Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2004
Automne 2004 (volume 5, numéro 3)
Marie Blaise

Ariane et les avant-gardes

Les Mythes des avant-gardes. Études rassemblées et présentées par Véronique Léonard-Roques et Jean-Christophe Valtat. Actes du colloque tenu à l’Université Blaise Pascal les 20, 21 et 22 mars 2002 dans le cadre du programme de recherches du CRLMC sur la « sociopoétique des mythes ».  Presses Universitaires Blaise Pascal, Clermont-Ferrand, 2003, 519 p.

1Quelle est la place, quelles sont les fonctions que l’avant-garde — « considérée dans un sens large “version radicale de la modernité” » — accorde au mythe ? Comment se décline-t-il dans les multiples manifestations qui « du symbolisme au surréalisme », de 1890 à 1940, activent cette radicalisation ? Telles sont les questions principales auxquelles ce recueil voudrait répondre et qu’il pose dans des domaines linguistiques et géographiques très divers, depuis la poésie de Ruben Dario (Gabriel Saad) jusqu’à Fritz Lang (Pascal Vacher) en passant par Mallarmé (Jessica Wilker et Olivier Sécardin), Villiers de l’Isle-Adam (Pascale Auraix-Jonchière et Élise Radix), Nietzsche (Antonio Dominguez Leiva), René Daumal (Régis Poulet), Desnos (Valéry Hugotte), Joyce, Marc Rothko (Céline Flécheux) ou André Breton (la liste n’est pas exhaustive…). Mythes judéo-chrétiens, gréco-latins ou nordiques, mythes arthuriens, mais aussi mythes contemporains du tournant du siècle, mythes de l’Homme nouveau (Cécile Schenck) et de l’Indien « tire-au-flanc », d’Acéphale et du poète (Claude Foucart) de la femme-objet, de la femme-mécanique, de l’enfant-mécanique ou tout simplement de la Machine (Isabelle Krzywkowski) — c’est à une magistrale chevauchée fantastique (pour travestir le titre de l’intervention de Frédérique Toudoire-Surlapierre) que le lecteur participe, la juxtaposition, l’enchevêtrement et la multiplication des figures travaillant à construire le « parcours labyrinthique » auxquels les directeurs du projet le convient. Pour l’aider à reconstruire l’ordre de ce Waste Land critique, Véronique Léonard-Roques et Jean-Christophe Valtat, les deux responsables scientifique du colloque et auteurs de l’avant-propos, proposent une classification analytique qui — refusant les vanités d’une « théorie unifiée, qui ne serait elle-même qu’un mythe, dans l’acception abusive de tromperie ou d’affabulation trop souvent prêtée à ce terme » — préfère la cohérence à la globalisation et désire se fonder sur la récurrence de certaines problématiques.

2Rejetant donc la tentation d’une terminologie trop précise, l’avant-propos établit simplement (en note) que le mythe n’est pas pour ses auteurs un genre (ils revendiquent leur appartenance à la lignée d’un Marcel Détienne) mais une forme. Comme par ailleurs ils choisissent, dans le même mouvement, de considérer le moment qu’ils ont élu — de 1890 à 1940 — comme le champ d’une pluralité de manifestations plutôt que de l’envisager à travers le filtre, sans doute unificateur, de l’Histoire, leur définition de l’avant-garde demeure elle aussi très ouverte, soulignant une fois encore qu’il n’existe pas une avant-garde mais de multiples positions et de nombreuses pratiques qui se donnent ce nom.

3C’est ainsi que, rencontre d’une « forme » et de « pratiques », la confrontation du mythe et des avant-gardes se déploie plutôt dans l’ordre sériel des manifestations que dans le champ d’une théorie déclarée a priori insuffisante et restrictive. Le recueil juxtapose principalement les comptes-rendus de ces différentes pratiques et l’on peut regretter (comme toujours dans le cas d’un colloque aussi riche) l’absence d’une synthèse des travaux qui viendrait relever les ambivalences désignées, mais trop vite abordées, dans l’avant-propos. Ces ambivalences, cependant, certains des travaux vont eux-mêmes les relever et les formaliser.

