg achève cette première partie en insistant sur le fait que le sujet entretient un double rapport à la violence. Il affiche sa fascination pour la férocité par la cruauté de sa plume, son œuvre est une perpétuelle surenchère de violence qui engendre la culpabilité de l’auteur. Pourtant, Mérimée donne à voir un désir de rédemption : le sujet écrivant a vu l’horrible, il n’en est que le simple intermédiaire, il ne fait que transmettre la violence.

11La seconde partie, « Cave amantem, le complexe de Prométhée » est consacrée à l’omniprésence des femmes et de la chair dans les ouvrages de Mérimée. Ce dernier considère les impératifs de la chair comme une fatalité et le mariage comme une désillusion. L’idée du bonheur conjugal n’est qu’une méprise puisque mariage et amour, dans l’imaginaire mériméen, sont deux réalités incompatibles.

12C. Chelebourg explique que, pour le sujet, les femmes ne peuvent être décrites que comme des prédatrices malicieuses. L’homme est toujours la « proie » de son amante. Cette vision de la femme semblerait façonnée par les nombreuses vexations amoureuses vécues par l’auteur. Ainsi, le mariage est irrémédiablement lié à la mort.

13La femme chez Mérimée est diabolique car elle met en danger la virilité. La déchéance de l’homme commence par la tentation de la femme qui est la première responsable de la naissance du désir. L’homme n’est qu’un jouet aux mains féminines.

14Pourtant, mêmes les pires prédatrices sont prises à leur propre piège et la passion amoureuse est à l’origine de leur mort. En effet, dans Djoûmane par exemple, une petite fille malicieuse périt de la morsure du serpent – animal phallique – avec lequel elle s’amusait. La femme finit par succomber aux forces qu’elle pensait dominer. Ce pourrait être un phénomène de compensation pour Mérimée qui, par l’écriture, exorciserait ses déboires amoureux.

15Pour éviter la dégradation de la virilité, seule la renonciation à la chair est envisageable. La chair est, pour le sujet mériméen, un péril narcissique redoutable car son appel est impérieux. L’amour impose une relation physique qui s’avère fatale : il faut prendre le risque de faire le sacrifice de sa vie. La blessure de Mérimée réside dans son incapacité à faire ce genre de sacrifice.

16Pour conclure, on peut noter que la création mériméenne, en mettant en œuvre les complexes de Don Juan de Maraña et de Prométhée, est liée à la virilité que le sujet tente de mettre en place par l’écriture. Le premier complexe lui permet d’acquérir la virilité qui lui fait défaut en produisant des spectacles violents nécessaires à sa rédemption, le second, de maîtriser sa virilité comme rempart contre la déliquescence des sentiments.

17Mérimée essaye de se prémunir contre les périls de son imaginaire. Il tâche de paraître érudit et vise à concilier érudition et invention. La poétique du sujet mériméen est engagée dans une quête de la virilité maîtrisée qui débouche sur la maturité. C’est le désir d’être un homme qui séduit sans déchoir qui prévaut.