Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2009
Novembre 2009 (volume 10, numéro 9)
Hélène Retailleau

Bossuet retrouvé

Gérard Ferreyrolles, Béatrice Guion et Jean-Louis Quantin, avec la collaboration d’Emmanuel Bury, Bossuet, Paris : Presses de l’université Paris-Sorbonne, coll. « Colloque de la Sorbonne », 2008, 268 p., EAN 9782840505815.

1À l’occasion du tricentenaire de la mort de Bossuet, en 2004, la Société d’étude du XVIIème siècle a consacré au célèbre orateur son cours public annuel, auquel ont participé un historien, Jean-Louis Quantin, et trois littéraires, Béatrice Guion, Gérard Ferreyrolles et Emmanuel Bury. Ce cours, aujourd’hui publié sous le titre Bossuet, se compose de quatre grandes sections : « Bossuet en son temps », « Bossuet historien », « Bossuet politique » et « Bossuet orateur ». Chacune de ces sections correspond à l’intervention de l’un des quatre auteurs. Ces parties, toutes divisées en trois chapitres, possèdent donc, chacune, leur unité et leur organisation propre.

2Dans la partie « Bossuet en son temps », Jean-Louis Quantin propose en effet une approche biographique, exposant d’abord « la carrière de Bossuet » et terminant sa section par l’étude d’un point précis de l’action de Bossuet, sa relation au protestantisme.

3Béatrice Guion, quant à elle, dans la partie « Bossuet historien », commence par présenter les conditions dans lesquelles Bossuet est devenu historien, puis l’ouvrage principal par lequel il s’est illustré dans ce domaine, le Discours sur l’Histoire Universelle, pour terminer par des considérations générales.

4Dans la partie « Bossuet politique », Gérard Ferreyrolles articule, dans une démonstration remarquable par sa clarté et sa finesse, les trois éléments essentiels à la pensée politique de Bossuet : « la société », « l’autorité » et « la monarchie ».

5Enfin, dans la partie « Bossuet orateur », Emmanuel Bury part de considérations générales sur la prédication au XVIIème siècle pour traiter ensuite des deux ouvrages d’art oratoire de l’évêque de Meaux, les sermons, d’une part et les panégyriques et oraisons funèbres, d’autre part.

6En dépit de ce cloisonnement, ce recueil présente une véritable unité, de telle sorte que c’est l’ensemble qu’il faut considérer et non chacune des contributions séparément. Cet ouvrage collectif est en effet le résultat d’une démarche commune et possède une vraie cohérence, en tout premier lieu parce qu’il met pleinement en œuvre la ligne que s’est donnée la Société d’étude du XVIIème siècle telle qu’elle est présentée par son président, Yves-Marie Bercé :

« Sa démarche est purement savante, ce qui signifie qu’elle ne se soucie pas de dénigrement du passé ou de complaisance envers un aspect des annales de ce siècle. Cependant, la sérénité scientifique n’entraîne pas l’indifférence, c’est au contraire à tous ceux qui se passionnent pour les formes, les idées et les caractères du XVIIe siècle qu’elle souhaite s’adresser1. »

7C’est la même notion de sérénité que l’on trouve sous la plume de Gérard Ferreyrolles en bilan de ce travail collectif sur Bossuet : « nous sommes [...] restés sereins devant les réquisitoires comme devant les apologies2. » C’est par cette sérénité en effet, ou pour parler en d’autres termes, par cette objectivité, que l’approche de Bossuet se trouve renouvelée dans cet ouvrage.

