Acta fabula
ISSN 2115-8037

2012
Avril 2012 (volume 13, numéro 4)
Marie-Ève Benoteau-Alexandre

Claudel, poète français ?

DOI: 10.58282/acta.6895
Emmanuelle Kaës, Paul Claudel et la langue, Paris : Classiques Garnier, coll. « Études de littérature des xxe et xxie siècles », série Claudel n° 1, 2011, 477 p., EAN 9782812402784.

1Quoi de plus fondamental que la langue pour un écrivain ? Et cependant, si les travaux d’Henri Guillemin et plus tard de Gérald Antoine avaient pu dessiner les linéaments d’une stylistique de Claudel, il manquait aux études claudéliennes un ouvrage de synthèse sur le rapport du poète à la langue. C’est cette lacune que vient heureusement combler l’ouvrage d’Emmanuelle Kaës, Paul Claudel et la langue, paru en 2011.

2Les limites du livre sont indiquées dès l’introduction : le champ chronologique est celui de la décennie 1920‑1930, « moment grammatical » de la critique française et de Claudel lui‑même. C’est la période des Réflexions et propositions sur le vers français, du Soulier de Satin, mais également des textes brefs (discours, articles) sur la grammaire, où le discours de Claudel sur la langue est de loin le plus fourni. Cette restriction chronologique n’exclut évidemment pas des excursions hors de cette période, qu’il s’agisse de Tête d’Or, en amont, ou des réécritures tardives des drames claudéliens. Autre limite pointée dans l’introduction : le domaine de la traduction est exclu de l’étude, comme déjà suffisamment étudié par la critique — ce qui peut paraître discutable, le rapport à la langue y étant décisif. L’objet d’étude ainsi défini est, ainsi que le montre E. Kaës, d’une grande richesse et peut servir de point d’ancrage pour appréhender l’ensemble de l’œuvre de Claudel.

3Remarquable, l’ouvrage l’est par bien des aspects, et particulièrement en ce qu’il tresse continuellement histoire, linguistique et poétique, renouvelant notre compréhension de l’écriture claudélienne. L’histoire, en effet, est sans cesse présente, par le biais d’une contextualisation rigoureuse qui, étayée par de nombreux documents, fait surgir aux yeux du lecteur l’arrière‑plan indispensable à la compréhension des prises de position de Claudel sur la langue.

Politique de la langue

4C’est probablement dans la première partie de l’ouvrage que le recours à l’histoire est prédominant. Il permet de faire émerger la dimension proprement « politique » et « polémique » — deux termes mis en valeur par E. Kaës — du rapport de Claudel à la langue. Consacrés respectivement aux « présupposés de la critique anti‑claudélienne », au « recours claudélien aux savoirs linguistiques » et à la question du « génie de la langue » vue par Claudel diplomate, les trois premiers chapitres montrent en effet un Claudel tout entier dans le débat d’idées et parfaitement conscient des enjeux politiques de ses prises de position. Derrière les attaques de la critique anti‑claudélienne qui stigmatise l’obscurité et le caractère à peine français de la langue de Claudel se cache un nationalisme de droite proche de l’Action française. Leur violence est rappelée par la reproduction en annexe d’articles ou d’extraits de livres consacrés à Claudel, signés Lasserre, Thérive ou Souday, adversaires féroces de Claudel. Le reproche principal et l’enjeu fondamental de cette querelle critique réside dans la contradiction entre l’hermétisme de la langue de Claudel qui met en péril la fonction de communication du langage littéraire et le projet « catholique » du poète qui implique en droit une dimension apostolique. C’est en partie pour leur répondre que Claudel, dans son « moment grammatical », s’intéresse à la linguistique — car ce n’est jamais sur le terrain du style, remarque E. Kaës, qu’il répond à ses détracteurs. L’objet du deuxième chapitre est donc d’établir aussi rigoureusement que possible les sources de Claudel en matière de linguistique (elles sont maigres), et d’observer les surprenantes convergences qui existent entre son discours sur la langue et les théories linguistiques contemporaines. Claudel, comme Charles Bally qu’il n’a probablement pas lu, prend pour référence la langue parlée contre la langue écrite, privilégiant la spontanéité de la langue orale sur des règles grammaticales sclérosées et faisant ainsi preuve d’un libéralisme aux antipodes des principes de la critique néo‑classique de droite. Objet du troisième chapitre, les conférences consacrées à la langue et à la littérature françaises que Claudel prononce au Japon en 1922 constituent une même réponse à la critique conservatrice. Claudel y parle cependant non pas d’abord en tant qu’écrivain, mais bien en tant que diplomate, et c’est revêtu de sa fonction politique qu’il aborde les grands mythes culturels français, le « génie de la langue » et la « clarté française », pour en modifier subtilement la teneur. En effet, il les extrait de leur intemporalité pour les réintroduire dans l’histoire : le « génie de la langue » n’est pas donné mais construit, à la fois par la littérature et par un peuple en mouvement qui crée la langue dans l’arène politique. L’imaginaire révolutionnaire et romantique est alors prégnant (ce qui n’est pas toujours le cas chez Claudel) et marque la vive opposition de Claudel aux valeurs conservatrices du maurrassisme.

