Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2009
Octobre 2009 (volume 10, numéro 8)
Sébastien Marlair

La littérarité en questions

Mircea Marghescou, Le concept de littérarité. Critique de la métalittérature, Paris, Kimé, 2009, 180 p., EAN 9782841744879.

1Un ouvrage aux dimensions modestes (178 pages) mais coiffé d’un titre programmatique aux ambitions démesurées (rien moins que l’analyse de la question de la littérarité, et la critique des études littéraires) est réédité, cette année, alors même que sa première publication remonte à trente-cinq ans, en 1974, en plein apogée structuraliste ; du même coup, l’on nous signale, dans une préface signée Jean-Louis Dufays, que l’ouvrage fut celui d’un pionnier de la lecture littéraire et demeure aujourd’hui encore de toute actualité, notamment par « sa place essentielle parmi les fondements d’une didactique de la lecture » (p. 13). Est-ce possible ? Voilà qui mérite au moins le détour. L’éditeur ne chercherait-il pas à faire du neuf avec de l’ancien ?

2En l’occurrence, on se trouve effectivement, pour partie, devant de l’ancien, qui ne se cache pas mais s’assume, puisque l’ouvrage, malgré une bibliographie remise à jour, demeure substantiellement fidèle à son argumentation d’ensemble initiale, largement construite en référence aux théories de l’époque, que celles-ci relèvent du champ littéraire, de la linguistique ou de la sémantique. Cependant, au prix de quelques redondances, la systématicité spéculative de l’ouvrage a largement gagné en rigueur et en densité : la théorie de Marghescou, bien que discutable dans ses parties, convainc dans l’ensemble par son originalité et sa pénétration, et fait date. Du coup, il se pourrait qu’en effet cet ouvrage déjà ancien fût encore neuf, et c’est ce que nous voudrions investiguer ici brièvement, en l’explorant par le biais de trois questions posées sans ambages : que peut-on encore dire, aujourd’hui, du problème de la littérarité ? Que peut-on espérer d’une critique des études littéraires ? Et qu’avons-nous à apprendre d’un ouvrage, somme toute de pure théorie littéraire, pour une didactique de la littérature ?

3Avant de chercher à répondre à ces questions pressantes, livre en main, il faut évoquer plus précisément ce qu’elles impliquent. En réalité, ces questions mobilisent les quatre apports que nous trouvons à l’ouvrage, et qui, malgré leur changement de sens, n’ont pas faibli en plus de trois décennies. Le problème de la littérarité est ainsi résolu, pour la première fois sans doute, à l’époque, dans celui de la lecture littéraire ; celle-ci est conçue comme un « régime littéraire » qui a le mérite de situer le cadre interprétatif du texte en dehors de celui-ci, mais également au-delà du sujet lecteur empirique qui est pourtant mis à l’honneur par cette étude. L’analyse critique des études littéraires s’appuie sur la conception d’un « régime littéraire » constitué par le cadre sémantique et interprétatif de notre époque ; enfin, cette critique, après s’être attaquée à la critique et à la théorie littéraires, examine l’histoire de la littérature dont les principes sont repensés par l’ouvrage.

4Ces quatre apports (la lecture littéraire, le régime littéraire, les codes au sein d’un cadre interprétatif, et la critique des études littéraires), s’ils gardent leur actualité, n’impliquent pas pour autant que nous puissions simplement adhérer à l’épistémologie propre à l’ouvrage de Marghescou qui demande à être réinterrogée, selon ses propres principes, en fonction d’une épistémologie nouvelle, la nôtre, au sein des études littéraires à l’aube du XXIe siècle. En réalité, un tel projet renversant l’ouvrage sous sa propre critique ne saurait être réalisé ni dans le cadre étroit de ce compte-rendu, ni par son rédacteur encore fort inexpérimenté en la matière. Rien n’empêche cependant d’ouvrir une telle perspective à condition d’avoir un point de vue à partir de laquelle faire une telle critique. Or ce point de vue, nous y sommes pleinement, il ne nous a jamais quitté : c’est la question de l’usage que peut faire, de l’ouvrage de Mircea Marghescou, une didactique de la littérature.

