Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2004
Automne 2004 (volume 5, numéro 3)
Alison Boulanger

Proust & Joyce : la Relativité pour modèle

Jean-Christophe Valtat, Culture & figures de la relativité. Le temps retrouvé, Finnegans Wake, Paris : Honoré Champion, coll. "Bibliothèque de Littérature Générale et Comparée", 2004.

1Ce travail est à placer parmi les nombreux ouvrages examinant l'interaction entre la littérature et le contexte scientifique et technique dans lequel elle voit le jour. En particulier, diverses œuvres romanesques parues dans le premier tiers du XXe siècle semblent inviter la critique à établir une corrélation entre l'expérimentation formelle et la modification des perceptions (visuelles et auditives), sous l'effet de bouleversements scientifiques et technologiques considérables. De nombreux travaux se sont ainsi consacrés à la modification de la "vision" dans les œuvres de Dos Passos, Döblin, Joyce, Woolf, Faulkner, Musil, Broch, et leurs contemporains, dont ceux qui se réclament du Futurisme, du Vorticisme, ou plus tard du Surréalisme.

2De cette démarche émanent divers questionnements. Sous l'angle de l'histoire littéraire, la relation privilégiée que la littérature a entretenu avec un certain contexte scientifique et technique peut servir de base à une définition du modernisme. Sous l'angle formel, et plus spécifiquement narratologique, il s'agit d'étudier la façon dont une forme littéraire cherche à intégrer les innovations scientifiques et techniques, se faisant ainsi l'expression d'une perception du monde radicalement bouleversée. En retour, sous l'angle épistémologique, la question est de savoir si l'œuvre correspond aux modèles scientifiques dont elle se réclame. On est alors amené à s'interroger sur la portée "scientifique" des revendications qu'elle émet. Autant d'interrogations que Jean-Christophe Valtat conjugue dans son ouvrage.

3La fonction des références scientifiques dans l'œuvre de Proust et Joyce, notamment en ce qui concerne les travaux d'Einstein, a déjà fait l'objet d'études plus ou moins développées. L'objet principal de Valtat est de préciser le rôle que joue la théorie de la Relativité dans À la recherche du temps perdu et Finnegans Wake. Mais son propos dépasse cette question pour se pencher, plus fondamentalement, sur le compartimentage des disciplines, et les relations qui se nouent entre les différents champs du savoir. Il interroge la légitimité et la pertinence d'un rapprochement entre science et littérature : la référence scientifique en littérature se plie-t-elle effectivement à des critères scientifiques, ou n'est-elle qu'une métaphore ? Doit-on asservir la littérature à un "devoir de pertinence", ou bien revendiquer pour elle une licence poétique ? Sans trancher dans ce débat, Valtat souligne son importance, et met en lumière l'obstination avec laquelle la littérature émet des revendications épistémologiques, tentant de s'approprier le discours scientifique, et se donnant pour rôle d'unifier la pluralité des discours.

4Plutôt que d'aborder immédiatement Proust et Joyce, Valtat examine d'abord le lien privilégié que la critique établit entre modernisme et théorie de la Relativité. Dès leur parution, les travaux d'Einstein ont été associés à divers courants artistiques contemporains, le point commun étant le constat d'une "crise", ce qui constitue, selon les termes de Valtat, un "glissement immédiat d'une interprétation scientifique à une interprétation philosophique de la Relativité" (p. 24). Simultanément, il souligne le fait que ce rapprochement de la science et des arts pèche à la fois par défaut (en se bornant à une généralité, le constat d'une crise) et par excès (en postulant "l'influence directe de la théorie scientifique sur la forme littéraire", p. 26).

5En conséquence, Valtat inscrit le rapport des écrivains à la théorie scientifique dans le cadre plus vaste d'une étude de l'interdiscursivité, la société étant définie comme carrefour de pratiques discursives, produisant des effets d'intégration, de différentiation et de hiérarchisation. C'est sur cette base que l'on peut tenter de définir la culture moderniste, et le rôle qu'elle a joué dans la réflexion d'Einstein, Proust et Joyce. Le concept d'"influence", à la fois trop vague et trop déterministe, est détrôné au profit d'une analyse plus précise du contexte dans lequel ces réflexions ont été élaborées.

