Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2009
Décembre 2009 (volume 10, numéro 10)
Stefan Dărăbuş

Redécouvrir l’intimité de la lecture... à la roumaine

1Dans ce livre, qui est devenu un des best-sellers roumains de 2008, Simona Sora propose une clé particulière pour la lecture de la prose roumaine à deux époques (l’entre-deux guerres, précisément la période d’après la chute du communisme) emblématiques par leurs mutations, tant pour les écrivains que pour les lecteurs. Au-delà de l’analyse des abysses fantasmatiques, du monde intérieur, des zones de l’inconscient et de celles conscientes, l’auteur souligne que « la transformation de l’intimité — dont il sera question dans ce livre […] met en équation deux moments littéraires (1933 et 1989) » significatifs pour la modification des conceptions sur le « soi-même intime et son espace de déroulement — part, bien sûr, d’autres zones que celle de la littérature. » (p. 27). Ainsi, le recours à l’intimité, comme nouvelle perspective théorique sur la lecture, se justifie par la structuration du temps et l’espace des écritures selon une nouvelle rhétorique, de nouvelles conventions stylistiques, ainsi que par l’invitation à la (re)lecture, basée sur une « communion intime » entre l’écrivain et le lecteur : « Car la lecture est une redécouverte de soi–même, à l’aide de l’autre, une redécouverte de l’intimité, en passant par différents stades physiques, psychologiques ou spirituels, et qui redéfinit incessamment notre propre liberté, ainsi que la confiance dans les mécanismes du réel et du plausible » (p. 40).

2L’auteure a gagné trois prix importants en Roumanie avec ce volume : le prix roumain d’exégèse dans la prose roumaine, le prix du meilleur début accordé par la revue România literară [La Roumanie littéraire] et le prix du meilleur début accordé par l’Union Roumanie des Écrivains. Le livre, structuré en sept chapitres, propose une analyse de la relation entre le concept d’intimité et la théorie de la lecture, la littérature et la corporalité, les transformations des corporalités en littérature et l’intimité retrouvée entre l’auteur et l’acte de lecture. Plutôt un essai sur le rapport entre l’âme et le corps en littérature qu’une étude proprement-dite, le volume reconsidère la façon dont la corporalité a été transformée, métabolisée par la littérature, en relevant les différences entre les écrivains modernes et postmodernes qui font l’objet de son analyse comparative. La conclusion implicite serait qu’une certaine intimité est censée repositionner les effets d’authenticité de la littérature, ayant des conséquences radicales sur la structuration littéraire de la fictionnalité, mais aussi sur le repositionnement des lecteurs dans le processus de lecture.

3Après un découpage discret de la catégorie de l’intimité (en littérature, aussi bien qu’au cinéma, en psychologie, en philosophie et en théorie littéraire), Simona Sora relit les auteurs classiques de la prose roumaine, selon trois axes thématiques : le corps, l’intimité et la distance. Sa perspective nuance les conventions de la critique littéraire roumaine, en les actualisant par rapport à une bibliographie occidentale (ô combien abondante...) du sujet. Effectivement, le concept « d’intimité littéraire », élaboré à partir de « l’intimité imaginaire » et de « l’intimité de la lecture », lui permet de ré-ordonner toute une axiologie littéraire, à partir de « la manière de laquelle [l’intimité littéraire] apporte au premier plan du roman un double mouvement antagonique : d’une part, un mouvement d’intériorisation, de descente aux tréfonds de soi-même, un soi-même redécouvert, et simultanément, un mouvement d’extériorisation, d’exposition de l’intérieur, insistant sur le <corps vécu>, sur la corporalité, sur le secret de l’intimité » (p. 13). La théorisation de Simona Sora vise à réélaborer aussi des concepts tel la vérité intérieure (vue comme intimité psychologique ayant un but moral, depuis Rousseau).

4L’auteure part du constat que les romans les plus importants de la littérature roumaine des dernières décennies « ont, comme métaphore centrale, le corps et ses avatars » : La femme en rouge [Femeia în roşu], de Adriana Babeţi, Mircea Nedelciu et Mircea Mihăies ; Éblouissant [Orbitor], de Mircea Cărtărescu, La coquille des choses [Coaja lucrurilor], de Adrian Oţoiu  et d’autres encore composent toute une littérature contemporaine qui « communique de façon sous-jacente avec la littérature majeure de l’entre-deux deux guerres — celle de Hortensia Papadat-Bengescu, Camil Petrescu, Liviu Rebreanu, Mircea Eliade, G. Ibrăileanu, M. Blecher — et qui ne peut pas être discutée, non plus, sans la rapporter à toute une histoire symbolique et représentative du corps » (p. 61). Par conséquent, l’étude se propose de circonscrire des traits paradigmatiques du modernisme et du postmodernisme roumains, en suivant le devenir les concepts d’intimité et de corps, tels que la littérature les construit : elle y retrace « les transformations des perspectives sur les êtres humains », en déchiffrant le passage des métaphores corporelles de la modernité (âme, corps au miroir) aux métaphores livresques postmodernes (le livre-corps, le corps omniscient qui se substituerait à toute transcendance, le corps textuel) : « ce qui nous intéresse ici, pour la définition de l’espace de l’intimité, est d’une part sa psychologisation, son amplification et sa reconsidération, aux alentours de la Première Guerre Mondiale, quand a eu lieu une grande transformation au niveau de la perception de soi, de la conscience de soi, du rapport à sa propre existence » — en modifiant de façon radicale la substance et l’image de l’intimité personnelle, du moi intérieur. « D’autre part, nous suivrons […] la redécouverte de l’intimité — en fait, la transformation de l’intimité — dans les conditions d’un autre changement fondamental de la perception de soi, après 1989. […] Nous considérerons […] le moment de 1933 (l’an de gloire du roman roumain, entre les deux guerres mondiales, mais aussi celui de quelques changements visibles dans la perception de l’intimité littéraire) et le moment de 1989 (chute du communisme, à partir de laquelle on assiste à une refondation de l’intimité) comme autant de moments charniers [...] de la redécouverte de l’intimité (p.72-73). »

5L’étude met en relation, sans cesse, ces deux « corps littéraires roumains », à des dimensions insolites, pour le moins, du paradigme de l’intimité : la liberté de la lecture comme thématisant une liberté du corps et vice-versa, dans un effet de miroir à vous donner le vertige. Cela lui permet de commenter l’apport que peuvent avoir des notions telles la confiance et la liberté dans l’acte de la lecture, dans la mesure où celles-ci font la différence entre une réception créative et une réception destructive. La dualité corps–texte, la poésie du corps intérieur, du corps écrit, et par conséquent intériorisé, permettent une récupération intégrative ambivalente, où l’écrit est celui qui exorcise toutes les hypostases de l’intimité littéraire et corporelle : « Écrire sur l’intimité […] signifie relire la littérature, la critique littéraire, la philosophie, la psychologie, la religion, les resituant dans un contexte doublement révélateur [...] : le propre corps et l’intimité (retrouvée ou atrophiée) de sa propre époque. […] L’expérience peut être dangereuse, les hiérarchies et les canons établis depuis longtemps peuvent être renversés. Révélateur des idées reçues, les corps peuvent être aussi un obstacle à une bonne réception, ou bien un perturbateur de la compréhension » (p. 272).