5L’ouvrage s’ouvre sur la définition du projet de Marghescou qui pose le problème de la littérarité de façon classique : comment penser une œuvre littéraire donnée sans avoir au préalable défini ce qu’on entendait par littérature ? Or les termes mêmes qui interprètent ce problème restent significatifs : selon Marghescou, les formalistes russes qui ont posé cette exigence à la base de leur travail (par exemple Jakobson), et les poéticiens qui les ont suivis (comme Todorov) n’ont jamais pu répondre pleinement à cette question, qui est restée comme un axiome plus que comme une démonstration initiale ; d’autres, en revanche, plutôt sémanticiens (voir Greimas et Kristeva), ont décrété la question insoluble. Marghescou n’hésitera pas à expliquer les raisons de ces échecs : c’est qu’ils ont perçu le texte littéraire comme un discours sur le monde (approche référentielle) dont la spécificité réside dans son épaisseur linguistique (approche formelle), qui fait de la littérarité une qualité issue du texte et relevant d’une compétence linguistique.

6Or, nous dit Marghescou dans les deux premiers chapitres de l’ouvrage, entre la langue et le monde existe une autre dimension, celle de la sémantique, qui implique un certain régime du signe, et qui n’est pas donnée par le texte, mais qui est le produit d’une époque et d’une culture spécifiques. Cette dimension transcendante au texte, qui indique au lecteur comment interpréter les signes d’une œuvre pour en constituer le sens (le signifié n’en étant qu’une première étape), Marghescou l’appelle le régime du texte. Si ce régime du texte n’est pas enfermé dans l’immanence du texte, il ne réside pas exactement non plus « dans » le lecteur. En réalité, le « sujet lecteur » constitue une troisième dimension, mise à jour par la « linguistique contemporaine » (i.e. les théories de l’énonciation comme celle de Ducrot), et appelée par Marghescou la dimension situationnelle : « Non seulement le lecteur lit en situation, mais, en quelque sorte, il est une situation où le message atteint une plénitude de sens. » (p. 33) Pour Marghescou, cette dimension situationnelle n’est pas aussi déterminante que le régime du texte qui impose au texte sinon son sens, du moins le type de sens qu’il est possible de lui attribuer. Or c’est bien le lecteur qui véhicule ce régime :

En effet, comme le fonctionnement sémantique d’un message n’est pas déterminé immédiatement par sa forme linguistique et que ce n’est pas l’objet-texte qui en impose un au sujet-lecteur, il faudrait oser renverser ce rapport évident entre le texte et son lecteur et penser que, inversement, c’est le sujet-lecteur qui attribue un fonctionnement à l’objet-texte. (p. 37)

7Toutefois, ce fonctionnement se confond d’autant moins avec le sujet-lecteur lui-même (dimension situationnelle) qu’il est déterminé par une culture et une époque données,  et correspond plutôt à la lecture en tant que telle et à la constitution du sens dans la lecture. On l’appellera donc un régime de lecture.  

8Fort de cette précision, Marghescou revoit le couple saussurien du signe qui oppose non seulement le signifiant à son signifié mais présuppose aussi un référent-monde auquel renvoie le signifié, pour le remplacer par une triade dans laquelle le « fonctionnement du signifié » se substitue à la référence, dans la mesure où ce fonctionnement peut être référentiel ou non. C’est-à-dire ? C’est-à-dire que si le discours ordinaire fonctionne selon un régime référentiel qui rattache son information au monde réel et rationnellement vérifiable, le discours littéraire, lui, nous donne une information qui ne prend son sens qu’en fonction d’une compréhension symbolique du signifié : celui-ci, en effet, ne renvoie pas tant au monde qu’à un symbole ou à un archétype capable, in fine, de renvoyer son lecteur à l’expérience et à la connaissance de soi. Le régime sous lequel le discours ne renvoie pas au monde ordinaire, mais au symbole et à l’archétype, Marghescou l’appelle régime littéraire, par opposition au régime référentiel ordinaire.

9Deux types de dispositifs soutiennent et illustrent cette théorie. Marghescou nous confronte d’abord à trois types de « lectures » exemplaires à partir de trois œuvres distinctes : la lecture de Un coup de dés jamais n’abolira le hasard de Mallarmé, par Julia Kristeva, du Roi Lear de Shakespeare, par Jan Kott et des Souliers de satin, tableau de Van Gogh, par Martin Heidegger. Les perspectives d’interprétation de chacun de ces illustres lecteurs (délire sémiotique de Kristeva, ancrage sociopolitique de Kott et analyse existentiale de Heidegger) sont telles qu’on ne peut s’empêcher d’être surpris par la richesse des sens possibles. Mais ce n’est pas cela que retient Marghescou : ce que celui-ci souligne, ce n’est pas tant l’opposition entre une interprétation et une autre, qu’entre la compréhension littérale du contenu de ces œuvres artistiques et leur compréhension précisément littéraire, selon laquelle : 1/ la fonction référentielle est suspendue ; 2/ le signe renvoie au symbole ou à l’archétype et est ainsi ouvert à l’ensemble des interprétations virtuellement possibles au sein de ce régime littéraire.

