Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2004
Printemps 2004 (volume 5, numéro 1)
Odile Gannier

En Lettres italiques : de Brosses, voyage entre écriture savante et cursive

Charles de Brosses et le voyage lettré au XVIIIe siècle, Actes du colloque de Dijon, organisé par le Centre de Recherche Texte et Édition, 3-4 octobre 2002, textes rassemblés par Sylviane Leoni, Dijon, Éditions universitaires de Dijon, collection « Écritures », 2004.

1Le voyage d’Italie occupe, dans l’histoire de la littérature viatique, une place particulière : non seulement les voyageurs les plus cultivés s’y sont succédé, mais en outre, nombre d’entre eux ont écrit la relation de leur expérience, avec cette difficulté propre aux lieux fort chargés de mémoire qu’elle interdit l’attrait de l’inconnu, ingrédient non négligeable dans le récit de voyage. Les « touristes » du XVIIIe siècle, nourris de culture latine et connaisseurs de l’art italien, ont souvent vécu ce moment comme un véritable retour aux sources : le voyage n’est donc pas découverte mais retrouvailles culturelles. Cette fréquentation assidue de la péninsule par les lettrés, même avant le XVIIIe siècle, obligeait en outre le voyageur à faire preuve d’une certaine virtuosité pour ne pas se fondre dans la foule épaisse de ses prédécesseurs. En outre, en rédigeant une relation remarquée de son voyage, « en se faisant connaître ou reconnaître par ses pairs, le voyageur change de statut social : il devient auteur ou, du moins, fait un premier pas en direction de la République des Lettres », comme le souligne Sylviane Leoni dans son introduction, « De Rome à Genève : une géographie de l’esprit ». Le voyage d’Italie était aussi une pratique sociale reposant sur les liens entre les élites, qui, par-delà les frontières, se recevaient et se procuraient mutuellement des lettres de recommandation. Ce réseau de sociabilité est aussi mis en évidence par Gilles Bertrand, dans « De Brosses, Stendhal et la tradition du regard sur les villes italiennes ».

2Pour celui qui allait à son retour devenir le « président » de Brosses, l’affaire s’engage dès le mois d’avril 1739, date de son départ pour un voyage qui dure jusqu’en mai 1740, et s’achève véritablement en 1755, lorsqu’il met le point final à ses Lettres familières, destinées, comme le rappelle Paolo Carile dans « Parcours intertextuels : Misson et de Brosses en Italie », à circuler, pour les divertir, dans le cercle de ses amis : « ses hautes fonctions publiques, sa réputation d’érudit sérieux, s’accordaient mal avec l’hypothèse de la publication d’un recueil de textes aussi enjoués. » La publication n’intervient que de façon posthume, en 1799 (de Brosses meurt en 1777).

3Dans Charles de Brosses et le voyage lettré au XVIIIe siècle, plusieurs articles reviennent sur les sources des Lettres familières, qui se trouvent faire de fréquentes références à leurs prédécesseurs, et en particulier les guides : Letizia Norci Cagiano, dans « Les sources des Lettres familières », dévoile les dettes de de Brosses envers le Père Labat (Voyages en Espagne et en Italie, 1730), à Misson (Nouveau voyage d’Italie, 1691), à Deseine (Nouveau voyage d’Italie, 1699), ou encore à Addison (Remarks on several parts of Italy etc. in the years 1701, 1702, 1703, traduit en français en 1722). Elle rappelle que la consultation de ces sources donne la clef de passages inexplicables autrement. Ces références ont servi de guide de voyage mais aussi de ressource érudite à de Brosses de retour chez lui – pour certains passages, rédigés parfois avec quinze ans de retard, les détails précis pouvaient être bien oubliés. D’ailleurs le précieux guide qu’était l’ouvrage de Misson lui avait été enlevé par les douaniers du pape, comme le rappelle P. Carile, dans un article de fond qui analyse les procédés de son écriture viatique. Mais à la différence de Misson, de Brosses relate son voyage sous forme de lettres adressées à des correspondants différents, ce qui lui permet de varier le propos en fonction de son public. En général, il préfère les mots d’esprit, les anecdotes et une vision gourmande de la vie aux débats religieux. P. Carile montre encore que l’hommage explicite à l’érudition exhaustive de Misson lui donne un prétexte pour ne pas s’astreindre lui-même à des descriptions systématiques – qu’il aurait peut-être d’ailleurs recopiées dans son « guide-âne ». Françoise Weil livre le contenu de « La bibliothèque du président de Brosses », qui éclaire ses ouvrages comme l’Histoire des Navigations aux terres australes et les lettres d’Italie. Elle signale ici des particularités intéressantes, montrant par exemple que le président à mortier du parlement de Dijon possédait relativement peu de livres de droit, mais beaucoup de livres en anglais. Gilles Bertrand analyse l’itinéraire de de Brosses, que semble suivre l’ordre des missives. Il confronte aussi la perception des villes avec les autres textes de la même époque et relie précisément les observations de de Brosses et les conclusions des historiens. À l’intérieur des villes, la description suit l’ordre de découverte du marcheur, parfois surpris de la discordance entre l’impression d’ensemble, le panorama observé depuis un point élevé, et la réalité de la promenade. De Brosses, d’une façon générale, ne semble pas avoir des villes une perception urbanistique et architecturale très claire. Francis Claudon, quant à lui, rappelle les voyages similaires effectués en Italie : Pline au Vésuve, Stendhal, qu’il aurait presque pu croiser, Goethe ou Vivant Denon.