6Pour Valtat, les références à la Relativité s'insèrent dans une interrogation sur la représentation, interrogation qui, chez Proust et Joyce, est marquée par l'héritage de deux paradigmes littéraires concurrents, le paradigme naturaliste et le paradigme symboliste (p. 56). En revanche, Proust et Joyce font figure d'héritiers critiques, soulignant à plaisir les symptômes d'une crise de la représentation. Les traits caractéristiques du naturalisme (posture flaubertienne de l'impersonnalité, restriction focale, souci du détail), marqués par l'excès, et "corrigés" par le symbolisme (p. 70), révèlent une crise de la représentation. Ainsi la notion de crise, initialement floue, se précise par l'analyse du rapport des deux écrivains à leurs prédécesseurs.

7Poursuivant cet approfondissement, Valtat procède à une recontextualisation historique et sociologique des courants scientifiques et littéraires, faisant émerger la configuration complexe qui a donné le jour, non seulement aux œuvres de Proust et Joyce, et aux audaces des différents courants d'avant-garde, mais aux travaux d'Einstein lui-même. Il souligne ce que la théorie de la Relativité doit à l'apparition de nouvelles techniques qui ont été non seulement les instruments de sa diffusion (Valtat rappelle à plusieurs reprises qu'elle a fait l'objet d'une médiatisation "sans équivalent dans l'histoire des idées", p. 113), mais ont également influé sur son élaboration. Ces nouvelles techniques agissent d'une part sur un plan "médiatique", multipliant les points de contact, d'influence et de confrontation entre les différents discours, et d'autre part sur un plan "perceptuel", modifiant l'appréhension de l'espace et du temps (p. 28). Les techniques de conservation et de transmission des données, de transport et de communication, ont engendré un sentiment de "compression" spatio-temporelle (p. 73) dont Valtat montre les traces dans la représentation du temps et de l'espace par divers mouvements d'avant-garde. Cela le conduit à passer en revue, brièvement mais densément, cubisme et simultanéisme, futurisme, vorticisme. Puis, tout en rappelant la méfiance de Proust et Joyce envers la nébuleuse moderniste, il relève certaines convergences : esthétique de la fragmentation et de la contingence, du flux et de la métamorphose ; représentations temporelles multiples dans le présent, ou dans le rapport du passé au présent — caractéristiques révélant "la même ambition de tirer la conséquence des métamorphoses de la perception via la technique" (p. 109). Ainsi, vers 1920, "alors que s'essoufflent […] les paradigmes avant-gardistes de la simultanéité", Joyce et Proust intègrent à leurs préoccupations stratégiques et formelles la Relativité "comme ensemble de paradoxes temporels défiant la représentation" (p. 109). Leur œuvre, de ce point de vue, est moins un dépassement des avant-gardes simultanéistes que leur "achèvement" (p. 109).

8Aux yeux de Valtat, dans la relation de la littérature moderniste et post-moderniste (et plus spécifiquement dans la relation de Proust et Joyce) à la Relativité, l'enjeu essentiel est la question de la figurativité du temps. Cela le conduit à se pencher sur Einstein lui-même avant d'étudier le retentissement de sa théorie dans les œuvres de Proust et Joyce. Valtat rappelle d'abord l'accueil privilégié fait aux travaux d'Einstein dans des milieux non scientifiques (qu'ils soient artistiques, philosophiques, ou d'un intellectualisme mondain), comparable à la vogue que Bergson avait connu quelques années plus tôt. Il conclut que la réception des théories d'Einstein constitue à la fois l'apogée et la fin d'une ère, "confirmation" du prestige de la science, et "signe d'un divorce définitif entre les spécialistes et le public, auquel pourtant les scientifiques ne s'adressaient que depuis peu." (p. 113) L'enthousiasme du public, en effet, n'a eu d'égal que sa perplexité (Valtat, dans l'un de ses sous-titres, parle de "Popularité générale et compréhension restreinte", p. 127).

