Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2009
Novembre 2009 (volume 10, numéro 9)
Éric Bordas

Étude de style d’une « écriture blanche »

Écritures blanches, sous la direction de Dominique Rabaté & Dominique Viart, Saint-Étienne : Publications de l’Université de Saint-Étienne, coll. "Travaux-Centre interdisciplinaire d'études et de recherches sur l'expression contemporaine. Lire au présent", 2009, 366 p., EAN 9782862724959.

1Il convient de saluer la parution de ce très beau livre pour deux raisons différentes, mais complémentaires. Tout d’abord parce qu’il propose une étude parfaite de l’une des grandes mythologies culturelles du XXe siècle : l’idée d’une « écriture blanche », ce fantasme, cette hypothèse, ce désir, que Roland Barthes a si magnifiquement évoqué à propos de Camus, bien sûr, de Cayrol et quelques autres. Mais aussi, et peut-être surtout, parce qu’il donne une magnifique « étude de style » générale, sans passer par les méthodologies grammairiennes d’une certaine stylistique universitaire, qui déçoivent si souvent. Il prouve, ainsi, que le style est un objet qui est à qui veut bien se donner la peine de l’étudier, mais qu’il n’est pas la propriété de la stylistique ; il démontre que le style est un objet athéorique, qui ne peut être interrogé que par des théories périphériques constitutives (théorie du texte, ici, du discours, du sujet), mais certainement pas par des méthodes de commentaires. Les chercheurs réunis par Dominique Rabaté et Dominique Viart réalisent idéalement, répétons-le, l’étude de style que tout lecteur de littérature contemporaine attendait, précisément parce qu’ils n’ont pas voulu faire de la « stylistique sèche » (G. Molinié) et ont compris que, face à une référence aussi métaphorique que celle de la blancheur, il fallait assumer une pensée de la sensibilité, dans un soin permanent, aussi, de l’historicité de leur référence. Et parce qu’ils ont la curiosité et l’humilité, non seulement de laisser entendre les textes, mais même des auteurs convoqués pour parler de cette idée d’écriture blanche. C’est pourquoi ce copieux volume, d’une présentation matérielle élégante et soignée, sans aucune coquille, est tout simplement exemplaire, sur tous les points : dans sa conception générale, dans son organisation, dans ses contenus. Il s’ouvre par une longue introduction de D. Viart qui, à elle seule, semble déjà épuiser la question, tant l’auteur y a soin de contextualiser la référence, proposant toute une histoire de la littérature française du XXe siècle, pensant aux questions de maisons d’édition, de collections, autant qu’aux expérimentations de l’avant-garde plus ou moins réactives. Puis suit une première partie, réunissant cinq études sur Roland Barthes, bien sûr, comme il se doit : l’article de Bernard Vouilloux, comme toujours imposant et exemplaire, résume, d’une certaine façon, tout l’ouvrage et toute la problématique, en interrogeant l’hypothèse d’une écriture blanche ; est-ce que ça existe, et si oui, qu’est-ce que cela veut dire ? B. Vouilloux répond en esthéticien attentif aux phénomènes langagiers, pensant l’écriture blanche comme une manifestation du « rejet du style », constitutif d’un certain rapport politique à l’autorité et aux cultures dominantes, sinon de domination, ce qui conduit paradoxalement, à renforcer a contrario tout le prestige d’un style comme « lieu valorisé de la singularité ». Jean-Gérard Lapacherie s’attache ensuite à montrer le changement de paradigme dans les études littéraires qu’a réalisé la géniale proposition de Barthes, ouvrant la porte à une redéfinition du minimalisme autant qu’à une autre façon de penser l’engagement. Le travail de Jean-Michel Adam sur le blanchiment de l’écriture dans L’Étranger est d’autant plus émouvant qu’il s’agit, là, de la seule étude « stylistique » textuelle du volume : l’auteur est attentif à l’ordre des mots, à la démonstration des logiques explicites refusées ; il compare plusieurs états du texte, en une rapide génétique du geste stylistique de Camus. Son propos est de montrer « comment grammaire de la phrase et grammaire du récit déconstruisent l’écriture littéraire » : on continue à être très réservé devant l’ontologie essentialisante qu’illustre toute référence à une « langue littéraire » pensée comme un en-soi, mais la démonstration stylistique de J.-M. Adam répond parfaitement à la question des procédures langagières, sans enfermer l’objet esthétique et politique dans un positivisme formaliste aveugle. Puis, deux études, signées Jean-Philippe Riman et Marie-Laure Basuyaux reviennent sur le développement de la pensée et du discours critique de Barthes lui-même, rapprochant l’écriture blanche du degré zéro ou de la référence à Lazare, si importante pour Barthes. Ce très bel ensemble est suivi de la reproduction d’un passionnant entretien avec Annie Ernaux, réalisé à la Maison des Écrivains le 9 mars 2002 : il est inutile de rappeler les affinités entre l’œuvre d’Annie Ernaux et ce qu’elle appelle elle-même « l’écriture plate ». La section commence par les trois pages très denses d’un texte consacrée à la question de l’écriture blanche rédigé pour l’occasion par la romancière, puis se développe donc sous la forme de questions-réponses échangées entre elle et les deux maîtres d’œuvre. On admire l’intelligence de la dame, sa hauteur de vue, son objectivité par rapport à elle-même,  à son œuvre ; elle insiste beaucoup sur la pensée sociologique (que l’on ne confondra pas avec la sociologie), et affirme avec conviction et émotion les interactions du style et du politique, dans le questionnement de la place d’un sujet dans le monde.