4Les Lettres familières d’Italie jouent également des variations d’écriture : le récit de l’excursion au Vésuve, comme le montre Roland Mortier dans « l’escapade napolitaine du conseiller de Brosses », combine l’érudition, les détails d’époque, ses propres souvenirs. Il souligne l’un des traits particulièrement remarquables : l’humour et l’auto-dérision qui émaille les Lettres. La fausse désinvolture affichée par le président se surimpose aux « antiquités », découvertes en 1711, d’Herculanum. Autre virtuosité littéraire, Wolfgang Sahlfeld nous révèle les mécanismes de sa réécriture de l’opéra italien Achille in Sciro dans son article « De Métastase à de Brosses : le dithyrambe de la lettre XLVII ». Il traduit et adapte. Pourtant, sur le plan artistique, Odile Richard-Pauchet rappelle la déception de Diderot devant les comptes rendus de de Brosses, qui ne parviennent pas, à son gré, à donner une idée cohérente et théorisée de l’art italien, mais de « falotes descriptions recopiées les unes sur les autres » ; elle rappelle la présence du « petit président » dans le Salon de 1765, où, quoique d’un « mérite étonnant », il n’apparaît pas vraiment à son avantage.

5Les lettres de de Brosses sont intéressantes aussi parce qu’elles sont représentatives d’une façon de décrire le voyage en Italie et en Suisse à cette époque.  Yves Giraud en souligne la différence avec « les stéréotypes du voyage à travers les récits de madame de La Briche » en Suisse, rédigés avec un enthousiasme exalté. De Brosses ne manie pas aussi couramment l’emphase et l’hyperbole. Jean-Daniel Candeaux observe « Voltaire chez lui aux Délices et Ferney : une curiosité sur l’itinéraire du Grand Tour ? » Les visites au patriarche, qui semblent être fréquentes de la part des voyageurs lettrés en Italie, sont d’autant plus révélatrices que Ferney n’est pas sur leur route. Raymond Abbrugiati donne indirectement une explication en montrant la rencontre passionnée des cultures italiennes et françaises de l’époque, et en étudiant particulièrement « Cesare Beccaria et ses amis du Café ou le chassé-croisé des Lumières entre Paris et Milan ». Dans les années 1760, en effet, cette ville voit se réunir l’« Académie des Coups de poing » autour de Pietro Verri et du périodique Il Caffè. L’ouvrage de Beccaria Des délits et des peines connaît un succès international. Enfin, dans « Après de Brosses : conceptions et pratiques du voyage dans le Groupe de Coppet », François Rosset replace dans leur contexte les modalités de l’écriture chez des voyageurs comme Madame de Staël ou Benjamin Constant : il n’en ressort pas l’impression d’une fascination pour les pays découverts, mais plutôt le surgissement de réflexions et de comparaisons chez des philosophes confrontés à de nouveaux sujets d’observation.