9La raison en est justement la représentation paradoxale de l'espace et du temps dans la théorie de la Relativité. La complexité de cette représentation se manifeste tout particulièrement dans les difficultés qu'ont rencontrées les tentatives de vulgarisation. La théorie ne renvoie pas à l'expérience au sens quotidien du terme ; au contraire, elle constitue en quelque sorte un scandale, un attentat contre le bon sens issu de l'expérience quotidienne (p. 131). L'effort de vulgarisation a donc consisté à choisir des exemples tirés de l'ordinaire, mais se comportant de manière extraordinaire — et Valtat ajoute : "de manière poétique, dans l'écart créé avec leur fonctionnement normal" (p. 134). Or, comme il le souligne, "à un certain degré de 'poétisation' de l'exemple, celui-ci ne va plus guère entretenir avec la théorie qu'un rapport métaphorique" (p. 134). On retrouve l'interrogation de légitimité qui fondait l'étude : la référence scientifique en littérature est tiraillée entre le souci de prouver sa pertinence et la revendication d'une impertinence créative. Au-delà de ce dilemme, si la théorie de la relativité a entretenu un rapport privilégié avec la littérature de l'époque, c'est peut-être, comme le suggère Valtat, en raison de sa résistance spécifique à la vulgarisation par l'exemple quotidien, qui confère "à la métaphore, et à traverse elle, à la littérature […] le pouvoir de donner de la Relativité une équivalence sensible, oscillant entre la conscience de l'irreprésentabilité et ses possibles solutions" (p. 137).

10Vient ensuite une partie où, à travers des sous-titres souvent ludiques, Valtat rend compte de la relation de Proust à la théorie de la relativité, distinguant dans cette relation un certain opportunisme, le désir de se démarquer de Bergson, dont on le rapproche fréquemment, et surtout le besoin de s'appuyer sur un système théorique et épistémologique cohérent. Valtat passe en revue les abondantes références au discours scientifique, vérifiant la pertinence et la solidité des connaissances de Proust en la matière, et mettant en relief une configuration cohérente embrassant la géométrie, les mathématiques, la physique, l'optique et l'astronomie. Par là, il démontre la pertinence des références einsteiniennes mises en place par Proust. Toutefois, il précise que le rapprochement est dicté a posteriori (p. 192) par un travail similaire sur la configuration du temps, et qu'Einstein "est arrivé pour Proust à la fois tard et à temps : tard pour influencer réellement l'élaboration de l'œuvre et de ses métaphores scientifiques, à temps pour donner lieu à certaines interprétations, exprimer certaines ressemblances et prescrire quelques modes de lecture" (p. 175).

11Pour Joyce, de même, Valtat distingue plusieurs facteurs : d'abord la revendication encyclopédique et épistémologique de l'œuvre (comme pour Proust, Valtat montre la cohérence des diverses références scientifiques) ; puis la nécessité de répondre aux critiques de Wyndham Lewis visant pêle-mêle Bergson, Einstein, Proust et Joyce, accusés de "désubstantialisation du temps" (p. 193-196) et de "culte de l'oreille et du temps" (p. 196-200). Cette attaque de Lewis, portant justement sur une préoccupation essentielle de Joyce, l'a confirmé dans son désir d'expliciter ces préoccupations dans Finnegans Wake. Enfin, de même que pour Proust, Valtat montre que la référence à Einstein sert un but d'unification théorique, notamment par le biais d'allusions nombreuses formant autant de "modèles réflexifs" chargés de révéler la structure ou plutôt la "cosmogonie" de Finnegans Wake (p. 212).

