Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2005
Printemps 2005 (volume 6, numéro 1)
Jérôme Ceccon

Une lecture de Dante

Catherine Guimbard, Une lecture de Dante, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, coll . « Conférences de la Sorbonne », 2004, 412 p.

1Par sa stature de poète, Dante retient de toute évidence l’attention, comme Léonard de Vinci séduit encore par sa peinture et son esprit d’invention. L’intérêt du regard porté par Catherine Guimbard qui nous livre une étude sur Dante est de situer le poète dans son siècle avec ses interrogations, ses doutes et ses certitudes. Elle tente, en parcourant l’ensemble de son œuvre, d’en dégager la continuité ou d’en marquer la rupture. La Vie Nouvelle raconte cette histoire d’amour qui attache le poète à Béatrice, rencontrée à l’âge de neuf ans. C’est l’époque du rêve d’évasion près de la plus belle des créatures terrestres. Dante mûrit et s’engage dans une longue réflexion qui donne naissance à De l’Eloquence en langue vulgaire, le Banquet, la Monarchie, pour culminer dans la Divine Comédie.

2Avec le Banquet, Catherine Guimbard relève la noblesse d’âme de ces hommes qui n’hésitent pas à tenter de reconduire l’humanité sur le droit chemin. Elle montre ensuite un Dante convaincu de l’importance et de la valeur de la langue du peuple qu’il défend dans le livre De l’Eloquence en langue vulgaire, devenant ainsi le premier théoricien de la langue vulgaire. Poursuivant par la présentation de la Monarchie, elle nous fait découvrir le poète bouleversé par l’état de l’Italie d’alors, sujette à la domination papale. Plus que l’Empereur c’est surtout la Monarchie, seule garante du pouvoir civil, qu’il défend. Et c’est à travers ses Epîtres, qu’elle nous dévoile la solitude d’un homme, meurtri par son exil, défenseur de la dignité de l’homme « familier de la philosophie ». Ces œuvres de la période d’exil resteront malheureusement inachevées ; le poète qui veut se consacrer à l’écriture de la Divine Comédie interrompt tout ce qu’il a entrepris. Catherine Guimbard analyse ce drame humain qui, dans le Banquet, tenaille, stimule et interpelle le poète, à la recherche du bonheur. Pensant que la personnalité de Dante nous est familière, elle nous introduit dans le monde de la Divine Comédie qui verra la raison céder le pas à la foi et c’est nourri de cette pensée médiévale que Dante va emprunter le chemin qui le conduit au Paradis. Catherine Guimbard reste toutefois sensible aux influences arabes et note combien la topographie même de l’enfer  et du ciel d’Ibn el-'Arabî inspirera le poète florentin. Marqué par le chiffre trois - chiffre de la Trinité - le  poète nous offre trois cantiques : Enfer, Purgatoire, Paradis. C’est alors que débute ce long voyage dans les neuf cercles de l’Enfer, les sept terrasses – avec en plus l’Antipurgatoire et le Paradis terrestre - pour le Purgatoire, pour s’achever dans les neuf ciels inséparables. Catherine Guimbard nous rappelle comment, dans la pensée de Dante, le chiffre est signe. Chants qui se répondent, allant du chant VI de l’Enfer qui tance la Florence corrompue au chant VI du Purgatoire qui s’élargit à cette Italie toute morcelée et recroquevillée sur elle-même et, enfin, chant VI du Paradis qui exalte la Justice impériale garantissant l’équilibre dans la société des hommes. A travers remarques et analyses, le lecteur prend conscience que l’homme dispose de la liberté de choix, se servant de son pouvoir d’opter pour le bien ou pour le mal, scellant ainsi son sort éternel. C’est dans l’extension du pouvoir temporel de l’Eglise qui accumule les richesses de ce monde sans se soucier du salut des hommes et qui entraîne ainsi l’humanité à sa perte que Dante voit la perversité de son époque. Ce long cheminement qui va conduire le poète du péché à la grâce divine, passe d’abord par l’Enfer, où l’accompagne Virgile qui lui détaille la topographie des lieux. Dante, évidemment, porte toute son attention à ce nid de vipères qu’est Florence. Mais Dante sait qu’il est entré dans ce monde de la « cité dolente…, dans l’éternelle douleur ». Même les lâches croupissent en ce lieu, car ne pas faire le mal ne suffit pas. L’Ange superbe est également là, lui qui « fut la plus haute créature » et qui pour « n’attendre la lumière chût sans être mûr ». Notre auteur n’oublie pas de rappeler que l’homme politique perverti,  hôte de ces lieux, est Hugolin, père anthropophage. Avec bonheur, Catherine Guimbard nous montre comment Dante redonne vie à des personnages qui ont fait un bout de chemin avec lui. Elle nous indique ainsi comment cela permet à l’écrivain d’effectuer une relecture critique de sa biographie personnelle et intellectuelle.

