Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2009
Décembre 2009 (volume 10, numéro 10)
Romain Menini

Humanisme et juste milieu

Tristan Vigliano, Humanisme et juste milieu au siècle de Rabelais. Essai de critique illusoire, Paris : Les Belles Lettres, coll. « Le Miroir des Humanistes », 2009, 742 p., EAN 9782251346038.

1Le livre de Tristan Vigliano, Humanisme et juste milieu au siècle de Rabelais. Essai de critique illusoire, publié aux Belles Lettres dans la collection « Le Miroir des Humanistes » — qui, du même, avait déjà accueilli la traduction du Grobianus de Friedrich Dedekind1 — possède à la fois les mérites de la thèse et ceux de l’essai. — De la thèse, il a l’érudition impeccable, la rigueur du travail philologique et l’exhaustivité dans la recherche, ainsi qu’une presque interminable bibliographie2 qui réjouira les spécialistes de la Renaissance. — De l’essai, il a la hauteur de vue, la verve de plume et le goût du risque.

2Dès l’« Avant-propos », le « juste milieu dans l’humanisme de la Renaissance », ce point (?) de départ qui donne son titre au livre, ne dissimule pas l’enjeu de la thèse, bien plus vaste : « une contribution à l’histoire de ce mouvement [sc. l’« Humanisme »] et à la lecture des œuvres qu’il a fait éclore entre 1494 et 1552 » (p. 13).

3La période choisie pour ladite investigation va de la publication de l’Ars moralis de Jacques Lefèvre d’Étaples à celle du Quart livre que supervisa Rabelais. Seul l’excursus consacré au De ignorantia de Pétrarque (écrit en 1367-1370) repousse, le temps d’une dizaine de pages (pp. 334-344), le terminus a quo fixé. Pour le reste, les auteurs abordés appartiennent tous à la période délimitée. Ainsi, on trouve dans le livre — abondamment cités et presque toujours traduits (pour les néo-latins) par l’auteur lui-même — les aristotélisants Martin Le Maistre, Pierre Tateret et Jacques Almain, Jacques Lefèvre d’Étaples, Josse Clichtove, Guillaume Budé, Philippe Melanchton, Veit Amerbach, Celio Calcagnini, Laurent Valla, Jean-Louis Vivès, Jean-François Pic de la Mirandole, Érasme, Marguerite de Navarre et — last, but not least — François Rabelais. À qui s’attaque à une telle cohorte de grandes figures du « premier XVIe siècle », les bornes du seul « juste milieu » ne pouvaient suffire.

4Il paraîtra ainsi quelque peu paradoxal de formuler que le livre de Tr. Vigliano sur le « juste milieu » n’est autre qu’un ouvrage excentrique. — Pourtant, rien de plus vrai : l’investigation en quête dudit « juste milieu » qui s’y développe — que ce « milieu »-ci soit présenté comme la difficile « médiété (mésotès) » aristotélicienne ou comme la « moyenne dorée (aurea mediocritas) » horatienne — s’écarte au fil des pages de son objet premier, jusqu’à sacrifier, en fin de course, ou presque, à l’« errance volontaire » une recherche qui se voulait a priori centripète (ou du moins « médiipète ») :

Nous avons donc conscience du caractère illusoire de notre démarche : à partir de maintenant, nous faisons nôtre l’errance volontaire. (p. 505)

5Mais on aurait tort de croire que la quête en vue du juste milieu a seulement manqué son but. Si elle l’a manqué, l’échec était nécessaire et exigé par la trouble nature de son sujet. Car il s’avère très vite que la seule mediocritas éthique ne pouvait circonscrire toutes les questions que posent à Tr. Vigliano les grandes figures de l’Humanisme et que celui-ci leur posent. Aussi l’auteur n’est-il jamais plus décisif que lorsqu’il s’éloigne de ce « juste milieu » qu’il s’est fixé pour but. Et c’est rendre justice à sa « critique illusoire » que de l’introduire ainsi.

