Acta Fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
2009
Décembre 2009 (volume 10, numéro 10)
Christophe Pradeau

Culture générale NRf

Alban Cerisier, Une histoire de La NRf, Paris : Gallimard, hors-série connaissance, 2009, 624 p., EAN 9782070122554.

1Peu de revues se sont montrées aussi soucieuses que La NRf de mettre en récit les numéros qui se succèdent, les défaillances, les urgences, la basse continue des négociations épistolaires, les voisinages subis ou désirés, les crises diplomatiques suscitées par la négligence des relecteurs, les occasions saisies ou manquées, les changements de stratégie, les prudences et les audaces dont est faite la vie tout à la fois heurtée et recommençante d’une publication périodique. La NRf fait volontiers retour sur elle-même. Elle aime les bilans, les anniversaires, les célébrations, comme Alban Cerisier le souligne, dans les dernières pages de la première partie de son Histoire (« Le livre des anniversaires », p. 121-124).

2Si elle est loin d’être la seule à s’épanouir en numéros d’hommage, l’éclat inhabituel, et pour tout dire presque sans exemple, de ceux dont elle a honoré ses collaborateurs disparus témoigne de son goût pour le regard rétrospectif. De Charles-Louis Philippe, en février 1910, jusqu’à André Malraux, en juillet 1977, en passant par Proust, en janvier 1923 ou Rivière, en avril 1925, l’histoire de La NRf est jalonnée par la publication de vingt-quatre numéros nécrologiques, dont plusieurs s’imposent, à distance de temps, comme des monuments de la critique littéraire du xxe siècle… De façon assez significative, La NRf renaît de ses cendres après la Seconde Guerre mondiale — alors qu’elle semble désormais appartenir à un passé révolu aux yeux de beaucoup —, en saluant la mort de Gide et d’Alain par deux hommages respectivement publiés, à titre dérogatoire, en novembre 1951 et en septembre 1952. Si le numéro consacré à Gide est présenté par Paulhan comme l’ultime livraison de la revue (p. 461), l’affiche d’un dernier mot n’est qu’un leurre tactique qui contribue à frayer la voie vers une renaissance inattendue, effective le 1er janvier 1953. Alban Cerisier insiste à plusieurs reprises sur l’importance des hommages rendus dans l’histoire aujourd’hui centenaire de la revue : « Comme le disait Paulhan, ces numéros […] ont aussi pour avantage de montrer combien la famille assemblée autour d’elle est nombreuse : “On l’a volontiers appelée chapelle. Oui, mais c’est une chapelle qui a tout de même fini par contenir une foule — comme chacun s’en aperçoit quand Proust meurt, ou Charles-Louis Philippe, ou Guillaume Apollinaire” (p. 316). » En mars 1923, frappé par l’importance du mausolée critique édifié à la mémoire du romancier, Thibaudet consacre l’une de ses « Réflexions sur la littérature » à l’Hommage à Marcel Proust publié deux mois plus tôt, la revue se faisant de la sorte lectrice d’elle-même en la personne de son chroniqueur ; l’article de Thibaudet se propose de définir l’effet esthétique et l’apport cognitif propres au genre fédérateur de l’hommage, genre qui manifeste mieux qu’aucun autre en « arrêt[ant] et cristallis[ant] autour de sa tombe le rayonnement d’un contemporain illustre1 », l’enveloppement dynamique d’une communauté d’admiration.  

