Acta fabula
ISSN 2115-8037

2012
Mai-Juin 2012 (volume 13, numéro 5)
Alice Richir

Interpréter Bartleby en philosophe

DOI: 10.58282/acta.7038
Gisèle Berkman, L’Effet Bartleby. Philosophes lecteurs, Paris : Éditions Hermann, coll. « Fictions pensantes », 2011, 182 p., EAN 9782705680411.

1Dans les courriels qu’il échange avec Gisèle Berkman et qui figurent en appendice de L’Effet Bartleby, Jean‑Luc Nancy avoue sa réticence à proposer une lecture de Bartleby, the scrivener, tant cette œuvre « donne l’impression d’être écrite pour être commentée et interprétée1 ». Avec cette nouvelle parue pour la première fois en 1853, Herman Melville signe en effet une fable d’une haute densité herméneutique. La figure du scribe qui se refuse à écrire et la désormais célèbre formule au travers de laquelle il se dérobe aux injonctions de l’homme de loi qui l’emploie appellent, de toute la force de leur caractère énigmatique, le commentaire. Des lectures qu’en firent certains philosophes intéressés par la pensée du dehors aux méta‑commentaires qu’elles‑mêmes suscitèrent, la nouvelle de Melville devint le terrain de jeux littéraire favori des réécritures philosophiques. Blanchot, Derrida, Deleuze, Rancière, Agamben, Badiou, etc. : autant de penseurs qui convoquèrent Bartleby et son « I would prefer not to » hors de leur œuvre originelle, pour leur faire incarner des concepts philosophiques à part entière. Le scribe et sa formule devinrent ainsi tout à la fois figure du neutre, force de dessaisissement et de résistance passive à la loi, manière détournée de suggérer un refus de l’écriture, ou encore fable de la lettre et de la copie interrogeant l’avenir d’une littérature dont les conditions de reproduction étaient amenées à changer à l’aube de ce que Benjamin avait pointé comme étant « l’ère de la reproductibilité technique ». La fascination que l’œuvre de Melville exerça sur la philosophie française entre les années 70 et la fin des années 80 incite G. Berkman à parler d’« effet Bartleby ». Un effet selon elle encore perceptible aujourd’hui, bien que l’acte d’interpréter semble avoir cédé la place à un engouement culturel pour le personnage de Bartelby, qui se limite souvent à concevoir ce dernier comme le symbole d’une certaine volonté de non‑vouloir. D’énigme présentée par la littérature à la philosophie, il n’est désormais plus question. C’est un panorama de ces différentes réécritures de la figure du scribe et de sa mystérieuse formule que G. Berkman entend dresser dans cet essai, afin de lire dans la constellation qu’elles dessinent la cartographie d’une modernité qui avait la particularité de penser la philosophie au contact de la littérature. Il s’agira dès lors de cerner la singularité de chacune des lectures philosophiques de la nouvelle de Melville, pour montrer en quoi elles sont révélatrices d’une époque.

Passivité de Bartleby

2Là où l’on attendait une brève généalogie descriptive suivie d’une confrontation critique des diverses lectures de Bartleby, the scrivener, G. Berkman opère une traversée analytique de certaines œuvres philosophiques dont Bartleby serait, selon elle, la figure centrale. S’attaquant tout d’abord à Blanchot, l’un des premiers philosophes à s’être penché sur la nouvelle de Melville, elle voit en Bartleby une « référence souterraine2 » s’étendant sur toute l’œuvre du critique. Au‑delà du commentaire dans lequel Blanchot, délaissant la substance de la fable, pointe toute l’ambiguïté de la formule et de l’aporie qu’elle recèle, la figure de Bartleby ne cesserait de hanter l’œuvre du philosophe. La passivité et l’évanescence de ce personnage, qui n’accepte pas sans toutefois refuser, auraient servi à Blanchot de source d’inspiration pour dépasser les apories de la négativité hégélienne, en y opposant progressivement la puissance suspensive du neutre. Ni positif, ni négatif, ce neutre dont Bartleby devient le chantre rend inopérante la pensée dialectique et désactive le travail du concept qui lui est lié. Pour Blanchot, par ce mouvement de désœuvrement, le scribe melvillien, figure extrême du dehors, symbolise aussi l’accès à une forme « pure » d’écriture : le geste mécanique de la copie, auquel succède le refus de copier, autorise ce que Blanchot identifie comme une « écriture hors langage ».