12Les deux sections procèdent ainsi de façon relativement parallèle : Valtat s'y montre sensible aux phénomènes secondaires (vogue du Bergsonisme, vogue de la Relativité) qu'il rattache habilement aux motivations principales. Pour l'un et l'autre auteur, il passe au crible les innombrables références à divers champs scientifiques. Il s'agit, tout d'abord, d'évaluer la solidité des connaissances de l'auteur (là encore, la question est de savoir si la référence scientifique est une "métaphore constructive" [p. 12] répondant aux critères de la science, ou une "métaphore poétique" dont la pertinence n'est que littéraire [p. 12]). Mais surtout, cet examen rend manifestes des "liaisons […] entre certains champs du savoir, qui ne sont autres que ceux qu'Einstein a combinés pour élaborer sa théorie" (p. 191) : mathématiques, géométrie, astronomie, optique, "indissociables d'une interrogation sur la nature de l'espace et du temps physique dans son ensemble" (p. 191).

13Ajoutons que, dans ces deux sections, Valtat rend compte d'une double exploitation de la référence scientifique : d'une part, elle est revendiquée par les auteurs pour le commentaire externe et la structuration interne de l'œuvre ; d'autre part, elle sert de base à l'interprétation critique. C'est pourquoi ces deux sections font office de préliminaire, démontrant la pertinence du rapprochement avec Einstein, et se fondant sur l'hypothèse suivante : "la théorie de la Relativité et les domaines épistémiques qui lui sont liés apparaissent dans les textes de Joyce et de Proust comme des métaphores 'épistémologiques' réflexives qui renvoient à leur tour à des modèles de structuration de l'ensemble du récit" (215).

14Dans le dernier chapitre, Valtat fait tout d'abord ressortir la corrélation entre les "prélèvements" scientifiques faits par les auteurs et la forme des récits, afin de montrer que ces prélèvements sont des "'signaux' de faits structurels et narratifs" (p. 217). Valtat examine en premier lieu ce qu'il nomme un "malentendu intéressé" (p. 217) : le rôle de l'observateur et la focalisation multiple, problématique bien moins "einsteinienne" que littéraire. Joyce et Proust, selon lui, se montrent sur ce point les héritiers du point de vue jamesien, ainsi que d'une tradition réaliste dans laquelle "un rapport tend à s'établir entre les conditions de la perception et les problématiques du point de vue" (p. 217). Il souligne alors le rôle de certains thèmes et de certaines métaphores chargés de signaler la structure du récit : la métaphore du kaléidoscope qui, chez Proust comme chez Joyce, dit "la fragmentation non totalisable des points de vue" et "l'évolution constante de cette fragmentation" (p. 222) ; le modèle du télescope, qui permet "la co-présence dans l'espace stellaire d'étoiles vivantes et mortes, du passé et du présent" (p. 234). Le télescope permet donc simultanément un déplacement dans l'espace et dans le temps, et révèle l'indissociabilité de ces deux catégories. Son emblématicité comme modèle d'organisation pour le livre repose, selon Valtat, sur quatre caractéristiques (p. 237) : représentation de la multiplicité infinie des mondes ; instantanéité de cette multiplicité ; possibilité de prendre en compte le mouvement des sujets observés, voire du sujet observant ; enfin possibilité pour le télescope de s'inclure lui-même "comme point de vue parmi d'autres, respectant ainsi la polyfocalisation originelle de la kaléidoscopie" (p. 237).

15Valtat se penche ensuite sur la représentation du temps dans À la recherche du temps perdu et Finnegans Wake. Elle se caractérise, chez Proust, par la "contraction" d'un temps "télescopé" où le passé se rapproche vertigineusement du présent. Cette caractéristique du temps télescopé, dont Proust souligne l'importance dans le rêve, devient le projet même de la Recherche ; elle régit la sensation du changement, de la variété des aspects selon les observateurs, ou selon les positions successives des observateurs. Différents points d'observation se retrouvent réunis dans une focalisation multiple et un temps télescopé. Certaines citations de Finnegans Wake semblent également aller dans ce sens (p. 241). Dès lors, la tâche que les auteurs s'imposent est d'opérer une synthèse du multiple. Valtat expose la difficulté de cette synthèse à travers deux catégories : la description, qui cherche à inclure le mouvement de l'observateur ("dans le traitement de l'espace par le mouvement réaliste […] l'énumération s'y fait selon des procédés trajectifs commandant la perspective", p. 243) ; puis la narration, qui cherche à synchroniser des perspectives fondamentalement désynchronisées : sur ce point, Proust et Joyce concluent à la pluralité du temps, et à la pluralité des interprétations du temps (p. 250-252). Ils privilégient diverses métaphores astronomiques (télescope, horloges, révolutions) comme modèles de la multiplicité temporelle (253). Leurs œuvres montrent une prédilection pour certains des paradoxes "contre-intuitifs" de la théorie, et confrontent le "modèle relativiste d'une temporalité multiple au modèle historique d'une multiplicité d'événements dans un temps linéaire" (p. 258). Une telle représentation, conclut Valtat, contrevient à l'orthodoxie einsteinienne, mais interroge "la possibilité formelle pour un récit de dire le multiple simultanément" (p. 262).

