Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
2012
Janvier 2012 (volume 13, numéro 1)
Alain Vaillant

L'Histoire littéraire, entre le global & le national

DOI: 10.58282/acta.6758
French Global. A New Approach to Literary History, sous la direction de Christie McDonald & Susan Suleiman, New York : Columbia University Press, 2010, 576 p., EAN 9780231147408.

1Beaucoup de choses ont déjà été écrites, ou dites, sur le collectif French Global, publié à l’automne 2010. Ces réactions, élogieuses ou critiques mais toujours passionnées, prouvent décidément que, en France, on a un plaisir, malin ou innocent, à se voir scruter et peu ou prou juger par l’autre côté de l’Atlantique. Il y avait eu, dès 1989, un premier collectif d’histoire littéraire dirigé par Denis Hollier, A New History of French Literature, auquel Christie McDonald and Susan Rubin Suleiman rendent un juste hommage dans leur introduction. Sur le versant historique, il faudrait aussi citer, beaucoup plus près de nous, en 2007, Why France ? American Historians Reflect on an Enduring Fascination, traduit et publié la même année au Seuil (Pourquoi la France ? Les historiens américains racontent leur passion pour l’Hexagone). Je ne sais d’ailleurs s’il faut y voir un effet de notre actuelle globalisation, ou tout le contraire : la France, qui a voulu jouer pour la culture des xviiie et xixe siècles le rôle qui fut celui des États-Unis depuis le xxe siècle, a sans doute toujours l’illusion de retrouver un peu de sa grandeur passée en étant sous le regard de la puissance qui lui a succédé pour le leadership mondial.

2Mais un tel accueil prouve aussi, sans aucun doute, que French Global est un grand livre, un livre fait pour interpeller et pour susciter la réflexion — un livre qui, pour ma part, m’a conforté dans certaines de mes convictions théoriques1, mais qui m’a conduit aussi à me poser des questions nouvelles ou, du moins, à réévaluer l’importance que je pouvais accorder à certaines. Car le progrès des connaissances, en sciences humaines, ne consiste pas, le plus souvent, en des nouveautés absolues, mais dans ces réexamens qui conduisent, périodiquement, à modifier le poids respectif des éléments qui entrent dans la composition de réalités sociales par nature complexes et hétérogènes. Je ne m’attarderai donc pas aux critiques faciles qu’il est possible d’adresser à French Global comme à tout livre collectif ; je lui ferai crédit de ce qu’il dit, sans établir la liste de tout ce qu’il ne dit pas, de tous les auteurs, de tous les faits littéraires qu’il néglige — parce qu’on ne peut pas tout dire dans un livre, même de cinq cents pages, sur la littérature française et que, d’ailleurs, celui-ci n’a jamais eu l’ambition de tout dire, de proposer une synthèse de l’histoire littéraire de la France. Il faut prendre ici au sérieux le sous-titre de l’ouvrage : il s’agit de suggérer une « nouvelle approche », de déplacer le point de vue et la perspective, non de représenter, ne serait-ce que sous la forme d’esquisse, la totalité du tableau.

3Je ne dirai donc rien non plus, qu’on me pardonne cette prétérition, du plan de l’ouvrage, suggestif mais parfois artificiel dans le détail : je noterai seulement que la troisième partie, « Multiplicities », m’a paru plus descriptive, plus simplement thématique, que les deux premières, qui remplissent parfaitement les promesses de leurs intitulés (« Spaces » et « Mobilities »). De même, il ne me sera pas question d’entrer dans le détail individuel des contributions : compte tenu de mes propres intérêts et compétences, certaines m’ont évidemment semblé plus décisives — plus profondes ou plus pertinentes — que d’autres, mais c’est bien le sens général de l’entreprise que je voudrais saisir et dont je voudrais rendre compte.

