Acta fabula
ISSN 2115-8037

2010
Juin 2010 (volume 11, numéro 6)
Fabien Gris

Gérard Macé : stratégies mémorielles

DOI: 10.58282/acta.5750
Laurent Demanze, Gérard Macé. L’invention de la mémoire, Paris : José Corti, coll. « Les Essais », 2009, 162 p., EAN : 9782714310064.

1Un an et demi après son premier ouvrage déjà publié chez José Corti, Encres Orphelines. Pierre Bergounioux, Gérard Macé, Pierre Michon1, Laurent Demanze livre aujourd’hui un nouvel essai qui se donne, tout à la fois, comme un prolongement et un approfondissement du premier. Il s’agit de se focaliser sur l’un des trois auteurs précédemment étudiés, Gérard Macé, le plus rare sur les scènes médiatique et universitaire2, et sans doute le moins travaillé à ce jour. Cela contribue en quelque sorte à mettre un terme à la relative discrétion qui entoure l’un des poètes et essayistes français les plus importants de ces trois dernières décennies.

2Comme le laisse entendre son titre, l’essai ne se présente pas comme une synthèse exhaustive des différentes problématiques de l’œuvre de Gérard Macé. L’entrée critique choisie est la notion de « mémoire », en la déclinant selon trois temps, qui correspond aux trois parties du livre : mémoire intime et familiale (« Les voix secrètes »), mémoire intertextuelle (« La bibliothèque fantastique ») et mémoire encyclopédique (« Pays de connaissance »). Cette mémoire découle, selon Laurent Demanze, d’un processus spécifique qu’il nomme « invention », au double sens du terme : il s’agit aussi bien d’une création que d’une découverte (comme l’on parle de l’ « invention » d’une grotte préhistorique) d’une mémoire fondatrice des textes, qui procède de l’intime, du roman familial, du vécu, mais également du trésor collectif littéraire et culturel. L’œuvre de Gérard Macé réactive alors à sa manière la célèbre notion rhétorique, à la fois antique et renaissante, d’ars memoriæ : chez le poète, le texte se donne comme les linéaments d’un parcours mémoriel ; c’est une véritable topographie qui est ainsi dessinée. La mémoire se constitue et se retrouve en s’incarnant spatialement, en investissant des topoï, au sens étymologique du terme : boîtes et coffrets, trames… Ce sont donc autant de lieux de mémoire qui adviennent et se constituent au fil des œuvres.

3Néanmoins, et Laurent Demanze insiste à juste titre sur ce point, la mémoire n’est pas chez Macé un bloc plein et entier, lumineux. Elle ne s’offre pas intacte, disponible, et c’est une illusion de la croire telle. Au contraire, au sein de notre modernité problématique, dans laquelle bataillent les forces de l’amnésie, et où la transmission se révèle difficultueuse, cette mémoire ne peut être que lacunaire ; ce qui fait retour se présente sous la forme de ruines, de bribes, de fragments. L’auteur rappelle ainsi régulièrement ce contexte paradoxal qui fonde la littérature contemporaine des trente dernières années : obsédée par la mémoire et par la trace de ce qui fut, celle-ci prend néanmoins acte d’une crise de la perpétuation des formes du passé. L’œuvre de Gérard Macé s’inscrit pleinement dans ce constat d’une série de manques : fin du chant, fin de l’enchantement, fin d’une croyance absolue dans les pouvoirs de la mimésis, sentiment empêché de la filiation… Pourtant, Gérard Macé retourne ces lacunes en autant de gains, en pratiquant un véritable « art de l’oubli »3 ; Laurent Demanze peut écrire alors que, chez le poète, « la mémoire n’est pas un écrin qui renfermerait intacts souvenirs et secrets, elle est un lieu sans fond, où les mystères s’engendrent sans fin en relançant le désir de raconter. »4

4En partant d’une filiation problématique et des apories que subit aujourd’hui la forme (auto)biographique, Gérard Macé fait le choix d’une double stratégie : celle du secret et celle du détour. Le grand roman, tout comme l’introspection complète et transparente, étant désormais impossibles, l’écrivain tente d’énoncer son rapport au monde et au passé, intime comme collectif, par le truchement du fragment, de l’étrangeté, de l’énigmaticité. Il va s’agir de se dire à travers des récits, des portraits, des essais, des rêveries ; il faut en passer par les figures des autres pour toucher quelque chose du secret de soi-même et de la langue. Laurent Demanze décrit bien le fonctionnement intertextuel permanent des textes de Macé, ainsi que les liens que celui-ci tisse avec certains écrivains d’élection, non directement contemporains : Ponge, Baudelaire, Proust (avec les mécanismes de reconnaissance et de mémoire involontaire), mais aussi et surtout Nerval, figure précieuse entre toutes, dans lequel Macé voit une sorte de compagnon littéraire privilégié, voire de double – au-delà de la similarité des prénoms. La célèbre phrase nervalienne « Je suis l’autre » emblématise cette stratégie du détour, du « soi-même comme un autre » pour reprendre le titre d’un des derniers essais de Paul Ricœur. Difficilement classable d’un strict point de vue générique, l’œuvre de Gérard Macé se présente comme une trame complexe, qui établit des connexions et des courts-circuits entre soi et le monde, soi et la bibliothèque ; en cela, elle « est une œuvre seconde, qui se glisse en contrebande dans les textes des autres, prélève une citation remarquable ou superpose avec étonnement deux livres éloignés dans le temps. »5