4Il en va ainsi de la « convergence formelle » des deux champs, celui du mythe et celui de l’avant-garde, que relève l’avant-propos et qui s’esquisse à partir de l’affirmation de l’indétermination du mythe et de la pluralité des avant-gardes. Il en va ainsi aussi, du point de vue de la genèse des formes, de la « mobilisation » du mythe dans le « jeu de citations et d’hybridations » que les nouvelles représentations spatio-temporelles imposent — Jean Bessière en fait l’étude dans The Waste Land.  Ou de la fonction de représentation d’un mythe dans la conception des diverses poétiques. Anne Tomiche, à partir de mythe de Babel, oppose la jubilation de la confusion des langues dans Finnegan’s Wake et les expérimentations sonores des avant-gardes futuristes et dadaïstes qui, elles, visent la reconstitution de l’unité perdue. Il en va ainsi encore de l’analyse des variations du mythe dans la construction de « mythologies transitoires et locales » dont la finalité communautaire pourrait aussi bien être psychologique que politique ou se voir, comme le suggère Serge Zenkine à propos d’Acéphale, retournée en « absence de mythe », pour signifier dans sa « mise en œuvre », un manque communautaire fondamental, indice peut-être d’un « malaise dans la culture » dont « l’inventeur » au tout début du XXe siècle se trouve être, curieusement, l’un des grands absents du recueil.

5Il en va ainsi, enfin, du paradoxe constitué par le fait que la relation du mythe aux avant-gardes (qui se veulent « irrémédiables coupures avec le passé » selon, par exemple, l’expression de Sébastien Hubier) est effet de la question de l’histoire. Tel est le sens de l’interrogation de Wolfgang Asholt à l’ouverture du recueil : « L’avant-garde, le dernier mythe de l’histoire littéraire ? » Et c’est encore, d’une certaine manière, du point de vue des liens de l’histoire à la genèse et à la réception des formes que Jean-Christophe Valtat interroge le montage à propos de « Benjamin et McLuhan, théoriciens de l’avant-garde ».

6De manière plus large encore, parce que le mythe sollicite l’intertextualité mais aussi, et au delà, parce que sa représentation dans le texte (sans même parler de sa ré-activation) convoque et exprime le lien fondamental de la tradition à l’innovation qui forme l’histoire de la littérature  (la négation même de ce lien n’en étant qu’une expression particulière) ; parce que, significativement en ce qui concerne les avant-gardes, le mythe garantit des pratiques fondées sur le refus de l’imitation qui, loin d’être nouvelles, caractérisent l’art depuis le romantisme, il pourrait bien constituer un élément fondamental dans les nouvelles tentatives d’établir une théorie de l’histoire littéraire.

7Certes, on peut dès lors regretter que tel parmi les auteurs choisisse de ne pas poser de « définition terminologique » du mythe et qu’il ne précise pas non plus le champ des avant-gardes, engageant ainsi une catégorie plus vague encore que celles de « mouvement » ou « d’école », aujourd’hui presque unanimement rejetées — une catégorie à même de réunir Mallarmé et Marinetti... Il n’est pas simple d’interroger le devenir d’une « catégorie complexe » sans l’avoir cernée au préalable, de même qu’il n’est pas simple de rendre compte de l’historicité d’un concept sans évoquer l’histoire — cela d’autant plus que la période choisie est éminemment problématique de ce point de vue. L’héritage du XIXe siècle, et en particulier du romantisme, dans la tension entre l’a-chronie de l’origine, supposée par et dans les formes du mythe, et celle de la « fin de l’histoire », telles qu’un Michelet, par exemple, la représente, aurait pu apporter quelques éclaircissements quant à des « contradictions » qui ne sont nullement propres aux avant-gardes, comme celle du nouage de l’éthique et de l’esthétique ou celle de la valeur politique ou auctoriale de l’invention de « mythes nouveaux ».

8Mais, on l’a dit, mieux que d’un refus théorique clairement assumé, de telles questions se dégagent des articles en eux-mêmes et de leur rencontre. Leur classement et surtout l’articulation que celui-ci permet entre histoire, pensées du langage, figures de l’autorité et formalisations, confirme que, loin d’un désir de forçage ou d’absolutisme, les directeurs scientifiques ont voulu préserver la possibilité d’une « synthèse virtuelle » à laquelle tout chercheur, attiré par l’abondance et la qualité des matériaux fournis dans le livre, est naturellement convié.

9Impossible de rendre compte de cette richesse : que les auteurs qui ne sont pas cités ici ne m’en tiennent pas rigueur ; sans doute mon fil d’Ariane s’est-il tout simplement révélé trop faible pour les relever tous dans ce labyrinthe extraordinaire où le Minotaure voisine avec les Walkyries et Hermes avec Adam et Méduse…

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