6Car si le cœur ou centre du livre est bien son dernier chapitre, consacré à Rabelais — comme l’auteur nous l’indique très tôt, du reste : « Vers lui ont en effet convergé toutes nos remarques, comme vers cette fin qui les orientait et leur donnait sens » (p. 20) — il n’a rien d’un « juste milieu », et à vrai dire la recherche de celui-ci y a laissé place à une plus générale quête du sens de la Chronique rabelaisienne qui n’a plus grand-chose à voir avec l’Éthique à Nicomaque. — Point de convergence de tout le livre, cette interprétation ultime du Pantagruélisme, qui rompt avec les considérations éthiques qui précèdent — au point qu’elle ressemble parfois à un essai en sus de la thèse —, ne résout pas la question de la quidditas mediocritatis (ainsi qu’eût écrit quelque pédant Janotus de Bragmardo), mais fait de l’œuvre de Rabelais, tout à la fois symptôme et sommet de l’écriture humaniste, une contrée textuelle où, in fine, le milieu n’est nulle part et l’illusion partout.

7La brève première partie d’Humanisme et juste milieu…, « Définition générale du problème » (pp.21-45), propose une relecture cursive des passages de l’Éthique à Nicomaque d’Aristote consacrés à la vertu comme « médiété (mésotès) ». Dans les développements du Stagirite s’enracinent la conclusion suivante, qui deviendra cliché : il est difficile d’être vertueux, c’est-à-dire de trouver le juste milieu.

8Prenant acte de cette autorité éthique majeure, la deuxième partie passe en revue les « Discours classiques » (pp.47-328), d’abord dans la sphère strictement morale où la réception de l’Éthique d’Aristote fait avant tout débat, puis chez les médecins, juristes et autres érudits de toute discipline, enfin dans la « sagesse populaire ».

9Dès la fin de la partie précédente, qui pressentait déjà, entre les glissements de sens des discours traditionnels, « le murmure de voix discordantes » (pp. 323-328), peut prendre naissance une troisième partie, « Voix discordantes » (pp. 329-676), où l’anti-aristotélisme fait rage ; de Pétrarque à Marguerite de Navarre, en passant par Valla, Jean-François Pic et Érasme, la réduction des extrêmes à quelque juste milieu philosophique ne peut que s’avérer impossible. Le dernier chapitre, « Rabelais. Escale » (pp. 517-676), propose une relecture générale du sens de l’œuvre pantagruéline, où le thème éthique du juste milieu, bien que maintenu un peu artificiellement par Tristan Vigliano, n’est plus vraiment l’objet du propos ; c’est néanmoins le chapitre qui donne le plus à penser3.

10Il serait présomptueux de vouloir rendre compte de tous les aspects d’Humanisme et juste milieu… ; on se contentera donc de commenter, au sein de cette véritable somme, la méthode — dite de « critique illusoire » — mise en œuvre par son auteur.

11Comme on l’a dit, le livre procède de manière excentrique : il quitte le juste milieu dès lors qu’il fait profession de le rechercher plus soigneusement. Son auteur, qui ne cesse de s’en rendre compte, attribue cette déviation — ou aberration (au sens astronomique) — critique aux « boitements dont est affecté le juste milieu » (p. 44) chez Aristote4 et aux trop prévisibles conséquences de leur réception. Mais quoi qu’il en soit du fil conducteur aristotélico-horatien, dont la trame est perdue puis retrouvée (parfois artificiellement) au cours de l’ouvrage, l’enjeu est bien — à partir de cette « définition du problème » qui est trouvée chez le philosophe grec — d’indéfinir progressivement les limites de ce juste milieu, véritable point (?) aveugle d’une quête qui le prend néanmoins comme seule étoile pour guider sa démarche.

12Très tôt dans le livre, c’est-à-dire dès les relectures des commentateurs d’Aristote autour de 1500, l’aporie guette l’enquêteur et le lecteur. La question est celle de l’épaisseur du juste milieu en ses bornes extrêmes. L’impasse en question est alors celle-là même qu’on nomme « autorité » à la Renaissance :

Objection : où l’extrême du milieu s’arrête-t-il ? Réponse : il existe des limites certaines. Nouvelle objection : mais quelles sont ces limites ? Nouvelle réponse : Horace dit qu’il existe des limites certaines, n’est-ce pas suffisant ? (p. 129)

