Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2004
Automne 2004 (volume 5, numéro 3)
Olivier Leplatre

L’objet manquant de la critique.

Laurent Lepaludier, L’Objet et le récit de fiction, Presses Universitaires de Rennes, « Interférence », 2004.

1 L’objet est l’absent des études sur le roman, fondu dans le décor de leurs analyses. Quelques saisies ponctuelles ont pu donner une idée de son statut et de son importance pourtant décisive dans l’économie de la fiction. Encore sont-elles rares, quoique souvent séminales : il faut relire les pages de Claude Duchet sur Madame Bovary (« Romans et objets : l’exemple de Madame Bovary » paru dans Europe et repris dans Travail de Flaubert au Seuil) ; celles de Roland Barthes sur Robbe-Grillet (Essais critiques) ou de Michel Butor dans certains articles de ses Répertoires. Mais seul, peut-être, Jean-Pierre Richard, sans pourtant en offrir une perspective générale, a manifesté dans tous ses essais le désir constant de rendre aux objets leur épaisseur de signes, leur être-là verbal et de formuler au plus près de la chair du sensible les réserves d’imaginaire et les « bouffées de langage » dont ils sont les incarnations. Ailleurs les objets ont été dispersés dans les champs plus vastes, et apparemment plus rentables ou plus séduisants, de la sémiologie et de la sémiotique du personnage. Même les travaux sur la description, alors qu’ils auraient dû consacrer son rôle et souligner ses modes de signification se servent des objets comme d’illustrations pour des vues qui les englobent sans les singulariser. Les grandes idéologies critiques ont, il est vrai, participé au démantèlement ou au brouillage intellectuel de l’objet : produit dans les thèses marxistes où il est réduit à la marchandise (avec un intérêt soutenu pour les romans du XIXe siècle), mis en fonction dans le structuralisme qui l’a débordé de lui-même en changeant en objet tout ce que peut, dans un récit, affecter un acte de désir  ; pris et fétichisé encore par la psychanalyse dans les rets de la relation d’objet et de son spectre pulsionnel, l’objet littéraire est là, sans y être tout à fait. Il était donc temps de prendre le parti de l’objet et de faire entendre son discours, sa discursivité faite de poussées de sens, de tout ce qui engage le texte dans son rapport au réel, dans sa course à le dire et à le dédire. Si certaines notions, comme celles d’effet de réel ou de détail, ont inauguré la tropologie fictionnelle de l’objet, leur succès critique voire leur obnubilation en a suspendu l’élaboration.

2 Un des mérites de Laurent Lepaludier est d’avoir tenté une synthèse sans équivalent. Son livre sur « l’objet et le récit de fiction » ordonne un parcours d’une extrême clarté et certainement d’une réelle utilité. Sa division en deux grandes parties fait passer de la théorie générale à son application à partir de quelques grands textes de la littérature anglaise et irlandaise des XIXe et XXe siècles. S’il provoque des redites parfois, le dispositif a le mérite de poser d’abord le cadre de l’analyse, d’isoler les diverses sources où elle peut puiser (psychologie cognitive, sociologie, narratologie, rhétorique, anthropologie imaginaire…), et de montrer ensuite comment ces savoirs sont susceptibles de se croiser et de jouer dans l’étude particulière de tel ou tel roman (que l’observation concerne la littérature anglophone ne change rien au déplacement possible de la théorie vers d’autres espaces de roman mais elle ne permet pas de dire en retour s’il existe une réelle originalité des romanciers anglais dans leur écriture de l’objet).

3 Les belles études, notamment celles sur Dickens et Conrad (où l’objet est successivement saisi dans son aura fantasmatique et dans son site de vérité), dépendent d’une série de chapitres qui entendent souligner le « système complexe d’interrelations au sein du récit de fiction ». Après une promenade dans un musée imaginaire réparti en monde mimétique (monde de la vraisemblance) et mode anti-mimétique (mode du fictif pur), Laurent Lepaludier établit, au chapitre 2, le statut de l’objet, statut pluriel (linguistique, sémiotique, herméneutique…) et constamment médiatisé par des codes de signification. Le chapitre 3 est consacré à la représentation de l’objet : y sont abordées les questions de la dénomination, de la description et des nœuds sémantiques ou « zones de frayage » du sens. Au chapitre 4 (qui est par erreur typographique noté 3), « L’objet dans l’organisation du récit », le lecteur trouvera outre des analyses relativement classiques sur la syntaxe de l’objet, des aperçus très suggestifs sur son « organisation en rhizome » inspirés de Deleuze et qui mériteraient à eux seuls un développement autonome. « L’objet et le sujet » est traité au chapitre 5 (le « sujet » étant à la fois le personnage et le narrateur). En résonance avec les propositions de Gérard Genette, réorientées et personnalisées, le chapitre 6 évoque l’esthétique et la transtextualité de l’objet, jusqu’à relever dans l’objet un symptôme possible du texte. Le dernier chapitre de la première partie, qui permet de reprendre tout le parcours antérieur, s’attache à la fonction mathésique de l’objet ; il insiste notamment de façon très intéressante sur la résistance de l’objet à l’interprétation.

4Le système des objets, que construit Laurent Lepaludier ou sur lequel il prend appui, est perçu et défini comme l’entrelacs du textuel et du transtextuel. Dans ces conditions, l’interdisciplinarité de la démarche se justifie pleinement pour parcourir les conditions de lisibilité de l’objet, pris dans l’échange du monde et du texte. On pourrait pourtant ici, et quelle que soit la qualité par ailleurs de l’étude, discuter le présupposé que « l’objet dépasse les limites strictes du récit ». Non qu’il faille sans doute confiner l’objet littéraire, afin de le penser, dans sa complète autarcie romanesque. Pour autant, comme le prouve encore le livre de Laurent Lepaludier, il semble impossible, alors même que la critique littéraire devrait s’en fixer le défi, d’élaborer une théorie (une texturologie ?) de l’objet, pour laquelle aucun autre savoir que la saveur littéraire ne primerait et qui dégagerait de l’objet toute une mathésis, et peut-être toute la boîte noire du romanesque. De cette réticence conceptuelle, l’ouvrage est le reflet, d’ailleurs conscient, puisque Laurent Lepaludier reconnaît l’hétérogénéité des connaissances sollicitées, ce qui est aussi l’une des richesses de l’essai (et en partie sa faiblesse), et qu’il hésite à cerner l’objet dans ses circonstances textuelles ou à l’ouvrir davantage au risque d’en perdre la définition scripturale.

5Cet essai, à l’élégante couverture, vient donc combler une lacune dans le panorama critique ; il fournit un répertoire de méthodes pour appréhender les textes d’objet, répertoire disponible aux chercheurs comme aux étudiants ; il le propose dans des rapports constamment problématisés et soutenus par les textes, qu’il regarde de près. Et il invite au débat, faisant apercevoir combien le poids de la réalité contraint le discours critique à signifier l’objet d’abord par la médiation des savoirs du réel avant d’inventer, pour le comprendre, un savoir de la fiction.