8Comme nous le rappelle Jean-Louis Quantin en introduction, si Bossuet est devenu le personnage que l’on connaît, c’est parce qu’il a fait l’objet de nombreuses polémiques, l’interprétation de sa pensée se trouvant au cœur de nombreux débats religieux et politiques qui ont secoué la France du XVIIIème siècle jusqu’au milieu du XXème siècle. Les critiques et les philologues qui se sont intéressés à lui, religieux, hommes de lettres ou universitaires, se répartissaient alors en deux camps : les apologistes et les contempteurs. Cette présence de la pensée de Bossuet dans les débats, que ce soit comme modèle ou comme repoussoir, a placé cet auteur au panthéon des écrivains français. L’évêque de Meaux était ainsi connu du grand public, qui étudiait à l’école des morceaux choisis du « Bossuet des honnêtes gens » défini par Voltaire en 17513, c’est-à-dire des extraits des Oraisons funèbres ou du Discours sur l’histoire universelle, ainsi que des Sermons. Mais qu’en est-il aujourd’hui ? Bossuet s’ouvre sur un constat : cet homme est de nos jours un personnage oublié du grand public comme des savants, même s’il subsiste dans la culture commune. Il a en effet peu à peu disparu des programmes de l’enseignement secondaire et n’a fait l’objet d’aucune grande thèse d’État depuis 1971. Or, les quatre auteurs de ce livre, loin de proposer une somme universitaire afin de combler par sa masse d’érudition un si long silence, se sont donnés pour objectif d’offrir un nouvel essor à l’étude de Bossuet et de relancer la recherche le concernant. Il s’agit de faire en sorte que l’œuvre de Bossuet redevienne un objet d’analyse, de réflexions et de questionnement, loin des passions qu’elle a pu susciter par le passé. Bossuet ne prétend donc pas à l’exhaustivité ni même à l’originalité à tout prix : loin de tout esprit de polémique, c’est une œuvre de synthèse qui s’adresse à un large public afin d’attirer l’attention des lecteurs et de provoquer l’intérêt des jeunes chercheurs.

9Le désintérêt que cet écrivain a suscité ces trente dernières années, loin d’être un inconvénient à cette reprise, se présente au contraire comme un avantage puisqu’il favorise l’éclosion d’une critique distanciée et impartiale, qui adopterait ce regard neutre et rigoureux de la science que cet ouvrage collectif illustre à bien des égards. Jean-Louis Quantin, par exemple, dans le chapitre « La carrière de Bossuet » qui ouvre ce livre, démontre que nous n’avons actuellement aucun élément qui nous permettrait de « surprendre Bossuet en négligé4 », contrairement à ce qu’a voulu faire Philippe Bertault, en écrivant au début du XXème siècle un Bossuet intime5. Ainsi, loin de proposer des révélations sur la vie de Bossuet, Jean-Louis Quantin fait sa biographie, sans pour autant négliger les anecdotes célèbres comme le sermon déclamé à l’hôtel de Rambouillet ou « l’affaire Catherine Gary. » Ces passages attendus sont ceux qui mettent le mieux en lumière la méthode rigoureuse de l’historien : celui-ci reprend les thèses et les explications diverses données par les admirateurs ou les opposants de Bossuet, réfute les déclarations infondées, nuance les exagérations et va, par honnêteté intellectuelle, jusqu’à renoncer, à plusieurs reprises, à trancher, avouant l’impuissance du savant face au silence des documents. On retrouve cette même démarche de synthèse et de mise à distance dans l’ensemble des parties qui compose cet ouvrage.

10Ce dernier ne pourra ainsi que déconcerter le lecteur du XXIème siècle et renouveler ses connaissances sur ce personnage, en l’obligeant à adopter des tournures d’esprit qui ne sont pas les siennes. Les quatre auteurs, en effet, s’abstiennent de tout jugement anachronique : d’une part, ils refusent de réduire l’œuvre de Bossuet à quelques sermons et, d’autre part, ils mettent en évidence les fonctions qui ont fait de lui un grand homme aux yeux de ses contemporains. Jean-Louis Quantin répugne par exemple à employer le terme de gâchis pour désigner la période de dix ans pendant laquelle Bossuet n’a pas prononcé de sermon parce qu’il était le précepteur du dauphin. Il préfère montrer l’importance de cette charge d’une manière générale et pour l’évolution de l’œuvre de Bossuet en particulier. Cette posture adoptée par les quatre auteurs consiste donc à exposer une pensée qui nous est étrangère sans chercher à nous la rendre familière, en soulignant, au contraire, la distance qui sépare notre façon de penser de ces écrits : « Bossuet n’est plus d’actualité ? [...] Sa langue a cessé d’être transparente ? On ne la goûtera que mieux pour la savoir, et la sentir, d’un autre temps6. » affirme Jean-Louis Quantin en introduction. L’ordre même dans lequel les contributions sont présentées témoigne de cet objectif. On soulignera ainsi que la partie consacrée à « Bossuet orateur » a été placée après « Bossuet historien » et « Bossuet politique ». Cette répartition met en évidence la volonté de changer le regard que l’on porte de nos jours sur Bossuet et de considérer ce dernier à l’aune des valeurs de son temps, car, comme l’écrit Emmanuel Bury :

« [L]’orateur ne fut pas premier chez lui : l’historien, le controversiste, le politique, l’homme de doctrine en général, précepteur du dauphin et animateur du “Petit Concile”, l’évêque de Meaux enfin, toutes ces figures étaient plus naturellement associées au nom de Bossuet pour le public de la fin du règne de Louis XIV qu’à celle de l’orateur, comme pouvaient l’être un Bourdaloue, un Fléchier ou un Massillon7. »

11Cette entreprise qui consiste à retrouver Bossuet par delà les siècles qui nous éloignent de lui,  de faire revivre sa pensée dans le monde et l’époque où elle s’est formée, sans projeter nos propres préoccupations et opinions dans ces œuvres, ne peut que retenir l’attention du lecteur et des chercheurs, car remettre l’œuvre de Bossuet en lumière, c’est proposer aux lecteurs contemporains de découvrir un grand penseur anti-moderne.