3Poursuivant sa route, Dante pénètre dans ce « royaume intermédiaire » qu’est le Purgatoire. L’idée du Purgatoire prend forme aux environs de 1200, avec Innocent III, rappelle au passage Catherine Guimbard qui note qu’il est un peu la transposition de la société urbaine de l’époque avec ses trois classes : nobles, marchands et travailleurs. L’homme peut ainsi dédramatiser quelque peu le séjour sur la terre, un espoir étant permis. Rien n’est définitif, tout est temporaire. Rétablissant le rythme jour/nuit, ce sas permet à l’homme de croire au bonheur possible dès l’ici-bas, puisque tout peut être racheté grâce aux indulgences, aux prières et au repentir. Rien n’est donc jamais perdu. Toutefois, devant toute cette misère, Dante s’interroge sur la cause de la corruption générale des hommes et en conclut que c’est bien l’homme – avec son libre arbitre – qui en est seul responsable et, en tant qu’être social, responsable des autres. L’homme a été créé libre et il fait ce qu’il veut de sa liberté.

4Mais le voilà maintenant accédant au Paradis où apparaîtra Béatrice, tandis que s’effacera Virgile. La rencontre avec Béatrice clarifie tout. Au lieu de se servir de son intelligence pour se réaliser pleinement homme, le poète est devenu esclave de cette intelligence, insiste Catherine Guimbard. En cultivant la science humaine, la philosophie (d’où ses œuvres doctrinales), le poète a oublié la plus haute des sciences, celle des vérité révélées que Béatrice incarne, la théologie. Par orgueil, l’homme oublie Dieu, son but suprême, et croit à l’autosuffisance de sa propre raison.

5Grâce à sa rencontre avec Béatrice, Dante peut monter au Paradis où les divers Ciels accueillent les serviteurs de l’humanité dans le Ciel de Mercure, les justes du Ciel de Jupiter et ainsi de suite. Les neuf sphères correspondent aux neuf cercles de l’Enfer, aux neuf terrasses du Purgatoire. Au-delà de ces neuf sphères se situe l’Empyrée, siège de Dieu, passage de l’ordre de la philosophie à celui de la Foi. A la fin de son cheminement, Béatrice s’effacera devant Saint Bernard qui conduira le poète vers la lumière aveuglante à l’opposé de la nuit qui représente le Mal. La connaissance alors n’est plus de l’ordre de la raison mais de la foi. Le voyage d’ascèse a conduit le pèlerin du Paradis terrestre, où existe la dualité bien/mal, au Paradis céleste où la dualité n’existe plus. Le pèlerin, à la fin du voyage, est enfin uni à la volonté de Dieu. Le poète questionnera Adam dont la présence au Paradis le surprend, en raison du nombre d’années séparant la Création de leur rencontre. La réponse en est 6498. Catherine Guimbard explicite la signification de ce nombre en partant du six, chiffre de la Création, du quatre représentant l’Eden aux quatre fleuves ; le neuf rappelle le chiffre du tarot et du pèlerin qui retourne vers Dieu, tandis que le huit est le chiffre du Christ rédempteur. Le chiffre 6498  résume ainsi l’histoire de l’homme qui, de la création et le passage par l’Eden, réalise son pèlerinage vers Dieu.

