Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2004
Automne 2004 (volume 5, numéro 3)
Tiphaine Samoyault

Économie de Raymond Roussel

Cahiers Raymond Rousse, 2 : Formes, images et figures du texte roussellien, textes réunis par Anne-Marie Amiot et Christelle Reggiani, La Revue des Lettres Modernes, Minard, 2004, 230 p.

1« Raymond Roussel n’a rien à dire et il le dit mal. » Ce jugement aussi péremptoire et presque aussi fameux que celui de Sartre sur Mauriac est de Robbe-Grillet qui relevait l’absence totale de préoccupation de monde chez l’auteur d’Impressions d’Afrique et la morne platitude de son style. Par sa façon de séparer le monde et la création, son œuvre a été le symbole de toutes les modernités, de Duchamp à l’avant-garde théorique et formelle des années 1960, et on peut légitimement encore se demander ce que l’œuvre de Roussel peut avoir à dire aujourd’hui et ce qu’on peut dire sur elle. Cette deuxième livraison de la Revue des Lettres Modernes qui lui est consacrée sous le titre Formes, images et figures du texte roussellien, réunissant des approches très diverses, offre sans doute une réponse. Certains tiennent bon : dans une démarche strictement ricardolienne, Christelle Reggiani propose une typologie des « statuts textuels de l’image roussellienne », de l’image génératrice de texte, à l’image diégétique et à l’image effectivement présente dans l’œuvre. L’article est extrêmement précis et éclairant et l’approche formelle continue, semble-t-il, à être efficace pour l’approche de Roussel. Pour le reste, les études se partagent entre une perspective herméneutique et une critique délibérément référentielle. On sent la volonté de sortir Roussel de la stricte autoréférentialité, de le raccorder à des sources et à des modèles. Remarquablement informés, l’article de Bernadette Gromer, sur les figures de la décadence, comme celui d’Éric Lavallade sur les passages policiers ou fantastiques de Locus Solus, démontrent l’un et l’autre le travail d’une écriture palimpseste, « référencée à un réel acculturé, déjà verbalisé ou représenté. » Si tout est imagination, celle-ci est fortement travaillée par la mémoire des lectures et les impressions du présent. C’est pourquoi Anne-Marie Basset, à la suite d’Anne-Marie Amiot, examine grâce à une étude génétique des avant-textes la façon dont Impressions d’Afrique construit un mythe civilisateur. Et le continent africain, détenteur de mythes, offre à l’Europe une possibilité de se régénérer dans son excès d’images.

2L’intérêt du volume tient principalement dans l’éloignement où est maintenu le fameux « Procédé » roussellien, dont la trop fréquente évocation, provoquée par Comment j’ai écrit certains de mes livres, a tendance à obscurcir d’autres dimensions de l’œuvre. Ainsi, Hermes Salceda offre une étude du style-Roussel où il n’en est pratiquement pas question, où surtout il ne saurait en être question tout seul : son objet est plutôt de déconstruire la fadeur de l’écriture roussellienne afin de montrer qu’un style fondé de façon systématique sur l’économie et la volontaire platitude instaure des jeux de force entre le respect des règles et leur mise en cause, entre la représentation et son épuisement. Les autres articles insistent sur tel ou tel aspect de la fabrique de l’image chez Roussel, de sa matérialité à son mouvement, de ses couleurs à ses métamorphoses, où l’on voit l’importance chez lui de l’image comme forme et de l’élaboration technique de la représentation.