4La thèse fondamentale qui est au cœur du livre et qui est fortement posée dès l’introduction, peut se résumer ainsi : l’histoire littéraire, notamment telle qu’elle s’est constituée en France à la suite de Lanson, a été inspirée par une idéologie fondamentalement nationale (voire nationaliste), qui fait manquer l’essentiel — ce qu’il y a de diversité, d’ouverture à l’autre, de disponibilité à la pluralité dans la littérature elle-même. Les directrices de French Global entendent donc prendre le contre‑pied de ce discours monologique et franco-centré pour porter leur attention à la dynamique générale des échanges littéraires et des représentations de l’altérité, en s’appuyant notamment sur les acquis récents des études féminines et francophones. À cette vision globalisée de l’histoire littéraire, il est tentant d’objecter, comme on le fait volontiers en France, qu’elle n’est qu’un effet de l’air du temps — plus grave, qu’elle ne servirait que de justification académique, et forcément rétroactive, à une mondialisation en acte, dont le vrai terrain d’application est celui de l’économie et de la géopolitique. Je ne le ferai cependant pas, pour deux raisons au moins.

5Tout d’abord, parce que cette vision globale de l’histoire littéraire est évidemment un trait de notre époque, mais comme le sont toutes les nouvelles doctrines, toutes les nouvelles théories en matière de sciences humaines. Mais c’est justement parce qu’elle sont riches de cet anachronisme rétrospectif qu’elles permettent, de temps à autre, de renouveler notre vision du passé. Comme le disait déjà Lanson — oui, Lanson —, dans son célèbre article de 1910 sur « La méthode de l’histoire littéraire » :

J’existe autant qu’un autre lecteur. Autant, et pas plus. Mon impression entre dans le plan de l’histoire littéraire. Mais elle ne doit point avoir de privilège : c’est un fait ; ce n’est qu’un fait, de valeur relative, à considérer historiquement. Il exprime le rapport de l’œuvre à un homme d’une certaine sensibilité, d’une certaine époque, d’une certaine époque, d’une certaine culture : il peut aider à la définir par ses effets.2

6Il faut donc être du xxsiècle pour avoir interrogé la littérature passée à propos de sa xénophobie (Emily Apter), de son antisémitisme (Maurice Samuels) ou de son colonialisme (Christopher Muller, F. Abiola Irele) et du point de vue des gender studies (Danièle Haase-Dubosc), du xxie pour proposer une lecture écologique de l’histoire littéraire (Françoise Lionnet). Mais l’important est d’apprécier comment ces regards contemporains aident à comprendre autrement ces textes, une fois déplacés et transplantés dans notre culture contemporaine, avec tous les attendus idéologiques qui lui sont indissolublement liés.

7Ensuite et surtout, le changement brutal de perspective qu’impose French Global permet de prendre conscience de réalités historiques, pourtant capitales, que le francocentrisme ordinaire de notre histoire littéraire avait fini par nous faire oublier. Par exemple, en ouverture du volume, Sharon Kinoshita a raison de souligner qu’on fausse irrémédiablement l’histoire du moyen âge européen, si l’on oublie que, pendant toute cette période, l’Europe occidentale n’occupe qu’une situation périphérique, marginale par rapport à un centre qu’il faut encore situer, comme dans l’Antiquité, autour du bassin méditerranéen. De ce point de vue, le passage du moyen âge aux temps modernes peut d’abord être interprété comme un déplacement du centre de gravité européen : on n’en prendrait pas si bien conscience aujourd’hui, sans doute, si ce centre de gravité ne semblait à nouveau quitter l’aire occidentale pour se déplacer ou se démultiplier ailleurs sur le globe. Mais j’ai été plus frappé encore par le décillement auquel invite Kimberlee Campbell, en rappelant la vitalité et la durée de la culture anglo-normande au moyen âge, en Angleterre et dans une large frange occidentale de la France actuelle, mais sous domination anglaise : une culture que les deux mythes nationaux de la conquête de l’Angleterre par les Normands puis de la victorieuse guerre de Cent ans ont fini par totalement oblitérer dans notre mémoire collective. Même les chapitres où l’extension métaphorique de la notion de globalisation paraît maximale et où regimbe, dans un premier temps, l’esprit positiviste qui veille en tout historien français de la littérature, finissent par pousser au questionnement : par exemple, lorsque sont corrélés à cette globalisation littéraire le développement de la nouvelle à la Renaissance, où le rôle joué par le hasard ferait pièce au systématisme clos sur lui-même de la théologie (Jacob Vance), la conscience morale de l’âge classique, conçue comme une instance globalisante (Éric Méchoulan), le passage du théâtre rectangulaire à la forme circulaire du théâtre à la française, au cours du xviisiècle (Jérôme Brillaud).