3L’idée qu’il existe une communauté ou mieux une « famille NRf » est l’un des fils rouges de l’histoire que publie Alban Cerisier. Il reprend à son compte, ce faisant, une prétention très ancienne de la revue, antérieure à Paulhan, que l’on trouve déjà sous la plume de Rivière ou de tel ou tel des six fondateurs. L’emploi adjectival2 du sigle est, de fait, un témoignage assez frappant de la réussite de l’entreprise initiée par Gide et Schlumberger. On parle couramment, en effet, de « l’esprit NRf », expression dont Pierre Hebey a voulu faire le titre de l’anthologie célébrant les trente-deux premières années de la revue3, ou même, à en croire une anecdote que rapporte Cerisier, de « culture générale NRf » : « […] Le Journal du dimanche signale à l’attention de Raymond Queneau, le 18 novembre 1956, cette annonce lue dans Le Chasseur français : “Parents, haute moralité, professeurs, marieraient fille, vingt-huit ans, brune, instruite, dotée, à jeune homme bonne situation, culture générale NRF, sentiments élevés” ! » (p. 494). Un autre périodique fête, en 2009, son centième anniversaire : le mensuel de vulgarisation Historia. Il y a fort à parier que celui-ci n’a jamais eu les honneurs des annonces matrimoniales du Chasseur français.

4L’ouvrage d’Alban Cerisier réserve une grande place aux portraits des principaux collaborateurs de la revue, portraits individuels, parfois longuement développés, mais toujours soigneusement rapportés à l’aventure collective qui les réunit en galerie, voisinage de figures entrecroisées, appariées ou affrontées, entraînées par l’élan dynamique d’une même histoire. Cette aventure commune se dit volontiers en termes de liens familiaux. Aussi bien sommes‑nous invités à voir en Jacques Rivière et en Marcel Arland les deux représentants les plus éminents « de ceux qui, dans leur jeunesse, ont trouvé à La NRf une famille adoptive » (p. 299). « Famille adoptive », en effet, ou plus précisément famille d’élection, ou encore, pour reprendre une formule de Thibaudet dans l’article qu’il consacre au vingtième anniversaire de La NRf, famille gidienne et non « henricobordelaise », autrement dit « famille d’esprits, une famille où les différences sont accentuées, comme entre Antoine et Jacques Thibault, une famille tout de même. Et la seule à laquelle Gide et Martin du Gard puissent dire : Famille, je vous aime4. » Si, pour Thibaudet, Gide et Martin du Gard constituent « le pôle de divergence » de La NRf, Cerisier ne voit dans la tension de cette amitié qu’une manifestation parmi d’autres, la plus documentée, celle qui a été le plus résolument exposée aux regards du public, des lignes de faille, des dénivellations, qui font la vitalité de la revue et lui donnent sa force d’entraînement. Ainsi propose-t-il, par exemple, de voir dans le dialogue entre Arland5 et Rivière ou entre Gide et Proust, deux cas de figure du débat continué entre le moraliste et l’analyste (p. 298).

5La NRf, telle que Cerisier nous la présente, fidèle en cela à toute une tradition interne, est donc avant toute chose une affaire d’amitiés et d’affinités électives, d’« affectatio societatis, […] désir de faire œuvre ensemble » (p. 46), comme Schlumberger le rappelle à Gide en 1920, alors que la revue traverse une période tumultueuse : « La NRf était un faisceau d’amitiés plus qu’un programme et même qu’une méthode » (id.). La dynamique amicale qui préside à l’entreprise n’est jamais aussi bien mise en valeur que dans le portrait en parallèle des six fondateurs qui ouvre l’Histoire d’Alban Cerisier (p. 52-79), six portraits que celui-ci rassemble en « faisceau », comme y invite Schlumberger, dans une sous-partie conclusive intitulée précisément « L’amitié NRf » (p. 79-81). La sensibilité de l’historien à l’atmosphère affective qui préside à l’entreprise trouve à s’exprimer à plusieurs reprises par des phrases exclamatives qui trahissent quelque chose comme un désir d’inclusion. Rendant compte d’une conférence de Fargue éreintant Mme de Noailles, Cerisier écrit : « Qu’on aurait aimé y être ! » (p. 143). Ou encore, à l’idée que Proust aurait pu accepter l’invitation de Rivière à tenir la chronique des romans : « On en rêve ! » (p. 208). Plus généralement, l’historien fait un assez large usage, peut-être un peu abusif, de tournures exclamatives dispensant d’expliciter un contexte supposé connu du lecteur. Ainsi, à propos d’un projet de co-direction de La Revue blanche par Gide et Gourmont : « L’étonnant attelage ! » (p. 38)6. L’usage du point d’exclamation à valeur allusive est un signe parmi d’autres du caractère mimétique de l’écriture de Cerisier. C’est, en effet, un trait stylistique assez fréquent des textes qu’il cite. On se contentera d’évoquer ici la lettre de Rivière annonçant au futur Alain-Fournier la création d’une nouvelle revue du nom de NRf : « Au dîner du 14 [octobre 1908] j’ai appris par Le Cardonnel que Gide allait fonder une revue, La Nouvelle Revue française, je crois, avec Montfort (?!) et Ch.-L. Philippe. Étrange ! » (p. 96).