10Poussant encore plus loin cette logique du régime de lecture, Marghescou reprend, dans son deuxième chapitre, un test proposé par Jean Cohen1 qui « poétise » un fait divers par la simple modification de sa mise en page :

Hier, sur la Nationale 7,

une automobile

roulant à cent à l’heure

s’est jetée sur un platane.

Ses quatre occupants ont été tués. (p. 63)

11Marghescou produit ensuite, pour chacun des termes ou des groupes de termes de ce fait divers poétisé, une lecture selon le « régime référentiel » (la voiture immatriculée à laquelle renvoie le syntagme « une automobile », l’arbre concret de l’accident auquel renvoie l’expression « un platane ») et une autre selon le « régime littéraire » (l’incarnation de la lutte entre un monde de l’industrie et de la vitesse, et une nature résistante et sereine, symbolisés par l’opposition « une automobile »/« un platane »).

12Le « régime littéraire » est ainsi mis à jour au terme d’une « critique épistémologique du processus de la lecture » (p. 69), capable de produire, pour l’ensemble des textes littéraires, une « analyse transcendantale de leurs conditions de possibilités sémantiques a priori » (p. 70) dans laquelle résident, tout à la fois, les conditions de scientificité d’une science autonome de la littérature et la « critique de la métalittérature », annoncée par le sous-titre.

13Voilà donc brièvement brossé le socle de la théorie littéraire de Marghescou. Le problème de la littérarité est déplacé : comme l’a manifestement exploité depuis le tournant des études littéraires (Jauss, Iser, Charles, Eco, Riffaterre, Picard, etc., cf. la préface de Dufays) dont Marghescou fut l’un des pionniers longtemps ignoré, la constitution de la littérature comme objet théorique dépend de la lecture. Toutefois, l’actualité de la théorie de Marghescou réside à mon sens dans ce qui ferait pour d’autres (du point de vue d’un Picard, par exemple) son inaboutissement : en effet, loin des questions de lecteur virtuel ou implicite, de code encyclopédique sémiotique, ou de « sujet lecteur » empirique, Marghescou conçoit la constitution du sens d’une œuvre dans la lecture, via l’intermédiaire du régime littéraire comme dimension sémantique virtuelle mais opérante dans le texte, en fonction d’une époque donnée. L’intérêt est d’autant plus grand que Marghescou distingue clairement ce régime littéraire, en tant que « fonctionnement sémantique », à la fois de l’individualité du sujet lecteur et du rôle important des codes culturels (dont la remise en forme plus systématique, dans le cinquième chapitre de l’ouvrage, ne peut que renvoyer aux développements de Dufays dans son ouvrage sur les stéréotypes2).

14L’ouvrage qui ne se voulait, originellement, qu’un point de départ3, ouvre alors des prolongements indispensables, comme celui de repenser l’articulation du linguistique au sémantique, par exemple en fonction des développements modernes de la linguistique qui dépassent largement la prise en compte de données directement « situationnelles » pour la détermination du sens. Ainsi, l’« institution discursive » par laquelle Dominique Maingueneau s’efforce de définir le discours littéraire au sein d’une analyse du discours relevant des sciences du langage4, gagnerait à être complétée par une théorie de la réception littéraire comme celle du régime littéraire de Marghescou, qui y gagnerait également en retour. On pourrait ainsi comprendre non seulement les conditions de possibilité d’une constitution du sens littéraire, selon les termes de Marghescou, mais aussi, selon les termes de Maingueneau, les conditions de production d’un discours tel que le discours littéraire (comme l’envisage Marghescou quand il souligne, en songeant à l’apparition du roman réaliste au XIXe siècle, que le régime de lecture est devenu producteur, p. 139).

