Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2009
Octobre 2009 (volume 10, numéro 8)
Florence Pellegrini

Raconter (qu’)est-ce (qu’)argumenter ?

Argumentation et narration, Emmanuelle Danblon, Emmanuel de Jonge, Ekaterina Kissina et Loïc Nicolas (éds.), Bruxelles, « Philosophie et Société », Éditions de l’Université de Bruxelles, 2008, 210 p.

1Argumentation et narration constitue la première publication du Groupe de recherches en Rhétorique et argumentation linguistique (GRAL), équipe internationale de chercheurs constituée à l’initiative d’Emmanuelle Danblon (Laboratoire de linguistique textuelle et de pragmatique cognitive, Université Libre de Bruxelles) qui entreprend de penser le rapport entre rationalité et formes discursives pour « reconsidérer les conditions de la persuasion dans les démocraties modernes, depuis les cadres de l’argumentation comme lieu privilégié de l’expression de la rationalité. » (p. 7) L’approche est donc linguistique et privilégie les théories de l’argumentation mais se veut également interdisciplinaire : « cette réflexion conjointe met l’accent sur des mécanismes de la rationalité, et partant, sur leur statut épistémologique. » (p. 7)

2L’ouvrage collectif entreprend d’explorer les rapports entre argumentation et narration, qui, pour être deux régimes de discours différents — et l’introduction d’Emmanuelle Danblon rappelle, en guise de prolégomènes, les distinctions essentielles qui caractérisent ces deux types de discours, tant dans leurs modalités expressives que dans leurs finalités, ainsi que la suspicion qui reste attachée à la narration et ce depuis la philosophie platonicienne —, n’en présentent pas moins des liens et des interactions que « les traditions philosophiques, linguistiques, mais aussi psychologiques ou juridiques n’ont jamais manqué d’observer » (p. 9). Emmanuelle Danblon rappelle que la Rhétorique d’Aristote accorde une place privilégiée à l’activité narrative au sein même de l’argumentation : le paradeigma, cet enchâssement de narration dans l’argumentation, relève de l’exemplarité ; il est « une péripétie […] quelque chose qui advient, une curiosité, à laquelle la raison discursive se doit de donner du sens » (p. 10). Partant, il participe de la construction argumentative et permet de dépasser le clivage entre argumentation et narration en tant que discriminants de rationalité.

3Structuré en quatre parties qui correspondent à quatre domaines d’investigation (politique, juridique, littéraire, philosophique), le volume rassemble une série d’études de cas qui ambitionnent d’éclairer le rapport entre narration et argumentation à partir de l’analyse singulière d’un micro-corpus.

4Les contributions proposées sont issues du séminaire de recherche 2005-2006 coordonné par Emmanuelle Danblon et du colloque Argumentation et narration organisé à l’ULB les 5 et 6 mars 2006.

5La première partie (« Approches politiques ») met à jour « les stratégies de la rhétorique délibérative » en analysant un corpus de textes politiques (débat électoral, discours politiques, textes institutionnels) mais également littéraires : l’article de Raphaël Micheli (« L’argumentation au secours de la narration et vice versa ») porte sur le discours préfaciel hugolien à propos du Dernier jour d’un condamné, et sur la façon dont Hugo se voit dans l’obligation d’adjoindre à sa « fiction de journal intime »1 (p. 42) une rhétorique explicative et justificative dans des préfaces successives qui finiront par récupérer et intégrer, dans une intrication et une réciprocité tout à fait significatives, l’élément narratif en auxiliaire de l’argumentation.