16Valtat en vient ainsi à souligner le paradoxe qui caractérise l'emploi moderniste de la métaphore relativiste : elle exprime d'une part "la multiplicité des points de vue et la pluralité des temps", mais exclut d'autre part toute possibilité d'unification et de totalisation simultanéiste (p. 263). Cette impossibilité signale par ailleurs la contrainte consubstantielle à la littérature, médium successif — d'où sa tension vers une forme "spatiale", selon les termes de Joseph Frank. Comme le relève Valtat, dans une telle configuration, c'est au lecteur que revient la responsabilité de transformer la séquence en simultanéité. Par conséquent, Valtat cherche, en dernier lieu, à mettre à jour les "signaux" par lesquels les auteurs signalent au lecteur "l'achronisme généralisé qu'il doit s'imaginer" (p. 264). Parmi ces images de la totalité, la métaphore cosmologique (qui apparaît, selon les cas, sous sa forme traditionnelle ou einsteinienne) permet, chez Proust comme chez Joyce, de dire la multiplicité de temps et d'espaces à la fois consubstantiellement liés et irréversiblement séparés. Dans les exemples proustiens et joyciens qu'il analyse, Valtat décèle "le passage […] de la panchronie à l'omnitemporalité" (p. 277), concept repris des analyses d'Auerbach : la panchronie, définie par "la désynchronisation et l'incommensurabilité des temps les uns par rapport aux autres" (p. 278), disparaît devant l'omnitemporalité qui "dit la synthèse possible de cette pluralité dans le récit […] selon les catégories temporelles proprement littéraires" (ibid.).

17C'est ce qui conduit Valtat, pour finir, à analyser la manipulation du régime temporel non seulement "au niveau des macro-structures par le jeu anachronique sur l'ordre, mais aussi au niveau des micro-structures par le jeu relatif des temps verbaux" (p. 279-287) : dans la continuité des travaux d'Auerbach, Ricœur, Weinrich ou Genette, Valtat relève, dans certains passages de la Recherche, l'enchevêtrement du présent, du passé et de l'avenir donnant lieu à des "apories chronologies" (p. 281) ou, selon le terme de Genette, à des achronies. Ce phénomène, de même que le "brouillage temporel par agrammaticalité" (p. 285) qui caractérise Joyce, aboutit à une "déchronologisation généralisée" (p. 287), à une "échelle du temps de la fiction" distincte de celle du temps historique (p. 284sqq). La scène devient un "foyer" vers lequel tous les temps, chez Proust, convergent (p. 288-290), ou bien, chez Joyce, à partir duquel ils rayonnent (p. 291-292).

18Conclusion

19Ainsi les emprunts proustiens et joyciens à la théorie einsteinienne témoignent essentiellement d'une visée synoptique paradoxale. À la fin du second chapitre, Valtat était amené à considérer que les emprunts à Einstein constituaient plutôt un "modèle pseudo-relativiste" (l'expression est notamment employée p. 225), mais surtout qu'ils servaient à élaborer un "modèle" au sens fort pour l'œuvre d'art. Au début de la troisième partie, en conséquence, il relève les abondants systèmes d'autoreprésentation : lettre, schéma géométrique, machines… qui renvoient à l'œuvre comme totalité. Or c'est cette figuration de l'œuvre comme totalité qui est la condition d'une "spatialisation" métaphorique et d'une (idéale) lecture simultanée de la multiplicité (p. 264-265). Le modèle scientifique remplit donc une fonction double : il signale d'une part la multiplicité infinie de l'appréhension, multiplicité impossible à unifier, et d'autre part il somme le lecteur d'envisager l'œuvre comme une totalité synoptique unifiant cette multiplicité. D'où l'ambiguïté (cf. par exemple p. 276sq) de cette totalisation du multiple dans la synopticité.