15Sans ce genre d’exploitation de la théorie de Marghescou, on tombe dans le risque qui menace toute théorie de la réception littéraire : la relativisation, non pas contextuelle, mais absolue du texte littéraire — au point que celui-ci parait ne plus devoir entrer en ligne de compte. À quoi servent alors les propriétés d’un texte, les efforts de production du discours littéraire, et le labeur de lecteurs qui s’attachent à des œuvres dites « difficiles », si toutes ces caractéristiques sont indépendantes de leur réception ? C’est une question qu’on se pose en permanence à la lecture de l’ouvrage de Marghescou. En effet, autant celui-ci montre l’insuffisance de la prise en compte des expériences de lecture effectives par la « métalittérature » qui se fait une conception théoriquement naïve et de faible emprise sur la réalité du fonctionnement littéraire, autant cette même expérience semble oubliée lorsque Marghescou réduit tout discours littéraire, via sa conception du signe, à un sens symbolique et archétypal qui, finalement, se résout systématiquement dans l’expérience et la connaissance de soi, qui serait le propre de l’expérience littéraire. Quoi, toutes ces différences entre Don Quichotte et Jean Valjean, entre Hamlet et « Monsieur » de Toussaint, pour finalement ne me parler que du même homme, l’Homme, c’est-à-dire moi ? N’y a-t-il pas là comme une confusion entre un discours interprétatif et la portée symbolique du texte, dont la compréhension montre chaque fois une œuvre différente et hautement singulière ? N’y a-t-il pas, de même, une compréhension trop étroite de la « référence », qui empêche de voir que l’on confond d’une part le discours littéraire avec n’importe quel discours figuré (et avec l’art en général, comme le montre l’analyse permanente des « régimes de lecture » de la peinture dans l’ouvrage) et, d’autre part, la présence ou non de la fonction référentielle avec son fonctionnement ?

16Dans son article classique instituant la distinction entre « sens » et « référence », Frege définissait le sens comme « un mode de présentation de la référence5 ». Marghescou fait exactement l’inverse en remplaçant la référence par un « fonctionnement du signifié ». Toutefois, dans un cas comme dans l’autre, c’est la définition même de la référence qui est ici en jeu, bien qu’elle ne soit pas précisée par Marghescou (ni par Frege, d’ailleurs). Ricœur a, sur ce point, montré que la suspension d’une « référence littérale » favorise, au lieu d’empêcher, le « déploiement d’une référence latérale » qui fait précisément la valeur de l’expérience littéraire6 ou, pour mieux dire, qui en fait une expérience vive, sans laquelle on ne pourrait comprendre ce travail de l’altérité et du rapport au monde qui traverse le texte et en détermine les « enjeux passionnels » autant que « rationnels », appuyés sur les expériences de « centration » autant que de « décentrement » du moi7. Marghescou dit d’ailleurs, avec force et beauté, que :

« la découverte du régime de lecture littéraire permet de faire apparaître ce que la littérature a d’unique et de révolutionnaire : son travail consiste à retourner le discours, non sans violence, et à lui faire révéler une autre face de l’expérience qui est l’expérience littéraire. Si dans la vie courante la parole nous conduit vers le monde, dans la littérature la parole fait venir le monde à nous ».

17On ne voit pas alors pourquoi un telle « venue du monde à nous » devrait se faire sans un usage de la référence (fût-ce autrement que par la définition d’un référent concret du monde — et qui dirait, d’ailleurs, quel est le référent de « la liberté » sous le régime référentiel du discours ordinaire ?), ni pourquoi la portée symbolique qui fait la force de cette expérience littéraire devrait, au bout du compte, se réduire à ce prolongement de l’extrait cité, après un deux-points d’équivalence : « chaque objet devient le symbole et l’occasion d’une prise de conscience de soi, chaque action sur les objets, l’intermédiaire d’une action sur soi. »

18Il y a là, me semble-t-il, comme un excès d’idéalisme kantien faisant résider la constitution du sens dans une « subjectivité transcendantale » qui en garantit le fondement. Or Kant nous révèle sans doute, par sa démarche philosophique, quelques fonctionnements fondamentaux de l’esprit humain attachés à toute expérience mais l’on peut douter, ce faisant, que ces conditions a priori de toute expérience nous disent réellement quelque chose de l’expérience en tant que telle. Dès lors, s’agissant d’études littéraires, plutôt que de la subjectivité humaine en tant que telle, on peut mettre en question le contenu d’un projet scientifique qui vise à donner au régime de lecture « la dignité d’un problème transcendantal » (p. 58).