6La contribution de Jean-Michel Adam (« Énonciation et narration. Fragments de rhétorique chiraquienne ») met l’accent sur la fonction persuasive de l’exemple rhétorique en analysant l’argumentation déployée par Jacques Chirac lors du débat télévisé qui l’a opposé à Laurent Fabius, alors Premier ministre, le 27 octobre 1985. Jean-Michel Adam souligne l’alliance et la synergie entre narration et argumentation et montre comment le récit exemplaire participe du processus de persuasion et, en retour, paradoxalement, « acquiert son statut de “fait”, essentiel à sa qualité épistémologique, par la construction argumentative elle-même. » (p. 11)

7Thierry Herman (« Narratio et argumentation ») propose une synthèse historico-théorique qui parcourt les principales théories de l’argumentation — et plus particulièrement les théories récentes de la linguistique argumentative — qu’il met à l’épreuve du discours gaullien de l’Appel du 18 juin : il montre la « subjectivité de la narration » et son orientation argumentative « sous une apparence qui tend à la neutralité » (p. 38).

8L’analyse d’Evgénia Paparouni (« Le récit politique dans le discours de clôture de la présidence luxembourgeoise. “Ne pas cacher l’aventure” »), qui referme le champ « politique » de l’investigation, explore la rhétorique des Institutions européennes et présente une réflexion sur le statut épistémologique du récit dans la pensée post-moderne. Son analyse de l’allocution de Jean-Claude Juncker (22 juin 2005) montre l’efficacité de la « mise en intrigue » de l’événement, qui permet de « donner du sens à l’imprévu » en créant un « effet d’évidence » (p. 63).

9La seconde partie (« Approches juridiques ») s’attache à « penser la norme » et analyse la place et la fonction du récit dans les textes juridiques.

10Tout d’abord, Julie Allard (« Interprétation, narration et argumentation en droit : le modèle du roman à la chaîne chez Ronald Dworkin ») sonde le modèle juridique proposé par le roman à la chaîne de Dworkin2 et rappelle que la proposition de Dworkin s’inscrit dans une conception américaine du droit, la common low, fondée sur la jurisprudence et dans laquelle « la narration tient une place de choix » (p. 68) : « la thèse […] de Dworkin consiste à penser le droit comme processus d’interprétation. Il en découle logiquement que, pour lui, le droit est aussi construit comme processus narratif » (p. 69) au sein duquel le juge tient la place essentielle de l’interprétant. La métaphore littéraire du roman à la chaîne transposée au domaine juridique lui fait concevoir le droit comme « une suite de récits que chaque narrateur chercherait à faire tenir ensemble. Le juge est ce narrateur car, à travers le chapitre qu’il écrit, il reprend tout le droit et le poursuit » (p. 74). Cette théorie montre l’imbrication profonde, « dans le droit de l’interprétation, de la narration et de l’argumentation » et fournit l’occasion « de considérer le raisonnement du juge dans sa spécificité et donc à replacer l’argumentation sur le plan des principes, qui lui servent de fondements rationnels » (p. 79).

11Jean-Claude K. Dupont (« Établir, qualifier, argumenter : le “fait” et le “droit” à la Cour européenne des droits de l’homme ») analyse les caractéristiques de l’argumentation à la Cour européenne des droits de l’homme à partir de la question du statut du « fait » : fait « naturel » et fait « juridique » ne se confondent pas, les seconds étant « des données construites du discours » (p. 90) à valeur persuasive de « preuve ». Les faits, dans leur « réappropriation du point de vue pragmatique de la controverse », doivent être appréhendés « comme des éléments à l’intérieur de chaque discours qui servent ou desservent la stratégie des locuteurs, qui favorisent ou fragilisent leurs positions, donnent du poids ou annihilent leurs arguments. » (p. 96)

12Emmanuel de Jonge (« Le préambule des déclarations des droits de l’homme : entre narration et argumentation »), en clôture de cette partie « juridique », confronte le préambule de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789 avec celui de la déclaration universelle des droits de l’homme du 10 décembre 1948 pour montrer comment l’inclusion du récit d’un fait récent — le traumatisme de la Shoah — infléchit sensiblement la logique argumentative du texte de 1948. Son analyse d’anthropologie rhétorique, qui prend appui sur les travaux d’Emmanuelle Danblon3, « postule un lien très étroit entre l’arrière-plan topique et cognitif d’une société et la façon dont les gens argumentent ». Il conclut : « l’inclusion d’un récit — forcément particulier — au fondement des justifications suggère l’hypothèse que l’argumentation a subi un profond changement dans son fonctionnement, probablement au même titre que notre conception de la rationalité et notre mode de pensée. » (p. 109)

13La troisième partie (« Approches littéraires ») envisage les liens entre narration et argumentation du point de vue de la littérature même, c’est-à-dire en récit de fiction4.