6Après la Divine Comédie, Catherine Guimbard s’arrête à quatre grandes figures : Virgile, Stace, Béatrice et Saint Bernard. Au-delà de la personnalité humaine de Virgile et de Béatrice, on peut s’interroger sur le rôle qu’ils jouent dans le divin poème. Dante s’est fourvoyé à un certain moment de son existence et a brusquement interrompu la rédaction des nombreux traités qu’il avait entrepris. Mais il a aussi, et Béatrice le lui dira lors de leur rencontre au Paradis terrestre, gaspillé les dons de Dieu, se comportant « comme un oisillon incapable de prendre son vol ». Si le philosophe moderne prétend ne puiser la vérité qu’aux sources de sa raison seule, le philosophe du Moyen Age — chrétien, arabe ou juif — reçoit la vérité de deux sources différentes, la raison certes, mais la Foi en la vérité révélée de Dieu. Saint Thomas tentera avec succès d’accorder Raison et Foi, la philosophie étant toutefois la servante de la théologie. Le christianisme se veut une méthode de salut et non une simple méthode de connaissance. Catherine Guimbard rappelle alors les fondements du thomisme qui défend les relations de complémentarité entre Raison et Foi. Virgile sera certes son guide mais en tant que messager de Béatrice. Virgile incarne tout ce que l’intellect humain peut atteindre de ses seules forces. Il est la Raison et Béatrice la Foi. Stace s’adjoint au groupe, comme le Christ venant accompagner les pèlerins d’Emmaüs. Virgile lui cèdera la parole, pour répondre aux questions épineuses formulées par Dante. Stace est la garant de la continuité entre raison humaine et science divine. Il est le lien entre Virgile et Béatrice. C’est à Béatrice qu’il appartient de conduire son chantre à la félicité parfaite, amenant son voyageur de vérité en vérité. Ce long parcours s’achèvera sous la conduite de Saint Bernard en sa qualité de contemplatif. S’ouvre alors la voie mystique, car seule la contemplation permet d’avoir la perception de la présence de Dieu, l’extase.

7Catherine Guimbart ne néglige pas la pensée politique de Dante qui perçoit le transitoire de l’histoire humaine et qui cherche à recréer la cité capable d’assurer à l’homme un bonheur spécifique qu’il pense pouvoir attendre de la vie d’ici-bas. Il souhaitera la venue d’un Monarque faisant régner la justice et corrigeant l’Eglise corrompue. Vision d’un homme qui se passionne pour les choses de la terre, le progrès de l’univers humain n’étant pas une concurrence faite à Dieu.

8Catherine Guimbard aborde le messianisme et le prophétisme dans la Divine Comédie, thème auquel est consacré un chapitre. Le poète se doit d’expliquer aux humains le sens de leur histoire. Trois figures rythment le poème, en débutant par celle de Virgile qui voit  la louve chassée et la venue de temps meilleurs, tandis que Béatrice annonce la venue d’un DUX, invitant Dante à dire au monde ce dont il a été témoin. Enfin Saint Pierre annonce l’intervention de la Providence se portant au secours du peuple de Dieu. Allusion est faite au joachisme, visant à transformer le monde en monastère, à la naissance des ordres mendiants et à cette ère nouvelle qui voit le désir d’une Eglise réalisant le christianisme face à l’Institution hiérarchisée. C’est l’esprit prophétique et messianique qui souffle avec son lot de passion et d’irrationnel. Catherine Guimbard prétend même que la Divine Comédie sonne le glas du thomisme en ce XIVème siècle où pointe le néofranciscanisme.

9Le livre s’achève par un essai d’interprétation alchimique où s’aventure avec courage Catherine Guimbard. Perdu un jour dans une forêt obscure, le poète entreprend un cheminement qui le conduit, après la Faute, à la Résurrection en passant par la Rédemption. Cette représentation conduit Dante à choisir une voie symbolique. Ce processus de transmutation s’apparenterait au Grand Œuvre : Œuvre en noir, l’Enfer, Œuvre en blanc, le Purgatoire, Œuvre en rouge, le Paradis. Phase de déstructuration suivie de la phase d’illumination. L’homme – sous la figure de Dante – est la matière de l’œuvre et la Divine Comédie en est la pierre philosophale, autorisant le passage à la perfection. Si la noirceur signifie mortification nécessaire et signe de désordre et de mort, l’œuvre en blanc autorise l’individu à suivre son libre arbitre, comme le lui conseille Virgile. Enfin l’œuvre en rouge l’introduit dans la sphère des états supra-humains. La quête de Dante, tout comme la quête alchimique, correspond à une sorte de mort mystique. L’ascèse transforme l’homme : sensible à l’intelligence des choses, il comprend non par le truchement de la raison mais parce qu’il est saisi par l’illumination. C’est le sens de l’interprétation à la lueur du processus alchimique. La dernière citation résume, selon Catherine Guimbard, le message d’avancement délivré par la Divine Comédie :

Toi, note, et telles que je le dis

ces paroles redis-les aux vivants

de cette vie qui est course à la mort.

10Une récente restauration de fresques à Florence nous révèle un autre visage de Dante que celui au nez aquilin et au visage émacié, considéré comme unique jusqu’à ce jour et reproduit dans tous les ouvrages parlant du poète. Dante y apparaît moins sévère et plus humain. Cette nouvelle image est peut-être plus conforme à la lecture, difficile mais intéressante, de l’œuvre de Dante tentée par Catherine Guimbard qui réussira, peut-être, à ébranler notre conception du Moyen Âge comme une époque d’obscurantisme.