19Si le problème de la littérarité et la capacité critique du concept de « régime de lecture littéraire » conservent toute leur actualité, c’est aussi dans la mesure où ils ouvrent le grand chantier qui consiste à construire la compréhension d’un tel concept. Les nouveaux développements de Marghescou en ce sens, au sein d’un troisième chapitre entièrement neuf intitulé « catégories littéraires », ne semblent pas aller dans une voie prometteuse. En effet, le cadre interprétatif kantien se voit renforcé pour donner, répétitivement, le même type d’analyses en fonction de « catégories » de l’expérience littéraire, qui n’en sont en réalité que des composantes (le temps, l’espace, le personnage, l’objet, l’action et l’expérience) dont le statut variable est lui-même questionnable, mais qui n’offrent en tout cas rien de comparable – et c’est heureux – à une « analyse transcendantale de l’œuvre littéraire ». Cette analyse reviendrait d’ailleurs, comme on le perçoit déjà dans l’ouvrage de Marghescou, à nous en dire davantage sur le fonctionnement du signe, du discours et de l’information en général que sur l’expérience littéraire proprement dite, qui est décidément irréductible à une « connaissance de soi ».

20Il faut par ailleurs signaler qu’une telle réduction des œuvres littéraires n’est pas ici la conséquence d’un ouvrage qui se veut avant tout théorique. En effet, 

« [o]n ne reprochera pas à de tels modèles linguistiques d’être trop abstraits, mais au contraire de ne pas l’être assez, de ne pas atteindre à la machine abstraite qui opère la connexion d’une langue avec des contenus sémantiques et pragmatiques d’énoncés, avec des agencements collectifs d’énonciation, avec toute une micropolitique du champ social8. »

21C’est dire que le problème vient plutôt d’un manque d’ancrage entre la théorie et la réalité empirique des œuvres : si le régime de lecture littéraire est la constante de toute œuvre littéraire, ce qu’on accorde volontiers, selon quel fonctionnement peut-on en expliquer les variables, autrement dit chaque lecture singulière ? La question reste ouverte, et c’est tout le mérite de l’ouvrage d’avoir permis de la poser.

22L’exemple du fait divers poétisé est ainsi particulièrement symptomatique. Ce « test significatif » montre en effet l’existence d’un « régime de lecture » comme condition nécessaire et suffisante de la littérarité d’un texte. Toutefois, la condition suffisante de la littérarité d’un tel cas-limite de « ready made » que Marghescou appelle une « tautologie », ne montre pas que le régime de lecture littéraire puisse être une raison suffisante non plus simplement de la littérarité d’un texte, mais de l’ensemble qu’on appelle aujourd'hui « la littérature ». En effet, si cette différence suffisait, si les conditions du régime de lecture ne pesaient pas aussi sur la production littéraire, par exemple à titre d’« institution discursive de la littérature » (Maingueneau), on ne voit pas bien ce qui empêcherait que la littérature se compose uniquement de textes ordinaires, simplement transposés pour signifier leur régime de lecture spécifique. Le principe d’économie le plus élémentaire, suffisamment prégnant dans notre société marchande dont on connait le poids sur l’institution littéraire, exigerait même qu’il en fût ainsi et pas autrement.

23Marghescou montre ainsi dans sa première partie comment la critique et la théorie littéraires se fourvoient à vouloir étudier le texte comme un contenu référentiel (en faisant appel aux disciplines extérieures comme la psychologie, la sociologie, etc.) ou comme un discours aux spécificités formelles (en faisant appel à la linguistique structurale). Si les nombreuses analyses littéraires qui viennent étayer le concept de « régime littéraire », en alternant lecture « référentielle » et lecture « littéraire », ne sont pas convaincantes, dans la mesure où précisément de telles lectures symboliques ou archétypales font aussi légion dans les études littéraires, et du fait qu’elles ne permettent nullement d’éclairer les œuvres singulières ainsi convoquées malgré une définition claire et cohérente de leur littérarité, ce n’est pas faute d’avoir bien posé le problème. La difficulté vient plutôt de l’inachèvement du concept construit qui nécessiterait d’être complété à partir d’une théorie qui s’offre les moyens d’une conception plus large de la référence et d’une analyse du discours littéraire capable d’en penser la production, via des concepts intermédiaires qui caractérisent vraiment la littérarité du texte9.

24Toutefois, Marghescou ne s’arrête pas en si bon chemin. Sous le titre de « Deuxième partie : extension du concept », il produit ce qui semble plutôt être une extension du champ d’analyse à l’aide du concept de « régime littéraire », en fonction des autres champs des études littéraires, et des autres dimensions que comprend le concept de « littérature » : à savoir l’histoire littéraire et l’objet qu’elle se propose sous le nom de « littérature ».