2Les universitaires reprennent la parole dans la deuxième partie, pour cinq études consacrées au « paradigme de la blancheur » dans la création contemporaine, que ce soit chez des écrivains (Annie Ernaux, précisément, étudiée par Jean Pierrot ; Beckett et Oster par Sjef Houppermans ; Perec par Andrew Leak ; Sophie Calle par Johnnie Gratton) ou chez des plasticiens (par Guislain Mollet-Vieville). Puis, suit une correspondance entre Leslie Kaplan et Dominique Viart, pensée sur le modèle de ce qui avait été fait avec Annie Ernaux — mais les éloquences ne sont pas les mêmes.

3Retour aux études littéraires traditionnelles avec la troisième partie, fort comparable à la précédente, au détail près qu’elle se consacre à des écrivains de quelques générations antérieures, montrant bien que cette recherche d’une écriture blanche a parcouru toute l’après Seconde Guerre mondiale. Catherine Douzou étudie l’aplatissement de l’absurdité chez Bove ; Alain Schaffner l’écriture ascétique de Henri Thomas, dont le dépouillement est une morale ; Mireille Calle-Gruber livre quelques réflexions sur les rituels de l’écriture chez Blanchot et Laporte ; et Florence de Chalonge puis Maïté Snauwaert donnent les études sur Duras que l’on attendait depuis le début. La section dialoguée qui suit réunit cette fois Emmanuel Hocquard et Dominique Rabaté : on y apprécie, en particulier, le fait d’entendre, enfin, évoquer les questions d’humour et d’ironie que les usages de retrait, de dégagement, de neutralité peuvent si puissamment solliciter, et pas seulement à travers le visage de Buster Keaton…

4Après toutes ces études sur des prosateurs, la quatrième partie se consacre aux écritures poétiques contemporaines, tant il est certain que celles-ci se caractérisent par un minimalisme blanc. Si Stéphane Baquey trouve déjà ce paradigme stylistique chez Mallarmé, c’est sur les auteurs d’aujourd’hui que travaillent Dominique Combe, Didier Alexandre et Agnès Disson, en trois belles études parfaitement complémentaires, rédigées, de surcroît, dans un sens de la clarté réconfortant. Le dernier dialogue entre universitaires et écrivains réunit ensuite Antoine Emaz et Christian Oster et les deux responsables, et c’est un même régal de connivence respectueuse entre hommes qui sans dire le moins du monde la même chose n’en parlent pas moins la même langue, dans un amour commun de la littérature et de la création.

5Comme souvent, un peu plus disparate, la dernière partie prétend rassembler des études sur des genres ou des formes plus périphériques par rapport à la notion de l’écriture blanche : elle n’en est pas moins indispensable. Régis Lefort lit l’œuvre de Henry Bauchau « entre lumière et absence » ; Bruno Blanckeman propose une belle et cursive synthèse sur la littérature contemporaine (Ernaux, Holder, etc.) en filant la métaphore de la couleur et de la demi-teinte ; Wolfgang Asholt interprète le théâtre de François Bon comme une expérience d’un « réalisme précaire » ; enfin Dominique Denes se consacre au corpus des nouvelles autobiographiques, tandis que Jacques Poirier se livre à une réflexion générale sur l’écriture blanche comme symptôme d’adhésion au monde ou de dénégation de l’angoisse.

6Au rayon des regrets, précisons que l’on eût aimé, à cet endroit, un article sur le cinéma, et, en particulier, rêvons à une belle étude sur la voix et le phrasé des acteurs de Bresson. Le volume se clôt sur un texte de Dominique Rabaté, pendant de l’ouverture de D. Viart, qui ramène, à juste titre, la question de l’écriture blanche à sa propre pensée de l’épuisement et de la solitude dans lesquels ce spécialiste de Des Forêts trouve la cohérence du monde à lire qui est le nôtre. Œuvre de pensée et d’analyse autant que de création, œuvre théorique et démonstrative, pensée dans le dialogue et l’estime, dans la générosité des partages, ce magnifique volume est une réussite parfaite, un modèle.