Bartleby sacrificateur

3De la lecture de Blanchot à celle de Derrida, il n’y qu’un petit pas temporel, que G. Berkman franchit aisément en abordant le thème du sacrifice. Bartleby, en effet, apparaît dans l’œuvre de ces deux penseurs comme figure de l’économie sacrificielle, bien qu’il ne soit pas toujours évident de déterminer si le scribe est sacrifié ou s’il se sacrifie. Chez Blanchot, cette question est indissociablement liée à sa conception du judaïsme : le fait que, dans la fable abrahamique, le sacrifice soit suspendu serait une manière, pour le philosophe, d’en finir avec le mythe. Bartleby viendrait dès lors incarner dans l’œuvre de Blanchot cette position sacrificielle particulière, à la fois « comme en deçà du sacrifice, mais ne cessant d’y ramener3 ». Derrida, au contraire, délaisse le Bartleby passif de Blanchot au profit d’un Bartleby sacrificateur. G. Berkman montre bien comment Derrida fait de la nouvelle de Melville — et de la littérature en général — le lieu de répétition du sacrifice d’Abraham : passant d’un Bartleby sacrifiable à un Bartleby sacrifiant, Derrida insiste sur le sens de la formule du scribe, qui ne dit pas rien mais témoigne au contraire de toute l’ambiguïté de la position de ce personnage et du fait que son sacrifice est en quelque sorte représentation de l’irreprésentable. C’est ce qui permet à G. Berkman de reconnaître sous la figure du Bartleby‑Abraham une autre figure du sacrifice chez Derrida : celle de Jean‑Jacques Rousseau. Après avoir établi ce rapprochement, la critique achève ce chapitre en voyant dans la nouvelle de Melville le parfait contrepoint du séminaire de La Lettre volée, un parallèle dont elle s’étonne que Derrida n’y ait pas lui-même pensé, tant il aurait trouvé sa place dans la réfutation de la théorie lacanienne que le philosophe livre dans « Le facteur de la vérité ».

Bartleby, ce « schizo »

4Vient ensuite le tour de l’analyse deleuzienne de la fable de Melville, dont G. Berkman commence par souligner l’ambition critique, en rappelant sa portée à la fois linguistique, typologique et clinique. À nouveau, elle envisage le personnage melvillien comme une figure centrale de l’œuvre de Deleuze, clé de voûte soutenant l’ensemble de sa pensée et indice indispensable de l’évolution des concepts auxquels elle a donné jour. Bartleby endosse cette fois le costume du « schizo », ou à tout le moins un de ses versants, puisque le propos de G. Berkman est avant tout d’insister sur le fait que la conception deleuzienne de la schizophrénie scinde celle‑ci en son expression philosophique, d’une part, et son expression purement clinique, d’autre part. Ce dédoublement fait de Bartleby le pendant littéraire d’une autre figure deleuzienne venue incarner le stade clinique de la psychose, celle de l’auteur américain Louis Wolfson. Pour Deleuze, le propre de la formule du scribe consiste à ouvrir un « au dehors même de la langue4 », là où le procédé de création de Wolfson ne parvient qu’à générer une nouvelle langue, échouant à faire sienne cette négativité particulière dont Bartleby s’est fait le porte‑parole. G. Berkman interroge, au travers de ce dédoublement méthodologique, la manière dont Deleuze conçoit la psychose et, ce faisant, le passage incessant que le philosophe opère entre « critique » et « clinique », concept et percept, figure et image.

Bartleby comme possibilité du sans image ?

5Chez Deleuze, Bartleby incarne une figure apte à rompre avec la loi du Père, c’est‑à‑dire à s’émanciper de la prépondérance de l’image paternelle. L’agrammaticalité et l’intransitivité de sa formule permettent ainsi au scribe de se dissocier de l’image pour aboutir au sans image de la pensée. Dans La Chair des mots, Rancière dénonce la contradiction interne de cette lecture deleuzienne : tout en s’efforçant de faire advenir la possibilité du sans image, la pensée philosophique de Deleuze ne cesse de convoquer l’image littéraire, cinématographique, picturale..., demeurant incapable de se départir de ces images à partir desquelles elle s’élabore et qui font inlassablement retour dans l’œuvre du philosophe. Pour expliquer cette incohérence, G. Berkman postule l’existence d’une transitivité entre la figure et l’image inhérente à toute lecture philosophique du texte littéraire. La critique s’attache à étudier l’évolution que le concept d’Image de la pensée subit au fil de l’œuvre de Deleuze, pour démontrer le progressif dédoublement opéré par Deleuze entre Figure et Image au détriment de cette dernière. G. Berkman ne manque pas de souligner le rôle fondamental, bien qu’à priori imperceptible, assumé par Bartleby au sein de cette élaboration conceptuelle : la voici qui glisse brièvement du côté de l’interprétation du texte, juste le temps d’insister sur la persistance de la nouvelle de Melville à interroger « l’énigme de penser5 », capacité déterminante pour expliquer ce qu’elle défend comme étant « l’effet Bartleby ».