20Valtat ajoute que ces systèmes d'autoreprésentation ne figurent pas simplement l'œuvre comme un tout, mais bien plutôt "comme le tout" (p. 217). La référence scientifique témoigne de la prétention universalisante du texte ("Par cette autoreprésentation, il se donne comme un texte sans dehors, qui récupère les 'systèmes d'ordres' — telle la science — au profit de son propre fonctionnement", p. 217), mais aussi de son relativisme (le "tout" en question "n'est qu'une partie de la machine : une manière de le voir", p. 217). L'un des exemples "d'une auto-représentation totalisante", mais simultanément relativisante, est celui d'HCE "à la fois comme objet en mouvement et comme totalité de l'espace" (p. 273) ; et ce fonctionnement souligne "la nature foncièrement métonymique du Wake, caractérisé par la prédominance de la synecdoque sur la métaphore", ainsi que "la nature exacte de la simultanéité joycienne, simultanéité, donc, par synecdoque" (p. 292). Ce phénomène est mis en parallèle avec la surcharge temporelle qui caractérise la scène proustienne.

21Mais si Valtat conclut à la fécondité de la référence scientifique pour l'œuvre dans son travail d'auto-figuration, il s'affranchit progressivement du modèle scientifique pour montrer, dans la dernière partie du troisième chapitre, que "C'est narrativement, dans la Recherche comme dans le Wake, que s'accomplit ce dépassement vers la simultanéité" (p. 292). Cette partie, qui termine l'étude, se distingue par des analyses particulièrement passionnantes de la Recherche et de Finnegans Wake, à travers lesquelles Valtat fait émerger "un modèle général qui remplace tout temps et tout espace extérieurs au texte par un espace de pures relations, d'un élément à l'autre, de la micro- à la macro-structure" (p. 292).

22Cette position permet à Valtat de revenir, synoptiquement pourrait-on dire, sur l'interrogation qui fondait son étude, à savoir "l'autonomie du littéraire par rapport à sa propre nature interdiscursive" (p. 295), dans sa conclusion. Tout en admettant que Joyce et Proust font coexister la théorie de la Relativité avec tous types de discours dans une "égalité rhétorique" (p. 295), il maintient qu'elle est, plus que tout autre discours, chargée de "signifier l'unité et la cohérence de ce qui se jouait là" (p. 296), non parce que la Relativité a modifié le propos des auteurs, mais parce que ces œuvres "sont déjà relativistes" (p. 296). Ce relativisme se définit par divers traits : la co-présence "des époques passées comme présentes" (p. 297), qui rapproche Proust et Joyce d'autres poétiques modernistes ; l'élaboration d'un modèle, d'une construction (p. 298) ; et la tentative de cerner un réel fuyant sans chercher à réduire le conflit des interprétations. Valtat en conclut, une nouvelle fois, que la référence scientifique n'est pas de l'ordre d'un savoir ; qu'elle figure "comme modélisation, ou comme forme, et comme forme de soi-même" (p. 298), "signe et opérateur de cette pertinence interne" (p. 299). L'ouvrage se définit donc comme une étude des effets de modélisation, de déformation, d'organisation et de hiérarchisation indissociables de l'interdiscursivité. Proust et Joyce constituent à cet égard des "cas" exemplaires à partir desquels l'analyse pourrait s'élargir.