8French Global nous apprend donc à prendre du champ dans notre manière de considérer des réalités que nous croyions familières, et en renouvelle ainsi la vision, de façon simple et convaincante, convaincante parce que simple. Plutôt que de globalisation, je préfèrerais parler d’un effet de décentrement, absolument salutaire. Il m’est arrivé d’écrire qu’il fallait opérer, en histoire littéraire, une véritable révolution copernicienne : cesser de mettre la littérature au centre de la société, comme si toutes les formes de culture n’étaient que les satellites de cette littérature rayonnante. French Global invite à une autre révolution copernicienne, cette fois d’ordre géographique, en renonçant à la centralité de la littérature française. Or nous sommes encore loin du compte. Traditionnellement en France, l’étudiant brillant en histoire est mauvais en géographie (il s’en enorgueillirait presque). Le détail n’est pas anecdotique : l’histoire s’étant longtemps limitée à une glorieuse confrontation entre la France et le reste du monde, pourquoi s’encombrer des complications de la topographie ? Puis l’habitude est restée. De même, l’histoire littéraire, en France, n’a jamais été aussi inventive, aussi ambitieuse, que pendant les décennies d’après la seconde guerre mondiale, sous l’impulsion du vaste courant de pensée marxiste ; or, jamais aussi, l’histoire littéraire n’a été à ce point franco-française, comme si penser l’histoire littéraire de la France devait permettre de penser, par extension analogique, toute celle du monde. À ce propos, Verena Andermatt Conkey a parfaitement raison de suggérer que même la poétique abstraite et universaliste des années soixante implique une négation de la diversité concrète des littératures, finalement analogue à l’orgueilleuse insularité de l’histoire littéraire française.

9Mais ce décentrement historique, quand on y songe, n’est pas aussi nouveau qu’il y paraît. L’étude des grandes civilisations du passé a toujours conduit à considérer les phénomènes historiques à une très large échelle, à en comprendre la relativité, à analyser les longs, subtils et souvent invisibles mécanismes d’interpénétration et d’influence réciproque qui sont nécessaires à leur transformation. French Global aide à appliquer cette méthode à la France et à sa littérature, elles qui nous semblent si proches : peut-être est-ce parce que nous avons l’impression, à tort ou à raison, d’être parvenus à un tournant de notre civilisation que nous nous sentons enfin la capacité et la nécessité de procéder à cette prise de distance, de sortir de la caverne de Platon.

10Cependant, je dois en venir à ce qui résiste en moi à la lecture de French Global, qui est à la fois d’ordre théorique et pratique.

11Sur le plan théorique, je suis gêné par le postulat qui justifie d’emblée l’entreprise : l’idée que, depuis le xixsiècle et la constitution des identités nationales européennes, l’histoire littéraire aurait pris un tournant nationaliste dont il faudrait maintenant se détourner. Car l’histoire littéraire a toujours été nationale, a toujours eu pour vocation de justifier le nationalisme, ou l’impérialisme, ou la revendication identitaire des peuples. C’est vrai dès la Grèce antique, qui impose son modèle civilisationnel au nom de sa supériorité supposée (littéraire, intellectuelle et artistique) et crée en particulier, à l’époque hellénistique, le célèbre canon littéraire ; pour Rome, à la fois pour se distinguer de la tradition grecque et des peuples colonisés, et ainsi de suite. Ce nationalisme intrinsèque ne vaut d’ailleurs pas seulement pour l’histoire littéraire, mais pour la littérature elle-même. La revendication nationale, même lorsqu’elle est confisquée au profit du pouvoir royal, fait corps avec la littérature française de la Renaissance ou du xviisiècle, autant qu’avec celles du glorieux romantisme de l’après-Révolution française ou de ce nouvel âge d’or que représente, pour la littérature française, le premier xxe siècle. Donc, vouloir éluder ce nationalisme de la littérature, c’est risquer de s’interdire, in fine, d’en faire vraiment l’histoire — ou préférer de lui substituer une histoire imaginaire et idéale.