6On l’aura compris, le livre d’Alban Cerisier est une histoire interne, écrite depuis un fort sentiment d’appartenance. De fait, Alban Cerisier en est. Diplômé de l’École des Chartes, il exerce depuis une douzaine d’années les fonctions d’archiviste des Éditions Gallimard. Responsable de la gestion du patrimoine, il est notamment chargé de la numérisation du catalogue et du développement de la vente dématérialisée. Le site inauguré à l’occasion du centenaire de La Nouvelle Revue française témoigne des avancées de ce chantier prometteur7 : il est d’ores et déjà possible d’accéder en ligne à l’intégralité des sommaires de la revue, dûment indexés, dont on espère qu’ils donneront accès, à terme, aux articles eux-mêmes. Historien de l’édition, Cerisier est l’auteur d’une anthologie consacrée au Mercure de France8 ; il a également édité la correspondance de Gide et de Jacques Schiffrin, fondateur, rappelons-le, des Éditions de la Pléiade (1923) et inventeur de la célèbre « bibliothèque reliée de la Pléiade » (1931) dont il a su faire, en moins d’une décennie, au sein de sa propre maison d’édition d’abord, puis comme directeur de collection des Éditions Gallimard, un des hauts lieux de l’édition française9. L’article indéfini du titre, Une histoire de La NRf, fait-il signe vers les préventions du lecteur, que l’on supposera à juste titre quelque peu méfiant à l’égard des histoires officielles et des biographies autorisées ? De fait, si l’effet d’investiture assombrit par moments la lecture de l’ouvrage, le travail de Cerisier n’en emporte pas moins l’adhésion par sa rigueur, son ampleur et la qualité de son implication : il s’agit, sans conteste, et malgré les limites que l’on dira, de la meilleure étude d’ensemble consacrée à la revue, envisagée à travers tous ses avatars, depuis la direction éphémère d’Eugène Montfort jusqu’à celle de Michel Braudeau et de Philippe Demanet. L’ouvrage ne saurait remplacer, bien entendu, et n’y prétend pas, la monumentale enquête d’Auguste Anglès10 sur la préhistoire et les premières années de La NRf (celle des années 1908-1914) ; pas plus que le livre de Laurence Brisset sur La NRf de Paulhan11 ou que celui de Pascal Fouché sur La NRf de Drieu La Rochelle12 ou encore, plus récemment, la thèse de Yaël Dagan sur les années de la Première Guerre mondiale et de l’immédiat après-guerre13. Il se donne très honnêtement pour ce qu’il est : un livre de synthèse, présentant de façon claire et agréable, dans un récit chronologique conduit avec fermeté et éclairé par un vrai sens de la formule, les résultats de plusieurs décennies de recherches, auxquelles l’auteur n’a pas été, d’ailleurs, sans contribuer notablement.