14Marc Dominicy (« Le mauvais exemple et “l’art d’écrire entre les lignes” ») rappelle la lecture que Leo Strauss5 propose des textes de Machiavel Le Prince et les Discours sur la première décade de Tite-Live : « quand un penseur consommé semble commettre des erreurs ou des bévues tellement manifestes et grossières qu’elles ne sauraient échapper à un quelconque écrivains, et notamment lorsqu’il fournit de mauvais exemples, il pratique un “art d’écrire entre les lignes” qui dissimule, sous une littéralité triviale ou chaotique, des sous-entendus destinés au lecteur perspicace. » (p. 116) Il analyse alors, chez Machiavel et chez Properce, certains de ces « mauvais exemples » dont l’ambiguïté interprétative n’est destinée à être éclaircie que par le seul « lecteur perspicace ».

15L’approche stylistique de Madeleine Frédéric (« Témoignages de guerre et méandres génériques : la guerre de 14 selon Barbusse et Cendrars ») compare trois récits de témoignages de guerre et les stratégies narratives symétriques et inversées qu’ils adoptent. D’un côté, Le Feu. Témoignage d’une escouade (1917) de Barbusse, qui « s’attache à nous rendre perceptible l’expérience tragique quotidienne du soldat » dans une description « qui se maintient au plan de l’évocation épisodique » tout en participant d’un « argumentaire contre la guerre » (p. 135-136) explicité par les chapitres liminaires et le paratexte préfaciel et présentatif ; de l’autre, J’ai tué (1919) et La main coupée (1946) de Cendrars, qui, dans une logique contraire, « opte tantôt pour les envolées prototypiques neutralisant toute prise de position [J’ai tué], tantôt pour l’autojustification [La main coupée], mais qui jamais n’argumente » (p. 138).

16La confrontation que Ute Heidmann fait de deux versions de Cendrillon — (Cendrillon, ou la petite pantoufle de verre de Perrault et Cenerentola de Buzzati) est entièrement sous-tendue par la question du genre. Elle montre « par le biais d’une analyse comparative et différentielle6 des deux textes, comment l’inscription générique et intertextuelle informe et oriente en profondeur les deux projets discursifs respectifs. » (p. 141) De par leur généricité très complexe, « qui met à contribution tout le système des genres de leurs cultures respectives », les deux textes « intègrent ainsi des fonctions argumentatives inattendues » (p. 149).

17François Ost (« À tort et à l’envers : Sade ou l’écriture travestie ») propose, quant à lui, une étude plaisante et enlevée de la perversité de l’écriture sadienne dont on regrette qu’elle n’entre pas dans le détail des textes pour corroborer l’assertion de départ : « imagination narrative et raison argumentative ne cessent de se relancer mutuellement : tantôt c’est le projet rationnel […] qui enflamme les sens défaillants et ouvre de nouvelles perspectives à un récit qui languissait, tantôt au contraire c’est l’imagination délirante qui enflamme la pensée, la radicalise absolument, la fait fuit au-delà de toutes limites, à commencer par celles que dresse habituellement le principe de non-contradiction. » (p. 151)

18La quatrième partie (« Approches philosophiques »), enfin, revisite les schémas cognitifs et rationnels pour conclure à la « nécessaire articulation de l’argumentation avec la narration » et cela, quels que soient le domaine scientifique et la période observée. Ainsi le dernier article, de Sophie Klimis (« Narration et argumentation en Grèce ancienne »), est un retour à la pensée antique et à l’opposition entre muthos et logos, deux registres de discours qui recouvrent grossièrement les registres de la narration et de l’argumentation. Elle rappelle que cette répartition dichotomique a été largement critiquée et montre, à partir d’exemples empruntés à Homère, la porosité des deux registres.

