Acta Fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
2010
Octobre 2010 (volume 11, numéro 9)
Delphine Reguig

Cinq variations pour une voix

Anne-Marie Garagnon, Cinq études sur le style de Voltaire, Orléans : Paradigme, 2008, 160 p., EAN 9782868782786.

1L’avant-propos de l’ouvrage en signale immédiatement la double ambition : s’inscrire « dans la tradition académique » et « entrer dans la fabrique de l’œuvre, en prenant appui sur cinq passages », cinq morceaux choisis dans l’œuvre de Voltaire et soumis à une « approche textuelle » : l’article Enthousiasme du Dictionnaire philosophique, le chapitre final du Taureau blanc, un extrait du Poème sur le désastre de Lisbonne, de l’article Martyre, du chapitre liminaire de L’Ingénu. Anne-Marie Garagnon revendique, avec un ton d’une actualité frappante dans le contexte universitaire actuel, sa position d’enseignante ayant formé pendant « une trentaine d’années » les candidats aux concours d’enseignement (tout en forçant leur admiration). Elle rappelle également sa fidélité méthodologique à la « stylistique des concours » qui « associe le subjectivisme et l’effort de volonté descriptive, ainsi qu’un mouvement de va-et-vient de la création à la réception ». L’ouvrage prend donc la forme d’un manifeste en acte en faveur d’une discipline qui, présentant des apories théoriques certaines, poursuit néanmoins « sa quête méticuleuse, honnête, exigeante des formes d’expression et d’expressivité ». Et c’est bien ce sens de l’éloquence du texte que l’ensemble des analyses proposées ici met en valeur et qui justifie le choix de l’auteur et du corpus d’étude. Ce dernier, associant prose et poésie versifiée, genres pratiquant la continuité ou la discontinuité, confrontant des œuvres situées entre 1756 et 1774, se trouve en effet unifié par la fermeté continue du contenu polémique, ce combat contre l’Infâme, superstitions et intolérance mêlés, que Voltaire mène sans relâche. Le travail exemplaire mené par A.-M. Garagnon sur ce corpus démontre avec éclat la variété et la force des moyens stylistiques mis au service de cette lutte idéologique unique. Ce faisant, l’objet même du volume est clairement mis en lumière : c’est la puissance herméneutique de l’analyse stylistique qui se manifeste, non pas dans une suite d’exercices, mais dans le déploiement d’une lecture qui — les très nombreuses notes consistant en des renvois intertextuels à d’autres œuvres de Voltaire en témoignent — rend compte du geste philosophique voltairien dans son langage même.

2Ainsi, à l’issue du bilan historiographique qui précède l’analyse des deux-cent-trente-cinq vers extraits du Poème sur le désastre de Lisbonne, A.-M. Garagnon ne manque pas de souligner le contraste entre l’abondance des travaux consacrés au contenu intellectuel de l’œuvre et la rareté de ceux qui se consacrent à son « genre d’écrire ». En choisissant cette dernière perspective, l’auteur pose clairement la question de la méthodologie : stylistique génétique et générique se trouvent en jeu dans une démarche qui s’énonce elle-même fidèle à la « méthode stylistique de la “forme-sens” » fondée sur le « repérage des procédés langagiers propres à construire une interprétation, en même temps qu’ils sont construits par elle ». L’analyse du passage en souligne la double postulation, à la recherche conjointe du pathétique et d’une conviction plus rationnelle du lecteur, dans un contexte de controverse où se ressent « un vaste mouvement de ressaisissement du langage de l’émotion par le langage de la raison ». Le travail stylistique recherche la singularité du texte au service ici d’une quête, caractérisée comme sublime, de la vérité par un philosophe qui n’envisage le dévoilement de cette vérité que dans le dialogisme. Les modalités de la polyphonie qui caractérise le passage étudié font l’objet d’une analyse aboutie, exemplaire de la manière dont chaque procédé langagier se trouve rapporté à l’unité de sens que constitue le texte dans sa globalité.

3L’étude consacrée à l’article « Enthousiasme » du Dictionnaire philosophique est particulièrement développée. A.-M. Garagnon y montre notamment comment l’analyse stylistique permet de situer un passage dans une œuvre globale et de révéler les tendances esthétiques et idéologiques de cette dernière. L’article « Enthousiasme » est donc analysé comme un fragment d’une problématique, celle de la « raison trompée, de la diversité et de la relativisation des croyances et des points de vue ». Son étude est d’emblée présentée d’un point de vue synthétique qui s’attache à la fois à la singularité de la disposition interne du passage et à son inscription dans l’ouvrage intitulé « dictionnaire ». Cette étude s’organise selon une gradation qui permet d’approfondir les procédés du détournement de la définition par le philosophe. Le jeu de Voltaire avec le genre subverti de l’article lexicographique se manifeste dans la manière dont les codes du genre se trouvent revisités, notamment par un travail sur la définition et l’exemple. A.-M. Garagnon décèle les procédés qui démontrent, au sein même de la démarche ludique du philosophe, l’effort didactique et argumentatif à l’œuvre dans l’article ; elle éclaire enfin chez Voltaire une « utilisation des sciences du langage » qui n’est pas « spéculative, mais militante » tandis que l’analyse montre comment Voltaire dépasse l’article de dictionnaire pour en faire un discours à la fois philosophique et polémique. Pour donner la mesure d’un tel dépassement, A.-M. Garagnon insiste en particulier sur les modalités d’une énonciation qui permettent d’embrasser le texte, dans un regard finalement englobant, comme une « parabole ironique » manifestant « l’étonnant sens lexical de Voltaire » et sa sensibilité à « la complexité de la vie des mots ».  