Du mot au style

5Les trois chapitres suivants, qui forment une seconde partie dans l’ouvrage, sont consacrés aux  soubassements théoriques de la stylistique claudélienne. Ce n’est plus « la langue » dans son ensemble, mais les différents niveaux du discours qui y sont analysés : le mot, puis la phrase et enfin le style. L’exposé sur le lexique, au quatrième chapitre, met au jour la puissance de la rêverie poétique de Claudel autour du signifiant comme du signifié. Du côté du signifiant, E. Kaës, à la suite de G. Genette dans Mimologiques, s’intéresse à l’intrigante réflexion de Claudel sur les idéogrammes. Elle montre que les Idéogrammes occidentaux peuvent être compris comme la raison du conservatisme de Claudel en matière d’orthographe, « unique limite à son libéralisme linguistique » (p. 181). Est alors pointée une contradiction réelle entre le primat accordé à la langue parlée d’une part et d’autre part l’importance d’une forme graphique fixe. Cette dernière peut cependant être malmenée, ou tout du moins déconstruite, ainsi que le montrent à la fois la pratique des vers coupés au milieu du mot dans les premiers drames (Tête d’Or, La Ville) et les poèmes de Cent phrases pour éventails où « l’intégrité graphique » (p. 195) est remise en question. E. Kaës y voit le désir de Claudel de « mettre à l’épreuve la fonction de communication du langage » (p. 197) : la forme habituelle de la langue est brisée tandis que s’impose avec force l’idiosyncrasie d’un individu. Faut‑il y voir la légitimation des critiques adressées à Claudel qu’E. Kaës présentait dans le chapitre 1 ? L’auteur ne le dit pas, mais on se trouve alors face à la contradiction fondamentale qui marque le rapport de Claudel à la langue : celui‑ci réfute l’accusation d’hermétisme, dit s’inscrire dans le « commun » de la langue et s’exprime pourtant dans une langue éminemment idiolectale. C’est la même idiosyncrasie forte qui est à l’œuvre dans le rapport pour le moins fantaisiste de Claudel à l’étymologie ou dans sa pratique de la néologie : quoiqu’il s’agisse d’exprimer les potentialités de la langue, ou de faire résonner une langue autre (par exemple le latin biblique dans les commentaires exégétiques) à l’intérieur de sa propre parole, s’affirme avec force un rapport personnel, individuel à la langue. Jacques Rivière parle à propos des Odes de la « formidable propriété des mots » de Claudel, de leur « justesse énorme » (lettre citée, p. 367) qui fait que, paradoxalement, Claudel est à peine un poète français. Si, à propos de cette lettre et de la « langue dramatique » de Claudel, E. Kaës souligne à juste titre la « vraie rupture entre son propos théorique qui privilégie la langue telle qu’on la parle et sa langue d’écrivain éprouvée comme écart par rapport à l’usage » (p. 366), il semble que cette contradiction eût pu être mise en avant dès le chapitre consacré au lexique.