19Mylène Botbol-Baum (« La pluralité des modes d’argumentation du discours bioéthique : entre pragmatisme et recherche d’objectivité du jugement ») analyse le discours bioéthique, « discipline émergente […] qui souffre de ne pas avoir de méthodologie normative propre » (p. 163) comme un lieu de concurrence entre plusieurs modèles argumentatifs. Pour dépasser la tension entre « rhétorique subjective et objective de la justification morale », Mylène Botbol-Baum défend une « éthique narrative » (p. 164) qui éviterait les écueils de l’universalisme comme du relativisme dans la rhétorique bioéthique. Elle propose un modèle de délibération bioéthique, fondé sur « l’imagination narrative » (p. 176), qui se voudrait perçu comme le successeur du modèle jurisprudentiel défendu par Toulmin et Perelman : « il associerait à la casuistique et au principalisme un cadre dialogique qui, grâce au développement de “capabilités partagées”, ouvrirait à la co-responsabilité d’imaginer des résolutions de problèmes qui ne dépendent pas de l’arbitraire du cas par cas, mais puisse se penser et s’argumenter à partir de l’analyse réflexive de narration de cas qui construise un universel pragmatique. » (p. 176)

20Stéphane Leyens (« La nécessaire articulation de l’argumentation. Les vertus d’un modèle “inférentialiste” de la rationalité ») s’appuie sur la philosophie de Robert Brandom7 pour proposer un « modèle adéquat » d’argumentation dans lequel la narration viendrait s’inscrire « naturellement » (p. 179) et la rigueur syllogistique s’adjoindrait le secours de l’interprétation narrative.

21Une postface de Jean-Marc Ferry, qui se veut un prolongement de la réflexion, propose d’interroger le lien entre narration et argumentation du point de vue de « l’anthropologie philosophique », dans une approche centrée sur l’identité : Jean-Marc Ferry « suppose un lien consubstantiel entre formes d’identité et registres de discours » (p. 200) et définit, en regard d’une « identité narrative », une « identité argumentative » « structure […] typiquement moderne » marquée « par les traits de l’individualisme et de l’universalisme » (p. 204) et en cela distincte d’une structure de normativité traditionnelle.

22Le tout offre un panorama pluridisciplinaire qui démontre l’efficacité pragmatique de la narration — et ce quel que soit le champ abordé —, dans la stricte logique du storytelling, ces nouveaux usages du récit que Christian Salmon a d’abord analysé dans la sphère américaine, avant que de montrer comment ils affectent désormais l’économie des discours tant au niveau économique et juridico-politique qu’au niveau individuel8.

23On pourra déplorer le pointillisme des études de cas qui empêche véritablement la transversalité de l’approche de jouer à plein. Si toutes les études convergent pour montrer l’imbrication entre narration et argumentation et révèlent le potentiel persuasif du récit, il manque à l’ensemble une véritable mise en perspective théorique, qui rassemblerait les faisceaux disciplinaires. Le caractère extrêmement précis et minutieux des études ne compense pas l’absence de surplomb global et l’on regrette que « l’introduction » de l’ouvrage, au lieu de rendre compte singulièrement de chacun des articles, séparant non seulement les secteurs disciplinaires mais renvoyant chacun à la spécificité de son corpus, ne se soit pas davantage attaché à qualifier « le lien […] profond entre les deux registres de discours » ou à « redéfinir depuis les pratiques contemporaines » la « relation de proximité » (p. 11) que narration et argumentation semblent avoir de toute éternité entretenue. C’est bien pourtant le but affiché de ce volume qu’une interdisciplinarité qu’elle ne parvient pas réellement à atteindre, peut-être parce que la convertibilité et le transfert conceptuels restent d’irréductibles pierres d’achoppement.