23Remarques

24L'ouvrage de Valtat s'appuie sur un ensemble de considérations très variées, mais abordées avec une rigueur constante. Les parties axées sur la théorie scientifique sont complexes, et dans certains cas, l'insuffisance de mes connaissances me réduit à faire crédit à l'auteur, faute de pouvoir participer à sa réflexion. C'est, d'une certaine manière, une limite de ce parcours critique ; la responsabilité n'en incombe évidemment pas à Valtat, et l'appareil bibliographique fourni doit permettre au lecteur d'approfondir sa recherche. Seule exception : les citations d'Einstein sont tirées de l'ouvrage de Michel Paty (Einstein philosophe, PUF, 1993), le plus souvent sans référence à la source précise. Vu la précision encyclopédique de l'ouvrage, il serait tout à fait injustifié de parler de lacune (Einstein n'est d'ailleurs pas la préoccupation première de Valtat, et l'on comprend qu'il ait voulu marqué sa dette à l'égard de Paty). Cependant, justement en considération de cette précision, des scrupules méthodologiques qui caractérisent son travail, et du fait que son objet est de mettre en lumière une configuration complexe d'influences réciproques, on aurait aimé pouvoir dater les citations d'Einstein. Ce travail est laissé au lecteur.

25L'une des premières qualités de cette démarche reste, à mon sens, d'avoir abouti à une définition plus précise des points de convergence entre Proust et Joyce, et de la "modernité" à laquelle on les rattache (première partie). Sur l'appropriation très particulière des théories d'Einstein par le public et par les arts (dans la deuxième partie), le propos est particulièrement passionnant. On peut en dire autant de la partie qui traite des références scientifiques comme modèles structurels et narratifs pour l'œuvre, et les spécialistes de Proust et Joyce seront sans doute particulièrement intéressés par l'étude des manipulations que subit le régime temporel (fin de la troisième partie). De fait, le propos satisfait à la fois aux exigences du comparatiste et à celles du spécialiste.

26La comparaison entre les deux auteurs est parfois problématique. Pour Proust, le propos se centre dans un premier temps sur des questions de perception et de point de vue (rattachées à des préoccupations réalistes), ou bien sur la stratification temporelle ; dans un deuxième temps de l'analyse, Valtat montre à quel point la perception complexe de l'individu, ou la stratification temporelle de ses souvenirs, reflète la structure et la visée de l'œuvre. Il opère ainsi un va-et-vient convaincant entre l'appréhension individuelle de l'espace-temps, la référence scientifique, et les modèles que l'œuvre littéraire propose pour sa propre lecture. En revanche, pour Joyce, étant donné la nature de l'œuvre, ce va-et-vient est plus hasardeux. Les citations de Finnegans Wake constituent d'emblée des références scientifiques plus ou moins déguisées et des modèles structurels affichés pour l'œuvre. Ces références s'enracinent-elles dans une appréhension subjective de l'espace-temps ? Les perceptions individuelles n'apparaissent qu'à travers le prisme très particulier de l'œuvre. Sans infirmer la démarche de Valtat, cela montre peut-être les limites de la comparaison. Il arrive que Proust serve d'ancrage dans l'appréhension du réel, tandis que Joyce fournit un modèle structurel plus explicite, complétant l'analyse. De ce fait, Proust peut parfois apparaître comme l'objet principal de l'étude, Joyce représentant en quelque sorte sa confirmation excentrique. On peut même, dans certains cas, être gêné par la plasticité infinie de Finnigans Wake, œuvre accueillante, peut-être trop accommodante ; la latitude des interprétations possibles peut susciter certaines réticences, c'est un constat que la critique a déjà fait maintes fois.

27Mais il s'agit là de points limites, où Valtat emporte plus difficilement la conviction de son lecteur. En tout état de cause, les quelques réserves que l'on peut formuler sont insignifiantes au regard de la qualité de l'entreprise, que ce soit du point de vue de la comparaison (une comparaison qui fait plus qu'associer deux auteurs, et embrasse un ensemble de considérations complexes), de la précision (la rigueur méthodologique se manifeste à tout moment) ou de la clarté (l'auteur montre un souci constant d'associer son lecteur à une démarche particulièrement ambitieuse).