6L’étude de l’unité grammaticale supérieure, la phrase, entremêle considérations linguistiques (la phrase comme « geste », dans la lignée de Marcel Jousse), histoire littéraire et remarques esthétiques. À travers les jugements de Claudel sur ses prestigieux devanciers — éloge de Pascal et de Rimbaud, éreintement de Hugo et de Flaubert pour ne citer qu’eux — se dessine en effet l’esthétique claudélienne de la phrase d’où, une fois de plus, l’intention polémique n’est pas absente. La phrase, ainsi que le montre E. Kaës, est véritablement pour Claudel « le lieu du style », le lieu de cet « ïambe fondamental » tant glosé par la critique claudélienne et dont l’auteur renouvelle ici l’interprétation. Son importance dans l’esthétique claudélienne est telle que, dans le texte majeur que constituent les Réflexions et propositions sur le vers français, Claudel se livre à une « occultation du vers libre » (p. 300) au profit de la prose. Le constat de ce paradoxe conduit E. Kaës à développer une passionnante lecture du célèbre essai. Quelle sera en définitive la phrase claudélienne ? Une phrase complexe bien charpentée, sur le modèle de la période latine, « à incidentes », où les différents constituants ont tendance à « s’autonomiser ». On rejoint alors des considérations proprement stylistiques. C’est cependant au chapitre suivant (« De la langue au style ») que le style est abordé pour lui-même. E. Kaës y étudie de manière fort intéressante le paradoxe et la contradiction fondamentale de l’attitude claudélienne, qu’elle exprime en termes de « dénégation » (p. 311) : « alors que la critique lui reproche un détournement idiosyncrasique de la langue commune, Claudel, dans les réponses qu’il lui apporte, ne cesse de souligner le continuum qui unit l’usage poétique de la langue à la langue de tous. […] La tension [est] évidente entre l’approche théorique des questions de langue et de style et l’écriture du poète et du dramaturge, qui donne au lecteur le sentiment d’un idiolecte puissant. » Comment Claudel conçoit‑il le style ? Non comme une langue à part qui pourrait s’acquérir à force de travail (sont ici visés Flaubert ou Valéry), mais comme le prolongement, l’actualisation et l’exemplification d’un sens inné de la langue qui n’est pas propre à l’écrivain. Le propos de ce dernier n’est pas de « faire de l’art », mais bien plutôt de répondre à un « besoin d’expression » irrépressible. Il n’y a donc pas rupture, selon Claudel, entre l’écrivain et son lecteur. Telle est la manière dont, sur le plan théorique, Claudel répond aux accusations d’hermétisme — ce qu’a parfaitement compris Rivière qui, dans la lettre déjà mentionnée, souligne la « justesse » et la « propriété » de la langue de Claudel ; mais celles‑ci sont telles que Claudel en devient presque « barbare ». Peut-on cependant en rester là, et cette justification qu’apporte Claudel à ses détracteurs n’est‑elle pas en partie guidée, une fois de plus, par les nécessités de la polémique ? En d’autres termes, dans quelle mesure Claudel croit‑il à une inscription de son style dans le « commun » de la langue ? Il paraît en effet parfaitement conscient de la dimension fortement idiosyncrasique de son usage de la langue lorsqu’il écrit à l’une de ses filleule, à propos des psaumes : « On les a bien traduits dans toutes les langues, pourquoi ne les traduirais-je pas en claudélien1 ? » Et dans un brouillon de la préface de Paul Claudel répond les psaumes, il s’exclame : « C’est le polclaudel que je parle ! ». La tension entre rupture et continuité par rapport à un usage commun de la langue est donc probablement plus forte qu’E. Kaës ne le dit, et la contradiction semble insoluble puisque le lecteur n’est pas le seul à éprouver ce « sentiment d’un idiolecte puissant » que Claudel sait revendiquer.