13Dès la première partie, la « critique » humaniste du juste milieu elle-même — c’est-à-dire avant tout sa délimitation — s’avère illusoire comme son recours à l’autorité gréco-latine. C’est pourquoi, très vite, — dès après le premier tiers du livre — le « juste milieu » (mésotès, aurea mediocritas) passe au second plan de l’ouvrage, pour ne pas dire : à la trappe. Les développements consacrés au savoir humaniste « au péril de sa démesure » (pp.219-272), par exemple, n’ont que peu à voir avec la moyenne éthique dont le livre se proposait l’étude ; ainsi, l’« omnidisciplinarité » et l’« encyclopédisme », thèmes d’études par ailleurs décisifs pour l’étude la période, n’ont de comptes à rendre à aucune « médiété » éthique. Ainsi le lecteur doit-il très tôt faire son deuil du « juste milieu » stricto sensu ; la question éthique n’apparaît plus centrale dès lors que le livre prend ses distances avec cette étude historico-philosophique qu’il a menée — brillamment — dans ses toutes premières pages, consacrées à la réception de la doctrine aristotélicienne de la vertu.

14On peut par conséquent reprocher à Tr. Vigliano d’avoir voulu tenir, parfois au forceps, le fil d’un « juste milieu » qui, pour ce qui est du savoir et de la sagesse, n’est plus pertinent. Car, en bonne philosophie aristotélicienne — l’auteur d’Humanisme et juste milieu… l’écrit, à la suite d’Aristote, dès le début de l’ouvrage (il n’y reviendra pas) : — « les vertus intellectuelles ne relèvent pas du juste milieu » (p. 24, nous soulignons). L’auteur sait bien, et il l’écrit, d’ailleurs, que la distinction est nette, chez le Stagirite, entre vertus morales et vertus intellectuelles5. Mais le penchant à moraliser l’intellect du côté de la « moyenne » ou « médiété » se fait sentir à plusieurs reprises dans le livre. Aussi plusieurs développements sur la pédagogie, l’érudition, l’encyclopédisme, la curiositas, etc. (pp. 219-272 notamment) — fort intéressants au demeurant — se raccrochent assez mal au projet d’ensemble, qui avait placé l’Éthique d’Aristote, en guise de caution, au fronton de l’édifice.

15De tels reproches ont trait à la cohérence d’ensemble d’un volume qui, en tant que « critique illusoire », sait pertinemment — au détour d’une errance finalement assumée — qu’on peut lui adresser les mêmes reproches que ceux qu’il adresse à l’humanisme :

Pour s’être laissé prendre dans un juste milieu qui par principe ne peut exister,  l’humanisme est confronté une fois encore au néant de son système et préfère ne pas le voir. (p. 270)

16Le livre de Tr. Vigliano, en voulant décrire un système, dit « humaniste », qui ne fonctionne pas (celui de la tenue du juste milieu), se montre excentriquement humaniste6 lui aussi ; il y a dans sa thèse un écho de ces livres étranges du « premier XVIe siècle » — qu’on pense au De Asse de Budé ou au De legibus connubialibus de Tiraqueau —, incapables de s’en tenir systématiquement à un thème. C’est ce qui en fait les plus grandes qualités et le défaut majeur.

17La « critique illusoire », qui tombe dans les travers dont elle accable — certes, avec empathie — les auteurs humanistes, s’attaque à un « juste milieu » prétendument central pour englober, encyclopédiquement, toutes les questions majeures que posent les œuvres de la période. Aussi la meilleure lecture d’Humanisme et juste milieu… ne semble pas cursive, bien que son auteur affecte la nécessité d’une démarche menée en vue d’un « juste milieu » — fût-il illusoire — final. Pour la plupart, les développements de l’ouvrage, souvent excellents,  gagnent à être lus séparément, comme autant de milieux autonomes ; et le livre, qui plaçait illusoirement un seul point de mire à sa recherche, n’est jamais plus instructif que lorsqu’il en oublie sa limitation éthique, pour aborder le problème capital de la mesure-démesure du savoir humaniste.