7Sans surprise, étant donné la formation de l’auteur et les fonctions qui sont les siennes, les pages les plus précieuses du livre, les plus riches en informations nouvelles et en considérations inédites, ne sont pas celles que Cerisier consacre aux formes et aux enjeux du « classicisme moderne » prôné par La NRf, « théorie critique du consensus » qui « voit le progrès non dans la rupture mais dans la métamorphose de l’héritage » (p. 98), mais les pages qui exposent tout ce qui fait la vie matérielle d’une revue : négociations auprès des imprimeurs et des diffuseurs, choix de polices de caractère, stratégies de diffusion, campagnes de « réclame », contrats, statuts juridiques, tirages, chiffres de vente… Une partie entière, la troisième et dernière (« Extérieurs », p. 519-567), est consacrée plus spécifiquement à ces questions, qui ne sont pas absentes pour autant du reste de l’ouvrage (pas plus de la première partie, « La bonne échappée », p. 115-124, consacrée à la préhistoire et à la fondation en deux temps de La NRf, que de la deuxième, « De l’intérieur », p. 125-517, qui se présente comme un récit chronologiquement ordonné des cent ans d’existence de la revue). L’histoire de La NRf est puissamment éclairée par ces considérations écononiques, en raison même de l’évolution de la revue, de son changement progressif de statut et de situation. « Petite revue » née de la volonté d’un groupe d’écrivains, sur fonds propres, et de ce fait libre de la tutelle commerciale d’une maison d’édition, elle réalise pendant peu d’années l’utopie d’un espace d’auto-publication qui ne serait pas confiné aux dimensions d’une chapelle mais rayonnerait jusqu’à reconfigurer la culture générale d’un pays. Cerisier montre, très précisément, chiffres à l’appui, ce qui relève du mythe et ce qui relève de la réalité historique dans cette idée que l’on se fait assez communément des premières années de La NRf, en faisant apparaître les tensions qui existent dès l’origine entre les logiques littéraire et commerciale. Les débats suscités par la publication des premiers textes d’Alexis Saint-leger Leger (qui ne signe pas encore ses textes Saint-John Perse) sont particulièrement significatifs à cet égard. Des deux bailleurs de fonds, Gide et Schlumberger, le premier, au demeurant le moins exposé financièrement, est aussi le plus aventureux ; il écarte, non sans panache, les réticences que suscite la publication de textes considérés comme susceptibles d’effaroucher les lecteurs : « Il est bon de temps à autre de secouer les abonnés pour les faire tomber… » (p. 150), déclaration qui relève d’un certain amateurisme aux yeux de Schlumberger (ici, dans une lettre à Rivière de 1919) : « Il se peut que nous soyons forcés […] de renoncer à la publication de quelques Leger-Leger qui nous ferait perdre une avance de trois mois. Ne pense pas tout de suite que je demande toutes les lâchetés et que je vais donner dans les lectures pour pensionnats. Ce que je demande, c’est que le souci “de la clientèle” soit une considération qu’on puisse faire valoir sans rougir » (p. 151). Les tensions entre goût de l’aventure et souci de la viabilité économique sont, on le comprend aisément, l’un des ressorts profonds de la réussite d’une revue qui ambitionne d’atteindre à une audience nationale et de faire entendre, à l’étranger, une certaine voix de la France. Aussi ne saurait-on trop remercier Alban Cerisier de s’être montré particulièrement attentif à cet aspect de l’histoire de la revue. Le rôle de Gaston Gallimard dans la création du comptoir d’édition et les différentes étapes de sa prise de pouvoir, la manière dont il marginalise progressivement Schlumberger et Gide, est décrit avec minutie, Cerisier se montrant soucieux de montrer comment la revue se métamorphose progressivement au voisinage de la maison d’édition. Les différends opposant périodiquement Gaston Gallimard et Jean Paulhan reproduisent, à une échelle supérieure, avec plus d’âpreté aussi, en raison de la mise en jeu entre les deux hommes d’un sentiment de subordination, tempéré il est vrai par celui d’une dépendance réciproque, les conflits qui pouvaient naître entre Schlumberger et Gide. Les correspondances, qui entretissent au quotidien les figures du milieu NRf, « le plus volumineux corpus d’histoire littéraire française du xxe siècle » (p. 28), sont abondamment et judicieusement exploitées par Cerisier, qui pose en principe qu’« un “homme de revues” est d’abord un grand épistolier » (p. 149), postulat que s’est efforcé de mettre en valeur de son côté un récent numéro de la revue Épistolaire14. Elles lui permettent de cerner au plus près les enjeux de ces différends, qui ne sont pas seulement économiques, comme le montre très bien Cerisier : il s’agit aussi de se garder d’un élitisme qui dévoierait La NRf (maison d’édition et revue confondues) de sa vocation fédératrice. Tout se joue, semble-t-il, dans les rapports de force entre la revue et la maison d’édition, dans la seconde moitié des années 1930. Gallimard a lancé en octobre 1932, un hebdomadaire, Marianne, confié à Emmanuel Berl (p. 323), pour prendre position dans le champ de la nouvelle presse magazine, alors dominé par Les Nouvelles littéraires (fondé en 1922 par Larousse et Gallimard) et par Candide (fondé par Fayard en 1924). Paulhan y voit très vite une véritable mise en concurrence de La NRf et un symptôme de la marginalisation de celle-ci au sein de la maison d’édition. La menace est réelle, pour Paulhan, de voir La NRf devenir un simple « catalogue » ou un simple « bulletin » des Éditions Gallimard : « Tout finit par se savoir : le jour où l’on verra dans La NRf un simple bulletin des Éditions, La NRf perdra l’essentiel de sa raison d’être » (p. 497) ; « Un hebdomadaire qui a des collaborateurs médiocres et bien payés peut exiger d’eux de la docilité [une pique à Marianne ?]. Une revue qui a des collaborateurs intelligents et très mal payés leur doit au moins une certaine indépendance » (p. 334-335). Face à Gallimard et à la logique commerciale qu’il incarne, Paulhan n’aura de cesse de se poser, pour reprendre une formule de Laurence Brisset, en dépositaire de l’« honneur de La NRf »15.