De Bartleby au « Musulman »

6Avec le chapitre consacré à Agamben, G. Berkman entend clôturer la séquence interprétative de la figure de Bartleby, à la lumière de son hypothèse de départ. Comme pour les commentaires philosophiques précédents, il ne s’agira pas de considérer la lecture d’Agamben comme un contenu détaché du reste de son œuvre, mais bien d’étudier les répercussions de celle‑ci sur l’ensemble de sa pensée. G. Berkman constate que, d’emblée, le philosophe prend ses distances vis‑à‑vis de la fable pour mettre progressivement en évidence, au travers du personnage de Bartleby, l’écart qui sépare selon lui la figure et le chiffre. Détaillant dans un premier temps la perception agambenienne de la nouvelle de Melville, elle démontre que la célèbre formule devient chez lui pure réserve de potentialité : l’énoncé du scribe autoriserait la revendication de la puissance du rien comme forme extrême de dé‑création. L’auteure ne manque pas de souligner le caractère extrêmement construit du commentaire d’Agamben, allant jusqu’à le qualifier de « montage6 » philosophique. Dégageant ensuite la dimension messianique du personnage de Bartleby, G. Berkman propose d’y voir une sorte de contre‑figure du « Musulman », cette figure des camps d’extermination convoquée par Agamben dans son très controversé Ce qui reste d’Auschwitz. Ce parallèle lui permet enfin de révéler la manière particulière dont le philosophe envisage le rapport entre littérature et philosophie : faisant de leur point d’articulation le lieu privilégié où interroger la disjonction entre désignation et référence langagières, Agamben rêve d’une philosophie capable de retranscrire intégralement le texte littéraire, occultant inévitablement tout ce qui a trait au reste et à l’impossible.

D’une certaine modernité à son achèvement

7Fidèle à la méthodologie de recherches ainsi qu’à l’objectif qu’elle s’est fixés, G. Berkman opère dans cet essai une traversée critique des œuvres philosophiques révélatrices de ce qu’elle nomme « l’effet Bartleby ». Dans une perspective historique plus globale, elle cherche à montrer combien ces différents commentaires témoignent de l’étroite intrication qui existe parfois entre champs littéraire et philosophique. Selon l’auteure, « l’effet Bartleby » est à la fois représentatif d’une certaine modernité et de son achèvement : tandis que la diversité des lectures de Bartleby, the scrivener atteste la volonté des penseurs les plus emblématiques du xxe siècle de préserver une certaine indivision entre littérature et philosophie, la dernière de ces réécritures acte la fin de cette complémentarité. Aujourd’hui, l’interprétation de la nouvelle de Melville a cédé la place au mot d’ordre : la formule et son protagoniste sont devenus des symboles de résistance, qu’il ne s’agit plus de commenter mais de convoquer en tant que tels. Une résistance que nos contemporains ont tendance à considérer comme molle, voire insuffisante : cette particularité qu’a Bartleby de refuser la lutte, qui faisait sa force, est désormais perçue comme une « solution faible7 ». Cette condamnation révèle, selon G. Berkman, la volonté des penseurs d’aujourd’hui d’en finir avec un sens constamment indécidable, incarné dans cette position de perpétuel entre‑deux qu’occupe le scribe.

Penser Bartleby aujourd’hui

8Si Gisèle Berkman dresse un panorama tout à fait convaincant des divers commentaires philosophiques qu’a suscités la fable de Melville (au risque de sembler parfois accorder à celle‑ci un rôle exagérément prépondérant au sein des œuvres dont elle traite), on regrette cependant que son analyse de la contemporanéité de « l’effet Bartleby » demeure quelque peu sommaire et péremptoire. L’essai pointe avec acuité un moment de rupture avec une manière de penser conjointement littérature et philosophie, mais il range un peu trop vite à notre goût l’ensemble des penseurs qui font encore aujourd’hui appel à la figure de Bartleby du côté de l’allusion stérile ou de la condamnation. Que faut‑il penser, par exemple, des considérations de Lionel Ruffel, qui voit dans « l’involontarisme » qui caractérise certaines des plus importantes figures littéraires contemporaines une force de « résistance passive » contre la conjuration de la modernité8 ? Il semble, en effet, qu’un versant de la littérature contemporaine persiste à interroger cette position d’entre‑deux incarnée par le scribe de Melville. Délaissée par la philosophie, la figure de Bartleby serait-elle désormais devenue, par la force des divers penseurs qui se sont penchés sur son berceau, partie intégrante de l’héritage littéraire contemporain ? Cette question demeure en suspens et laisse le lecteur sur sa faim.