18Nul doute qu’en voulant trouver un centre à ce « cercle de connaissances que les Grecs appellent encyclopédie » (Quintilien, cité par Tr. Vigliano), l’auteur n’a pu trouver autre chose que ce « milieu » illusoire — et injuste avec qui choisit de partir à sa recherche. Aristote mettait pourtant en garde celui qui partait en quête du milieu éthique :

Voilà pourquoi c’est tout un travail que d’être vertueux. En toute chose, en effet, on a peine à trouver le moyen : par exemple trouver le centre d’un cercle n’est pas à la portée de tout le monde, mais seulement de celui qui sait7.

19Il est étonnant que Tr. Vigliano, qui connaît ce passage de l’Éthique, n’ait pas poussé la comparaison plus avant entre le « milieu » éthique et le « centre » géométrique, notamment dans l’économie de ce « cercle encyclopédique » rêvé par les humanistes. Les Métamorphoses du cercle de Georges Poulet8 auraient pu aider un tel questionnement. Car la « critique illusoire » mise en œuvre par son auteur parvient mal à cacher un rêve de centralité qui prend la forme de cet insuffisant « juste milieu ». Mais le milieu éthique en question ne pouvant constituer le cœur d’une recherche proprement excentrique, seule l’illusion — comme motif-stratégie littéraire chez Érasme ou Rabelais, mais aussi comme dénouement ultime du livre, déceptif quant à sa facture — reste à Tr. Vigliano et à son lecteur. Dans ces conditions, ce final illusoire en dit-il davantage sur le mouvement humaniste que sur l’expérience d’écriture qui fut celle d’Humanisme et juste milieu… ? — Rien n’est moins sûr. Mais il reste à Tr. Vigliano l’enviable courage de n’avoir jamais refusé de faire face à une illusion qu’il a fini par prendre pour centre — et non plus pour milieu — de son plus ambitieux développement : le dernier chapitre sur Rabelais.

20Précisons tout de suite que la fin du livre et son point de convergence n’ont plus grand-chose à voir avec les considérations historico-philosophiques de la deuxième partie du livre sur l’aristotélisme à la Renaissance, quoique Tr. Vigliano veuille nous le faire accroire. À peu près toutes les mentions du « juste milieu » dans le chapitre « Rabelais. Escale » n’ont aucune valeur éthique stricto sensu, à moins de considérer l’herméneutique de la Chronique rabelaisienne comme quelque éthique — au sens large — d’écriture et de lecture.

21Car les deux passages qui mettent en jeu le thème de l’aurea mediocritas de la manière la plus évidente chez Rabelais (Tiers livre, XXV et Quart livre, prologue) ne sont pas ceux qui retiennent le plus l’attention de l’auteur (cf. tout de même pp. 619-624 et 641-644). Occupé à une relecture générale du projet rabelaisien, dont l’ampleur dépasse de beaucoup le seul « juste milieu » éthique, Tr. Vigliano privilégie l’approche des passages obligés de l’œuvre de Maître François — à commencer par l’inénarrable prologue du Gargantua (pp. 542-567)9, longuement examiné.

22L’enjeu consiste pour l’auteur à proposer une lecture d’ensemble de l’œuvre complexe de Rabelais. Projet qui, a priori, tient de la gageure, tant le texte pantagruélique résiste à toute entente globale. Tr. Vigliano en a conscience, qui connaît sur le bout des doigts sa bibliographie rabelaisante et les tentatives de ses prédécesseurs, avec qui, au passage, il est souvent extrêmement critique (André Tournon mis à part) mais rarement totalement injuste10.

23Sans s’attarder à outrance sur les querelles de spécialistes que réanime vivement l’auteur, il faut avancer vers ce qui nous semble l’apport majeur du livre pour la critique rabelaisienne : le choix d’envisager — notamment à partir du prologue du Gargantua, de l’éloge du Pantagruélion du Tiers livre et de l’épisode des paroles dégelées du Quart livre — le Pantagruélisme, et plus généralement l’Œuvre rabelaisien, comme une illusion :