8Le sacrifice de la revue, dans les premiers mois de l’Occupation, confirme la marginalisation de celle-ci au profit de la maison d’édition. Cerisier consacre une cinquantaine de pages à « La NRf des années sombres » (p. 407-452), avec, ici ou là, ce tremblé polémique dans la voix qui trahit le sentiment d’investiture : « D’aucuns voudraient que cette période soit un tabou pour l’éditeur ; ils lui enjoignent régulièrement de lever le voile, de rompre le silence. Mais quel voile et quel silence ? Il n’y a qu’à ouvrir les yeux et savoir lire. La correspondance échangée entre André Gide et Roger Martin du Gard, publiée dès 1968, apporte par exemple quantité d’informations de première main sur la période. […] S’il s’agissait vraiment de masquer une vérité, pourquoi continuer à publier autant de correspondances et de documents littéraires éclairant, notamment, cette période, des Journaux de Martin du Gard, de Queneau et bientôt de Morand aux correspondances de Paulhan avec Mauriac et prochainement Jouhandeau » (p. 407-408). La posture, on le voit, est ouvertement défensive. On souscrit volontiers, cela étant dit, au récit de Cerisier, même s’il n’en demeure pas moins que certains faits sont évoqués un peu rapidement. Ainsi de « l’exil américain de Jacques Schiffrin, victime de l’aryanisation de la maison d’édition imposée par les Allemands » (p. 411). Le lecteur curieux devra se reporter à la correspondance entre Gide et le fondateur de la « Bibliothèque de la Pléiade », publiée, rappelons-le, par Cerisier dans « les Cahiers de la NRf », notamment à la lettre du 27 juin 1941. Comme l’écrit l’historien, « il n’y a qu’à ouvrir les yeux et savoir lire ». Il est heureux que le dévouement amical de Gide ait pu suppléer l’« embarras », moralement neutre, mais si typiquement commercial, de la maison Gallimard.