De la théorie à la pratique

7À ces six chapitres s’ajoutent un septième et un « épilogue » qui, par le changement d’objet qu’ils manifestent, demandent à être traités à part. Dernier chapitre de l’ouvrage, « l’entier de la langue » sort de l’étude des textes théoriques de Claudel, jusqu’alors dominante, pour examiner sa pratique d’écrivain, et plus précisément la façon dont Claudel exploite toute l’étendue des potentialités linguistiques du français. Deux périodes sont alors examinées, d’une part celle du premier théâtre de Claudel où se multiplient les mots « du terroir » et les variations socio‑linguistiques, d’autre part celle des réécritures tardives des drames où Claudel tente de se débarrasser du lyrisme par l’utilisation d’un langage populaire — pratique qui dément le conservatisme théorique qu’E. Kaës rappelle avec insistance sans souligner explicitement cette nouvelle contradiction. L’auteur, à la suite de la critique claudélienne, y voit un « échec ». Mais peut‑on dire pour autant que Claudel confonde « délibérément le sujet lyrique et la personne de l’auteur » (p. 372) et qu’il s’agisse pour lui de rejoindre le « langage commun » ? La langue populaire, que Claudel associe à l’« enfantin » et au « familier » n’est pas réservée aux réécritures des drames, on la trouve également dans les traductions des psaumes comme dans les poèmes composés dans ces mêmes années. Plus que l’effacement de l’auteur, c’est — me semble‑t‑il — le désir d’authenticité et de sincérité qui préside à l’adoption de ce nouveau style, comme en témoignent les expressions tirées des lettres à J.‑L. Barrault qui stigmatisent l’« accoutrement lyrique » ou encore un « lyrisme tapageur et creux » (citées p. 370). Nous sommes alors une fois de plus du côté du « besoin d’expression » qui caractérise la langue littéraire et non de la volonté de « réintroduire les valeurs de l’intersubjectivité » (p. 372). La destruction du lyrisme qui dit, selon E. Kaës, « la fin de tout projet littéraire » (ibid.), est probablement davantage à mettre au compte d’un changement d’esthétique (qui correspond peu ou prou à une sortie du symbolisme) et ne signifie pas pour autant la sortie de la littérature.

8L’épilogue, intitulé « la baleine et le grammairien », constitue pour finir une belle étude d’une trentaine de pages consacrée à la « poétique de la langue dans Le Soulier de satin ». Écrite dans les années 1920, et par conséquent contemporaine des principaux textes de Claudel sur la grammaire, la langue et le style, la pièce met en scène, dans la scène 2 de la Troisième Journée, les critiques auxquelles Claudel est en butte. Le conservatisme linguistique, facteur de mort, est tourné en dérision par le biais d’une violente satire. À l’opposé se trouve la baleine, séminale, qui suscite le dégoût des pédants et en qui E. Kaës propose de voir le portrait de l’artiste.

9Par le vaste champ des références mobilisées — notamment linguistiques — mais également par le détour systématique par l’histoire littéraire, Paul Claudel et la langue s’impose comme un ouvrage de référence pour la critique claudélienne. On peut toutefois regretter que le domaine de l’exégèse — qui représente, en volume, la majeure partie de l’œuvre de Claudel — n’ait pas été davantage étudié. Il n’est pas sûr, par exemple, qu’il donne à voir une « attitude radicalement différente » (p. 410). À nouveau, il convient de distinguer les affirmations tonitruantes par lesquelles Claudel rejette l’exégèse historico‑critique de la réalité de ses lectures et de sa pratique d’exégète. La langue biblique, en tant qu’elle est langue poétique aussi bien — et même plus — qu’une autre, est soumise à la même attention. Elle n’est certes pas « un objet coupé de son contenu sacré » (p. 410) et la forme reste toujours fortement liée au sens ; mais n’était‑ce pas déjà, par exemple, la spécificité des idéogrammes claudéliens (cf. p. 187) ?

10Premier ouvrage de la série Claudel dans la collection des « Études de littérature des xxe et xxie siècles » aux éditions Classiques Garnier, Paul Claudel et la langue est un ouvrage destiné à faire date. Reste à souhaiter que tous les opus de cette série soient aussi riches et féconds pour la critique claudélienne.