12Bien sûr, on pourrait dire que l’intérêt est précisément que la littérature, la vraie, parvient à faire et à dire le contraire de ce qu’on lui demande — qu’elle parvient, par ses moyens propres, à faire place au global et à l’altérité au moment même où ils sont exclus de la culture officielle ou légitime : on aura reconnu là le sens aigu de la dialectique qui est le deus ex machina de presque toutes les théories, en matière de critique ou d’histoire littéraires. Mais la vérité qu’enregistre French Global est sans doute beaucoup plus simple : toutes les grandes civilisations se sont nourries de ce qui était à leurs marges, ont institué un système d’échange dont elles tiraient le plus immédiatement profit mais qui, selon la dialectique hégélienne du maître et de l’esclave, offrait à ces mêmes marges tous les espoirs de revanche. Sur la longue durée, la complémentarité du global et du national est une nécessité et une évidence de l’Histoire. Par voie de conséquence, il me paraît impossible de faire l’histoire littéraire du global sans lui adjoindre aussitôt celle du national, même et surtout lorsqu’il s’agit de la littérature la plus autocentrée qui soit, la littérature française — à moins de considérer cette histoire globale comme une pénitence transitoire, comme une sorte de diète de l’esprit, d’un esprit qui aurait trop abusé du nationalisme littéraire dans les siècles écoulés.

13Autrement dit, et j’en viens à mon objection pratique, le projet de French Global me paraît en tout point admirable et recommandable, à la condition expresse que l’on suppose connu du lecteur tout ce qui n’y est plus dit, et qui relève des histoires nationales de la littérature. Mais on mesure aussitôt ce que cette condition, si je puis dire de plus en plus hypothétique à mesure que le temps passe, comporte de restrictif : je ne suis pas sûr, au contraire, que cette histoire globale n’ait pas pour principal effet, malgré même les intentions de ses auteurs, d’effacer les traces des histoires nationales, seules capables de la rendre ultimement compréhensible. À vrai dire, il y a quelques années, j’aurais dit, comme tant d’autres, que cette globalisation des histoires littéraires nationales ne servait qu’à aménager, à rendre supportable l’universelle mondialisation, qu’on impute précisément au monde anglo-saxon. Mais la situation a bien changé aujourd’hui, alors que la mondialisation a fini par révéler de nouveaux rapports de force à la dimension du globe, et que, aux États‑Unis mêmes, les atteintes portées à la tradition des Humanités, les fermetures des départements de langues et de littératures dans les universités obligent à sauver ce qui peut l’être, et à trouver des arguments pour y parvenir. Je comprends bien que, dans ce contexte, cette histoire globalisée de la littérature, qui nous invite somme toute à nous serrer les coudes, où que nous soyons, est au bout du compte la réponse pragmatiquement la plus pertinente ; or il ne faut jamais oublier que l’histoire, aussi scientifique qu’elle veuille apparaître, a par vocation une visée essentiellement pratique.

14Donc, à défaut de vraie conclusion, je ne vois guère d’autre chose à dire que la parole que Voltaire prête à un Candide désabusé : « Il faut cultiver notre jardin ». Et laissons à chacun, selon les circonstances et sa nature, le soin de déterminer la taille et l’allure de son jardin. Pourvu que les jardins soient le plus nombreux possible et qu’ils ne se fassent pas ombrage.