Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2004
Automne 2004 (volume 5, numéro 3)
Jean-Paul Engélibert

Frontières des corps politiques

Textuel n° 44, « Corps politiques, cosmopolitismes (XVIIIe-XXIe siècles) », université Paris VII, juin 2004.

1Le dernier volume de la revue Textuel, publié par l’UFR Sciences des textes et des documents de l’Université Paris-VII, reprend les communications présentées au colloque « corps d’écriture-corps politique (cosmopolitisme, multitudes, mondialisation) XVIIIe-XXIe siècle » organisé par cette même UFR avec le Collège international de philosophie en novembre 2003, et piloté par E. Grossman et Y. Séité. Colloque pluridisciplinaire qui réunissait littéraires, philosophes et sociologues autour d’un sujet plus que jamais d’actualité : les tensions multiples entre identité nationale et cosmopolitisme. Ainsi les seize articles rassemblés ici explorent-ils d’une part les contradictions du siècle des Lumières entre la constitution des Etats-nations et la revendication d’une citoyenneté universelle et de l’autre celles du monde contemporain entre le mouvement de la mondialisation et le besoin de réinventer des identités provisoires et plurielles. Entre les deux siècles et leurs problèmes symétriques, se pose la double question de la démocratie et de l’écriture. Qu’en est-il de la démocratie à l’âge d’une « crise de la raison » (p. 10) qui dilue la souveraineté du peuple dans le rituel électoral et le spectacle médiatique ? Qu’en est-il de la littérature à l’ère de la « fin des distances physiques » (ibid.) et de la diffusion planétaire des mêmes fictions formatées ?

2Ces questions donnent lieu à une réflexion de J. Rogozinski à partir de Derrida et de Foucault sur une « démocratie à venir » réellement démocratique – c’est-à-dire débarrassée de sa référence initiale au demos et à travers lui à la naissance, référence qui exclut l’étranger (ou l’immigré, ou le clandestin) – et ses rapports problématiques avec le corps, objet de la biopolitique contemporaine.

3La contribution de Yann Moulier-Boutang s’intéresse, elle, à deux termes que l’intitulé du colloque mettait entre parenthèses : multitudes et mondialisation. Elle décrit les transformations les plus récentes du capitalisme en empruntant les concepts de Hardt et Negri d’un côté, de Chiapello et Boltanski de l’autre, et évalue à leur aune l’actuelle politique européenne. Le troisième (et dernier) article philosophique du volume en est à la fois très proche, par les références théoriques qu’il mobilise, et très différent, par sa manière et son objet.

4Consacré par Yves Citton à l’idée que la « tradition spinoziste » se fait du corps, il présente très clairement et patiemment l’héritage conceptuel de Spinoza, des Lumières au deleuzisme et à la pensée des multitudes. Au titre des premières, il accorde une place non-négligeable à Anacharsis Cloots, ce qui fait de ce dernier l’auteur le plus commenté du volume, puisque les deux contributions littéraires qui portent sur le dix-huitième siècle le citent.

5Toutes les autres contributions portent sur le XXe siècle : de l’entre-deux-guerres (Musil) à l’extrême contemporain (François Bon, Jean Rolin…) en passant par quelques grandes figures (Beckett, Duras). Elles sont aussi, ces quelques noms le montrent, littéraires pour la plupart. La variété des auteurs et des problèmes ici abordés est trop grande, et le lien avec le sujet du volume trop peu conceptuel, pour en permettre une présentation exhaustive dans le cadre d’un compte-rendu. J’en retiens, un peu arbitrairement, l’article jouissif de R. Dadoun sur le peu connu Armand Robin et la belle étude de la politique de Marguerite Duras par E. Grossman. Mais l’ensemble de cette section se signale par la rigueur des analyses et la clarté de la langue.

6Quelques remarques pour terminer. L’enjeu et la complexité des questions à l’origine de ce livre méritent à coup sûr une réflexion d’ensemble et exigent une démarche pluridisciplinaire. A cet égard, tant l’organisation de ce colloque que la publication rapide de ses actes sont d’excellentes initiatives. On ne peut s’empêcher de penser toutefois, à la lecture, que le résultat n’est pas tout à fait conforme aux ambitions initiales. Le titre du colloque, plus clair et plus complet que celui de la publication, indiquait déjà la double difficulté de l’entreprise. D’abord, la confrontation d’une notion ancienne et connue, le cosmopolitisme, avec les idées contemporaines de « multitudes » et de « mondialisation », beaucoup moins assurées et qui sont davantage des objets de discussion que des concepts sur le sens desquels on s’appuie pour mener un débat. Ensuite, la juxtaposition des deux « corps », le scripturaire et le politique, déjà par elle-même si polysémique qu’elle suffirait largement à suggérer le programme de plusieurs longs colloques ! Le résultat de ce programme à la fois précisément défini dans ses intentions (interroger les problèmes politiques d’aujourd’hui à partir de catégories issues de la réflexion contemporaine sur le devenir des Lumières) et très accueillant dans son contenu (le champ de l’enquête est nécessairement ouvert) est à la fois suggestif et frustrant. Il donne lieu à des articles de très bonne qualité, mais dont l’articulation ne va pas de soi et ne trouve pas de lieu où s’exprimer. On regrette à cet égard l’absence d’une introduction plus substantielle, qui aurait pu expliciter le projet de cette rencontre. Le trait d’union par lequel le titre du numéro sépare et relie les « corps politiques » et les « cosmopolitismes » en est un symptôme. Il reste problématique : de quelle nature est l’articulation de ces deux vocables ? D’autre part, écartelé entre deux perspectives et deux siècles, l’ouvrage oublie le XIXe, sur lequel il est pourtant difficile de faire l’impasse quand on s’intéresse aux évolutions de l’idée démocratique. En philosophie comme en littérature, il privilégie la seconde moitié du XXe siècle et le désenchantement qui lui est communément associé. Un tel livre pose beaucoup plus de questions qu’il ne fournit de réponses. C’est sans doute sa raison d’être, et c’est pourquoi le compte-rendu hésite entre l’admiration devant l’intérêt de chaque contribution, l’agacement devant le caractère fragmenté et hétérogène du livre et l’espoir que les problèmes soulevés ici seront repris ailleurs avec une ambition égale.