5Œuvre en archipels, les textes de Gérard Macé convoquent donc la bibliothèque et l’encyclopédie sans pour autant se donner comme des monuments écrasants de savoirs. Laurent Demanze montre au contraire que cette matière culturelle constitue une mémoire vive ; le populaire et le livresque ne s’affrontent pas, mais au contraire se répondent l’un l’autre, constituants fondamentaux d’une même communauté de penser, par-delà les hiérarchies ; de même, dans la dernière et pertinente partie de l’essai, on assiste, chez Macé, à la rencontre fructueuse entre les savoirs issus des sciences sociales (spécifiquement l’ethnographie) et les matériaux de l’intime : quête ethnographique et quête initiatique sont parallèles, se nourrissent l’une et l’autre ; à travers la notion centrale de « mythe », la frontière entre fiction et érudition devient poreuse, et l’on retrouve in fine dans cette superposition le double sens du terme « invention » qui donne son titre à l’essai. Entre le chercheur et le poète, il n’y a presque pas de séparation : tous deux sont des conteurs, au sens que Walter Benjamin donnait à ce terme, et pratiquent « un romanesque sans roman », dans lequel la fiction et la rêverie pourraient s’épanouir sans toutefois succomber aux illusions de totalité et de représentation transparente d’une continuité.

6Laurent Demanze a souhaité composer avant tout un texte fluide, sans excès de notes ou de références critiques qui écraseraient le cheminement de la pensée. Sa prose est soignée, précise, métaphorique sans être impressionniste, ce qui permet une lecture aisée et agréable. On remarque occasionnellement le retour de certaines formules et expressions, entre certains chapitres comme entre le préambule et la conclusion, intitulée « Reconnaissances de la littérature », ce qui affaiblit parfois la progression de l’ensemble. Néanmoins, se plaçant dans la lignée de la Leçon de Roland Barthes, et plus près de nous des travaux de Dominique Rabaté6 (ce dernier également publié chez Corti), Laurent Demanze nous livre un ouvrage dont l’un des nombreux mérites réside dans le fait de montrer la pertinence et le caractère opératoire, sur un auteur précis, de notions jusque-là appliquées à la littérature contemporaine française en général : la convocation littéraire des sciences humaines et sociales (trait que l’on retrouve entre autres chez Pierre Bergounioux par exemple), l’écrivain comme re-lecteur et archiviste, la relation mélancolique au passé, mais aussi une littérature fondamentalement placée sous le signe du spectral et de la hantise7. De même, l’auteur semble définir l’œuvre de Macé comme volontairement déceptive : il faut entendre le terme dans un sens positif, voire éthique, dans la mesure où c’est précisément décevoir et tromper le lecteur que de lui faire croire que l’on peut procéder autrement que par fragments et bribes, que l’on peut révéler tous les secrets ou combler toutes les lacunes. Cette notion de « déceptivité » s’inscrit implicitement tout au long de l’essai, et doit résonner au-delà des seuls textes de Macé : chez Jean Rolin, Jean Echenoz ou Pascal Quignard, pour ne citer que trois noms dont les œuvres sont si différentes de celle de l’auteur du Manteau de Fortuny, la littérature reconnaît la dispersion irréversible du réel et du sens, mais ne craint plus de demeurer aporétique. Le sujet littéraire contemporain tente de renverser cette béance en expérimentation de soi tâtonnante, à travers laquelle il s’agit de trouver une voix ou une image. Néanmoins, cette déceptivité n’empêche pas, chez Gérard Macé, l’apparition profondément joyeuse d’une trouvaille, d’une découverte : si l’archéologue et l’archiviste savent qu’ils ne travaillent qu’avec des bribes, il arrive qu’ils rencontrent de précieux trésors, éminemment « parlants » et évocateurs. L’écrivain contemporain est ainsi à la recherche d’une communauté qui le fonderait ; en cela, l’érudition et l’intertextualité qui saturent la littérature actuelle sont « moins la diachronie d’une genèse que la synchronie d’une socialité ; moins les métamorphoses continues d’une tradition que les dispersions de sens et les éclats langagiers », pour reprendre la belle formule de Laurent Demanze dans un article consacré à la question de la filiation chez Roland Barthes8.

7Demeure une question, que semble soulever ce parcours dans les stratégies complexes et fragiles de la mémoire chez Gérard Macé : celle de l’anachronisme et du caractère intempestif de la littérature (d’une certaine littérature, devrait-on préciser) aujourd’hui. Comment continuer, dans une période marquée par l’accélération9, voire par le rejet plus ou moins conscient des éléments fondateurs du passé, à ranimer les voix et les traces du passé ? Comment plaider pour la « dormance »10 des choses au milieu de l’hyperréactivité ? Comment louer les bienfaits du secret et de l’absence de réponse au moment où les nouveaux médias se fondent sur toujours plus de transparence et d’exhaustivité, fussent-elles illusoires et factices ? La poétique mélancolique d’une certaine littérature française contemporaine, qui va de Michon à Macé, de Senges à Ernaux, de Bergounioux à Trassard, serait à penser en rapport avec la situation, en elle-même mélancolique, de la littérature dans la société actuelle.