9Cerisier consacre trente-cinq pages aux cinquante-six dernières années de l’histoire de La NRF (p. 482-517). Convenons que c’est bien peu. Il lui en aura fallu presque autant pour rapporter les circonstances de la renaissance du 1er janvier 1953 (p. 452-482), ou, pour le dire autrement, pour écrire la préhistoire de La Nouvelle Nouvelle Revue française. C’est l’une des principales limites de l’entreprise et du sentiment léger de déception qu’on ne peut s’empêcher de réprimer, me semble-t-il, en refermant le livre. L’histoire de La NRf de l’après Seconde Guerre mondiale reste à écrire : elle est tout juste esquissée ici. Si déception il y a, elle vient surtout du fait que le récit ne cesse d’aller en s’amenuisant. Tant que la personnalité si subtile de Paulhan est là pour animer la scène, le récit garde une certaine force d’entraînement, porté qu’il est par l’analyse des stratégies paulhaniennes, son jeu si complexe d’équilibre ou de contrepoids entre La NRf adressée au « moyen public » des lettrés et « les clubs réservés » (Mesures, Commerce, 84) conçus à l’usage et pour la commodité du « petit public » (p. 554). Cerisier a une belle formule pour désigner le jeu paulhanien, sa passion pour la fondation de revues nouvelles et son beau souci des recommencements périodiques : « […] La NRf s’est nourrie et se nourrira toujours de ses apparentes digressions » (p. 567). S’il semble quelquefois que Paulhan se résigne « à sacrifier La NRf à l’académisme en la faisant renaître ailleurs d’une naissance extra-utérine » (p. 558), il apparaît que c’est au bout du compte une façon de renouveler La NRf, les auteurs mûris dans les « clubs réservés » finissant toujours par rejoindre les sommaires de la revue-mère.  

10Paulhan meurt en octobre 1968. La direction est assumée par Arland, assisté de Jean Grosjean, jusqu’en juillet 1977. Cerisier place l’après-Paulhan sous le signe de la crise : crise de la revue et de l’idée de littérature qu’elle incarne, autonomie et primat de la littérature remis en question par l’avènement des « sciences humaines » ou, pour le dire autrement, par le travail critique des pensées structuralistes. L’essentiel de son propos porte sur le numéro spécial de 1970, « Vie ou survie de la littérature », érigé en emblème de la période. La direction de Georges Lambrichs, régénération de La NRf par la collection « Le Chemin » et la revue semestrielle qui lui est associée, Les Cahiers du chemin, est présentée par Cerisier comme une manifestation exemplaire de la fécondité des « digressions » érigées en système par Paulhan. Lambrichs est le dernier directeur à bénéficier d’une mise en récit. Jacques Réda, qui prend la direction de la revue en 1987, est célébré sur le mode de la liste (p. 516) : nomenclature des poètes qu’il a donné à lire (« Bordes, Janvier, Ray, Lemaire, Kaddour, Norge, Zins… ») des prosateurs qu’il a contribué à révéler (« Pierre Bergounioux, Christian Bobin, Annie Ernaux, Milan Kundera, Pierre Michon, Pascal Quignard… »). La direction de Michel Braudeau est résumé, en huit lignes, à une certaine ouverture renforcée sur l’étranger : il aura su puiser dans le vivier de la collection « Du monde entier ». Cerisier ne rappelle, de la direction calamiteuse de Bertrand Visage, et cela de façon très allusive et à grand renfort d’euphémismes, que ce « singulier débat [qu’il aura suscité] sur une certaine manière minimaliste de ses contemporains dans sa livraison consacrée à ceux qu’il a voulu appeler les “Moins-que-rien” des lettres » (p. 517). L’Histoire de Cerisier finit par se réduire à un mince filet d’eau qui se perd dans les sables du présent ; avant de reprendre une certaine vigueur dans une ultime partie, la troisième, « Extérieurs », dont j’ai dit qu’elle était consacrée à une évocation en chiffres de la vie de la revue, mais là encore le présent et le passé proches sont pour ainsi dire passés sous silence. Souhaitons que La NRf d’Arland, celle de Lambrichs et celle de Réda suscitent bientôt leurs historiens : le livre de Cerisier aura tout juste balisé le chemin.