En réalité, dans le Pantagruélion sont réunies toutes les caractéristiques du pantagruélisme entendu comme illusion. Il existait avant que son utilité ne fût découverte, et certains continuent à en faire mauvais usage : comme l’illusion, quand elle sert le déni au lieu d’être consentie. Il ne peut être réduit à néant : comme l’illusion, dont nul ne viendra à bout. Il entretient et développe l’activité humaine : comme l’illusion, qui est vivifiante. Il conduit à la démesure et risque d’être mortifère : comme l’illusion, qui n’est vivifiante qu’un temps. Si longuement qu’il soit décrit, il continue d’échapper à notre entendement : comme l’illusion, qui reste à jamais aporétique. (pp. 634-635)

24 Illusion du « plus hault sens » et du grand secret, la Chronique serait

un mécanisme monté pour la très grande gloire de l’auteur, une escroquerie à la moralité destinée à faire parler de soi, une assurance-vie littéraire garantie par les mortifications naïves et dociles du critique. (p. 670)

25Loin de l’étonnante méfiance que cette découverte inspire à Tr. Vigliano — au point d’attirer à nouveau sur Rabelais des soupçons renouvelés d’athéisme qui, pensons-nous, n’ont pas lieu d’être (p. 669) — il nous semble qu’une telle assertion éclaire d’un jour totalement neuf le travail du Chinonais. Que François Rabelais, premier Pantagruéliste, soit un illusionniste, voilà qui a de quoi nous séduire. Car, eût-on montré qu’il n’est nul « plus hault sens » sous l’écorce des « moquettes » et autres « mots de gueule », il faudrait encore décrypter le mécanisme illusionniste qui a pu opérer pendant tant de siècles — et continuera d’illusionner encore et encore. Alors, loin de nous amener à « renoncer à lire Rabelais » — solution envisagée cum grano salis par l’auteur, sous la forme désillusionnée d’une interrogation quelque peu rhétorique (p. 674) — une telle conscience de l’illusion nous invite à porter les yeux plus avant dans les coulisses de la prestidigitation.

26Aussi le dénouement d’Humanisme et juste milieu…, plus que jamais central malgré son décentrement par rapport à quelque « juste milieu » qui ne tient plus, ne ressemble pas à une fin de livre. Il est la promesse d’une lecture désormais tout à fait lucide — et non plus « idolâtre » (cf. pp. 670 sqq.) — de l’illusion-Rabelais, dont il s’agit de scruter plus que jamais les mécanismes rhétoriques et intertextuels. La question ne serait plus celle que des siècles de lecteurs de Maître François se sont posée : Qu’est-ce que Rabelais nous cache ? mais celle-ci, bien plus décisive : Comment arrive-t-il à nous faire croire qu’il nous cache quelque chose ?

27Si la « critique illusoire » est — dans le cas de cette thèse devenant « essai » — rien moins qu’une illusion de méthode, c’est que le livre de Tristan Vigliano possède le même vice de cohérence que certaines œuvres de la période qu’il étudie. — Défaut qui devient, a contrario — et à la faveur de cette liberté qui est celle de son « coup d’essai » — une qualité d’ « accointance » avec son sujet mouvant. D’une histoire de la réception d’Aristote dans le premier XVIe siècle à une « errance volontaire » près des côtes de l’Utopie illusionniste de Rabelais, le livre a dérivé sans cesse. C’est cela même qui en fait une contribution non seulement pleine d’intérêt, mais encore importante — et ce, non par le traitement global de son thème de départ, qui s’effiloche page après page, mais par son érudition foisonnante, son amour et sa connaissance de la Renaissance, ainsi que sa capacité à ne pas renoncer devant les difficultés et à poser les questions qui fâchent. Car Tristan Vigliano a pour lui, c’est indéniable — en plus de ses grandes qualités de latiniste, grâce auxquelles il a traduit d’innombrables textes introuvables en français — la plume alerte d’un aventurier de l’écriture prêt à courir tous les risques, même ceux de l’illusion.

28On relira donc Humanisme et juste milieu… comme une thèse remplie de matériaux divers et d’informations utiles sur quelque « juste milieu » introuvable, mais aussi comme cet « essai de critique illusoire » dont la méthode d’illusion, qui en dit long sur ce que c’est que lire les humanistes, a pour elle quelque verve pantagruéliste qui ne manque jamais de lui interdire toute illusoire demi-mesure.