12La raison principale pour laquelle nous ne lisons plus Bossuet réside dans le fait que son œuvre ne répond pas aux critères qui font que, pour nous, aujourd’hui, un écrit est littéraire : il y manque une vision singulière, « une individualité8 ». C’est ce qui explique que les textes de Fénelon ou de Pascal n’ont pas connu le même sort et sont encore lus et étudiés. Or, c’est précisément cette particularité de l’œuvre de Bossuet, le fait que « la voix que l’on entend [dans ses ouvrages] est celle de tout un siècle, avec ses croyances, ses peurs et ses espoirs, et non celle d’un « auteur » soucieux de faire résonner sa parole singulière9 », comme l’écrit Emmanuel Bury, qui a fait sa renommée à son époque et a contribué à le faire entrer dans le cercle des classiques et qui aujourd’hui provoque le désintérêt.

13De plus, cette esthétique, qui ne répond plus à nos critères hérités du Romantisme, est au service d’une pensée dont les principes vont à l’encontre de ceux issus de la philosophie des Lumières. Or, en abordant cette pensée sereinement, les auteurs de ce livre débarrassent l’œuvre de Bossuet d’un certain nombre de clichés et de simplifications que ses détracteurs, comme ses partisans du reste, n’ont pas manqué de constituer à son endroit. Gérard Ferreyrolles, pour sa part, réfute les idées reçues et caricaturales qui se sont peu à peu forgées autour de la pensée politique de Bossuet et qui ont fait de lui aux yeux de la postérité « le théoricien de la monarchie absolue et du droit divin des rois10. » Il montre le caractère infondé de cette étiquette en s’appuyant sur les textes de Bossuet, remis en contexte, c’est-à-dire reportés à la réalité et aux mentalités du XVIIème siècle. Il rappelle ainsi en appuyant son exposé sur les travaux de Jean Mesnard que la monarchie de droit divin est un concept anticlérical11. Il ne faut donc pas lire l’œuvre de Bossuet comme une pensée d’arrière-garde ou le témoignage de conceptions anciennes et révolues de la politique. « Malgré les apparences, écrit Gérard Ferreyrolles, Bossuet [...] ne définit pas une forme de gouvernement particulière [comme la monarchie], mais les caractéristiques de toute puissance publique disposant légitimement de la souveraineté [comme la démocratie ou la monarchie, à l’opposée de la tyrannie ou de toutes formes de pouvoir arbitraire]12. » Les critères qu’il développe ne dessinent donc pas une ligne de démarcation entre monarchie et république mais « tracent la frontière entre civilisation et barbarie13. » Or, la façon dont l’évêque de Meaux présente la naissance de la société humaine et le début de la civilisation, c’est-à-dire de son organisation politique, mérite de retenir toute notre attention car en refusant « la notion d’un pacte mutuel14 » parce que, nous explique Gérard Ferreyrolles, pour Bossuet, « le peuple ne confère pas une souveraineté qu’il possède déjà, c’est bien plutôt la souveraineté qui en retour constitue les particuliers en peuple », il ne légitime pas la monarchie. En revanche, il nous donne des clés pour penser différemment les fondements de la république.

14La lecture de Bossuet permet donc de se faire une image plus pertinente de cet auteur, que l’on connait trop rarement de première main et de redécouvrir de manière plus générale le XVIIème siècle français. Cette lecture est également l’occasion de réfléchir sur nos propres conceptions de la littérature et sur les fondements de nos principes politiques. Mais Bossuet intéressera, aussi, plus particulièrement, les étudiants en histoire ou en lettres ainsi que les chercheurs auxquels il offre de nombreuses pistes d’investigation et un modèle de rigueur et d’objectivité sur le plan de la méthode. On souhaite donc à cet ouvrage de toucher, comme il s’en était donné l’objectif, un large public, car on le lira non seulement avec plaisir mais aussi avec profit.