11Pour précieux qu’il soit, l’ouvrage de Cerisier suscite donc quelques réserves. Si La NRf reste historiquement associée à l’entre-deux-guerres, période qui marque l’apogée de sa diffusion et de son rayonnement, et s’il est à ce titre parfaitement légitime de mettre l’accent sur un moment qui voit la revue et l’époque marcher d’un même pas, il est regrettable que l’historien à qui il revient de célébrer le centenaire de la revue fasse si peu confiance, en définitive, à La NRf des années 1960-1980, que pour la dire, il lui faille, comme pris par le temps, rétracter son récit en listes, qui ne diront rien, ou peu de choses, à la plupart des lecteurs. Tout se passe comme si, Paulhan une fois mort, Cerisier se trouvait sans fil directeur, comme s’il échouait à « recommencer », à refonder son Histoire, à inventer une intrigue nouvelle. La question se pose, il est vrai, de savoir s’il s’agit d’un échec de l’historien ou d’un échec de la revue elle-même.

12La question se pose également du public visé par l’ouvrage. Le récit s’appuie, conformément aux habitudes et aux protocoles de l’histoire littéraire, sur de nombreux documents d’archives (conventions d’association, contrats, chartes graphiques, etc.) et fait, comme il se doit, une place importante aux citations : correspondances publiées ou inédites, journaux intimes, extraits d’articles, de chroniques etc. De façon assez inattendue, ces sources et ces citations ne sont pas autrement situées que par leur date. De fait, le livre de Cerisier apparaît comme dépouillé des appels de note et des références bibliographiques que l’écriture de l’historien implique pourtant bel et bien (et cela à chaque page). Si Une histoire de La NRf est opportunément dotée de deux index (un « Index des sujets » et un « Index des noms de personnes, des œuvres et des périodiques »), l’ouvrage est orphelin de ses notes, remplacées, à la dernière ligne de la table des matières, par la mention : « Sources et bibliographie : www.centenaire-nrf-fr. » Plusieurs heures passées, au cours des mois d’août et septembre 2009, sur le site en question ne m’ont pas permis d’accéder aux documents promis. Il reviendra donc au lecteur, curieux de localiser telle formule de Gide ou de Copeau, de naviguer à l’estime dans les correspondances du « milieu NRf » ou dans les livraisons de la revue (à moins que les Éditions Gallimard n’introduisent prochainement sur le site du centenaire la bibliographie et les notes promises). Quoi qu’il en soit, on peut s’interroger sur l’opportunité de dissocier un ouvrage d’histoire de ses fondations érudites. L’Internet a été d’abord présenté par certains éditeurs comme une façon d’enrichir de suppléments les publications papier (l’équivalent des boni de l’édition audiovisuelle) ; le temps semble venu où il permettra aux maisons d’édition de faire des économies en privant les livres d’une part essentielle d’eux-mêmes, au prétexte, sans doute, que le « moyen public » ne se soucie guère des sources et des sourciers. En l’état, il y a fort à parier que le livre de Cerisier, malgré les très grandes qualités que j’ai dites, ne satisfera sans réserve aucun des deux publics dont parlait Paulhan, pas plus le « moyen public » que le « petit public » : le caractère allusif de son écriture déroutera plus d’une fois le premier et l’économie qui a été faite de l’appareil scientifique irritera bien souvent le second. On trouvera profit à lire Alban Cerisier. On le lira même avec plaisir, pour peu que l’on soit un lecteur informé. Il est à craindre que son livre ne parvienne pas à s’imposer comme un ouvrage de référence, faute d’avoir su prendre la pleine mesure des grands avantages et des immenses inconvénients du point de vue interne. On n’en saluera pas moins l’exploit d’avoir su faire tenir dans un récit plein de brio et d’une grande portée analytique le « siècle NRf », « modèle extrêmement remuant et difficile à faire tenir en place », comme Balzac l’écrivait du sien, le xixe.