4Suit une analyse d’un extrait de la deuxième partie de l’article « Martyre », issu du même Dictionnaire philosophique. La fermeté de la construction et la précision de l’étude demeurent ici très exigeantes malgré une plus grande rapidité dans le traitement du texte. Le regard se concentre alors sur la manière dont Voltaire ménage un changement de tonalité brutal entre une première partie « badine et parodique » et une deuxième partie « indignée, voire prophétique ». Avant d’en venir à l’analyse de cette hétérogénéité, A.-M. Garagnon recourt à trois références intertextuelles (un conte, un pamphlet antichrétien, le traité sur la tolérance) afin de montrer comment le style et la pensée de Voltaire transcendent le genre du texte dans lequel ils s’inscrivent. C’est ainsi qu’elle peut distinguer, avec plus de pertinence encore, mais comme elle l’avait déjà fait dans l’étude de l’article précédent, l’effet de surface du texte, son « apparence » (en l’occurrence une apparence d’oppositions systématiques entre objets, registres, modalités énonciatives, etc.) et son sens profond (en l’occurrence l’unité du propos voltairien malgré la structure antithétique de premier plan). A.-M. Garagnon montre ainsi la mobilité réelle de l’article de dictionnaire qui se mue en pastiche de conte merveilleux pour mieux démystifier l’histoire sacrée et pour communiquer plus âprement encore, à un lecteur aussi obstinément présent dans le texte que le philosophe lui-même, par le biais de structures énonciatives toujours signifiantes dans le Dictionnaire, l’émotion de la révolte la plus rationnellement fondée. On salue la profondeur des formules comme celle qui, en conclusion de l’étude, énonce la valeur de la discontinuité du texte telle qu’elle a été analysée et dépassée par la lecture, telle qu’elle propose une « coopération » herméneutique à tout lecteur en faisant « de la contiguïté statique une profondeur dynamique, pour mieux dénoncer, grâce aux jeux d’assemblage mosaïque, le pacte depuis toujours conclu entre l’horreur et l’erreur ».

5L’étude d’un extrait du chapitre liminaire de L’Ingénu permet de poursuivre l’enquête cette fois dans le domaine du conte philosophique. A.-M. Garagnon y établit le travail narratif propre à l’incipit : caractérisation des personnages, tonalité, alternance entre récit et description. L’attention, une nouvelle fois, se concentre sur la manière dont Voltaire subvertit une forme qui détermine a priori l’horizon d’attente du lecteur : l’ouverture narrative où se joue une scène de rencontre fait ainsi l’objet d’une distanciation ludique soutenue par le travail de Voltaire sur la parole des personnages figurée par les différents types de discours, direct, indirect ou narrativisé. Autre contrainte de l’incipit, le portrait fait lui aussi l’objet d’une analyse technique précise et de plus en plus englobante, jusqu’à mettre au jour la signification symbolique d’un personnage qui, par sa position « en surplomb par rapport aux autres », se trouve doté, « métaphoriquement », du « don de voir juste ». La troisième partie de l’étude situe enfin le personnage ainsi constitué dans la structure du conte, son schéma actantiel, lui donne une place dans le rythme accéléré de la narration, et un rôle dans l’humour dont les ressources se trouvent subtilement et largement mobilisées. L’introduction du personnage apparaît ainsi comme le support d’une critique sociologique : incarnation du bon sens mesuré et de la liberté de penser, l’Ingénu est bien le représentant de l’« antidogmatisme éclairé » qui constitue le fil rouge du volume dans son ensemble.

6À l’étude de l’incipit de L’Ingénu répond celle de l’explicit du conte proposé enfin à la lecture. La cible de Voltaire est ici, comme fréquemment ailleurs, le texte biblique dénoncé comme fallacieux et absurde. Les techniques narratives, la « rythmique » du conte, le « personnel actantiel » font l’objet d’analyses qui mettent en valeur la complexité et la subtilité d’un dénouement dont la rapidité laisse « le lecteur en partie libre de ses déductions, de ses interprétations ». A.-M. Garagnon s’attache alors à montrer que l’usage du merveilleux permet à la « mise en fable » de constituer une « mise en cause ». L’empreinte du paganisme antique, notamment l’intertextualité ovidienne, et son association avec le conte oriental, possèdent une valeur idéologique : il s’agit pour Voltaire de lier le monothéisme à l’intolérance et, en contrepoint, la tolérance au polythéisme pour défendre, en fin de compte et de conte, « une religion festive et heureuse », « esthétisée » et « sublimée ». Les allusions et implicites argumentatifs, manifestes dans ce dénouement, servent toujours la campagne anti-biblique de Voltaire : le texte dit sacré est la victime à la fois des ressources du conte et de cette « subtile écriture de l’incohérence » dont A.-M. Garagnon identifie le cœur dans la pratique du disparate et de l’écart, instrument para- (et anti-) doxal du philosophe.

7Ces cinq variations exemplaires sur le style de Voltaire sont aussi cinq variations sur la pratique d’une discipline qu’il est sans doute, pour la cerner, aussi efficace de pratiquer que de théoriser. Anne-Marie Garagnon montre qu’aucun stylème ne peut se lire de manière isolée et c’est bien la voix unique de Voltaire, dans son réquisitoire contre le fanatisme, qu’elle nous permet d’entendre à travers ces cinq études. Offrant le modèle de la technique stylistique la plus précise, elle montre avec exigence que le style, selon ses propres mots, tient à « la force et à la singularité d’une personnalité littéraire ».