6Comme le souligne F. Claudon, l’Italie est difficile à rendre, et les « impressions d’Italie » ne cernent pas toujours les contours d’une époque ou d’un lieu. Misson le rappelle par l’intermédiaire de P. Carile, « il est beaucoup plus difficile de parler avec succès d’un Pais voisin et connu, que de quelque isle nouvellement découverte, ou de quelque Région éloignée. » Les Lettres familières permettent de reposer la problématique particulière du Voyage en Italie dans les littératures européennes, qui avait déjà été clairement formulée par Marie-Madeleine Martinet (Paris, PUF, 1996) – bien qu’elle ne soit pas citée dans ce volume : elle avait bien montré que les descriptions les plus précises étaient recopiées avec plus ou moins de discrétion, de sorte que les passages les plus circonstanciés sont en réalité les moins personnels et les plus convenus ; le voyage « lettré » est certes le voyage particulier aux gens de lettres, mais aussi une réécriture du voyage sur le mode de l’intertextualité presque inévitable chez des « philosophes » – question également analysée par C. Montalbetti dans Le Voyage, le monde et la bibliothèque. Les lettres écrites lors du voyage ont été adaptées et enrichies de remarques ultérieures, souvent plus savantes. Le jeu de mots dans le titre de cet ouvrage collectif : « le voyage lettré au XVIIIe siècle » rappelle évidemment aussi la forme souvent épistolaire du récit de voyage – quand il ne s’agit pas d’un journal.

7Précisément, le rapprochement avec le Journal de voyage de Montaigne est tentant, mais il nous faut pourtant rappeler que si Montaigne est bien allé en Allemagne et en Italie en 1580-1581 – et a d’ailleurs été accusé de n’avoir rien vu de l’art contemporain, au profit des ruines – son Journal n’a été découvert et publié par Meunier de Querlon qu’en 1774, c’est-à-dire après la mise en circulation des Lettres familières de de Brosses : si le parallèle s’impose en effet dans la forme, il est chronologiquement exclu que de Brosses se soit inspiré du récit de Montaigne.

8Un recueil comme les Lettres familières, remplies d’allusions, gagne indubitablement à être élucidé par un appareil de notes. Manifestement, l’édition établie en 1991 par les soins de G. Cafasso et L. Norci Cagiano, à Naples (Centre Jean Bérard), s’impose aujourd’hui comme apportant le plus d’éclaircissements. On regrettera pourtant que, emportés par leur profonde familiarité avec les lettres de de Brosses, les contributeurs n’aient pas jugé utile de récapituler avec précision les différentes éditions du texte dont le lecteur peut disposer, en appréciant leurs qualités respectives (comme celle de R. Pilon aux Introuvables en 1976, de F. d’Agay au Mercure de France en 1986, ou l’édition préfacée par H. Juin aux éditions Complexe en 1995).

9On peut s’interroger également sur l’absence de commentaires de la notion de « voyage lettré » à propos de l’Histoire des navigations aux terres australes : dans cet ouvrage, la compilation des expéditions lancées dans l’hémisphère sud pose aussi mais différemment la question de l’intertextualité dans les relations d’expéditions. Certes, de Brosses travaille là dans son cabinet et ne confronte pas son expérience à celle des voyageurs précédents. Mais les Lettres italiques étant conçues comme une forme littéraire retravaillée, et non une expression spontanée et datée, la différence tient plus à l’élargissement géopolitique et stratégique de son propos qu’à un problème de forme. L’Histoire des navigations – ce détail n’est pas indifférent – parut en 1756, c’est-à-dire que sa rédaction fut contemporaine de celle d’une partie des lettres d’Italie. Il serait intéressant d’étudier le passage des unes à l’autre, motivé peut-être par le désir de théorisation du voyage, le recul d’une maturité érudite.

10Cela dit, l’Histoire des navigations est écrite sur le mode de l’essai politique et ne pratique pas l’humour. Certaines formes de travestissement héroï-comique, qui pourraient faire l’objet d’une étude plus fouillée, compteraient précisément parmi les particularités des Lettres d’Italie par rapport à ses sources et aux autres voyages, lesquels, précisément parce que le tour de la péninsule est vu comme un voyage « culturel », adoptent souvent un ton docte et d’un enthousiasme parfois convenu pour les merveilles architecturales et artistiques qu’ils viennent admirer.

11En tout cas, les contributions de Charles de Brosses et le voyage lettré au XVIIIe siècle permettent de resituer dans le contexte de la littérature de voyage contemporaine les Lettres italiques du Président de Brosses, de manifester ses mécanismes et souligner son originalité. Ce volume donne envie de les relire avec de nouvelles perspectives d’examen, de savoirs et d’agrément.