25Cette deuxième partie constitue ainsi la partie la plus convaincante et la plus prospective du projet d’une « critique de la métalittérature » formulé par l’ouvrage. Marghescou y fait voir plus puissamment encore sa capacité à interroger les prémisses d’une discipline littéraire et à en proposer de nouvelles, dans une spéculation à volonté scientifique, s’inspirant à bon escient de sources philosophiques précises et variées.

26Ainsi, Nietzsche, Heidegger et Foucault sont heureusement convoqués pour définir une archéologie sémantique qui aura pour objet de rendre d’abord aux œuvres récupérées par la tradition sous la catégorie « littérature » (qui ne prend son sens que dans le cadre du « régime de lecture littéraire » qui est le nôtre) leur sens originel, cette « voix du passé », généralement étouffée par les historiens de la littérature qui considèrent le texte comme un « en-soi » pourvu d’une « stabilité sémantique » à l’épreuve du temps et des contextes variables. Il s’agit ainsi de restituer l’œuvre, comme le souhaitait la philologie, dans ses codes linguistique et culturel d’époque, mais aussi, et surtout, d’identifier les « régimes de lecture » déterminant le code sémantique selon lesquels les textes devaient être compris dans leur contexte d’origine. C’est cette dernière précision qui fait tout l’apport de Marghescou, qui nous avertit de la difficulté de l’entreprise et de son importance : « rien de plus fragile, de plus évanescent, de plus dissimulé que le sens » et pourtant, « rien de plus important non plus », dit-il en résumant le projet de tout l’ouvrage dans sa conclusion (p. 165). Sa générosité intellectuelle ne l’empêche cependant pas de s’atteler à la tâche de décrire les grands régimes de lecture qui se sont succédé en Occident, dans une perspective nettement plus systématique que dans la première édition, mais néanmoins inégale. Ainsi, Marghescou repère successivement un régime mythique, constitutif de la civilisation occidentale jusqu’au XVIe siècle, un régime réaliste-historique qui émerge avec la Réforme pour voir son apogée dans le roman réaliste à la fin du XIXe siècle et un régime esthétique qui correspond à notre régime de lecture littéraire. Sans entrer dans le détail de chacun de ces régimes, on notera cependant que, si le premier d’entre eux donne des analyses passionnantes et stimulantes, à partir de la lecture paradigmatique de l’évangile, la réduction des œuvres de la Renaissance à un « régime réaliste-historique » et l’apparition d’un « régime esthétique » justement au moment où le « régime réaliste-historique » atteint son apogée, ont de quoi laisser perplexe.

27En outre, on néglige le fait que les deux derniers régimes peuvent atteindre en même temps un égal paroxysme dans certaines œuvres du XIXe comme celles de Flaubert, mais comme on n’envisage pas suffisamment les régimes de productions de ces œuvres, le phénomène sera interprété comme une simple tension entre deux régimes de lecture, incarnant l’éternelle querelle des Anciens et des Modernes. De la même façon, si le « régime mythique » a pour ambition de valoir pour toutes les sociétés religieuses traditionnelles à l’aube de l’humanité, et semble ainsi atteindre à l’universalité, une prise en compte sérieuse de la variété des « productions d’images et de récits » de l’Antiquité gréco-romaine, pour le moins constitutive dans la culture occidentale, ne manquerait pas de forcer les frontières chronologiques séparant largement les trois grandes périodes envisagées. On retiendra de ces développements que Marghescou a le grand mérite de ne jamais faire une proposition théorique sans en montrer les implications dans la manière même de penser la littérature ; dès lors, si ces implications sont nécessairement incomplètes et caricaturales dans les limites modestes de l’ouvrage, on ne succombera pas à la tentation de l’imputer à la théorie elle-même dont la validité reste entière.

28C’est ensuite Bergson et sa conception du processus psychologique du passé, ainsi que Hegel et sa conception de l’Histoire qui sont convoqués pour nous montrer comment l’histoire sémantique de la littérature doit venir dans un second temps, une fois qu’on a d’abord isolé le sens des productions en fonction de leur époque, et qu’il est alors possible d’étudier ce « système des systèmes » qu’est l’histoire, dans lequel chaque moment prend sa valeur en fonction du moment suivant, au sein d’un système lui-même repensé par la succession des systèmes.

29Ces conceptions, outre qu’elles donnent à l’histoire de la littérature une légitimité qu’elle a largement perdue, et même peut-être une scientificité qu’elle n’a jamais atteinte, permettent enfin d’articuler harmonieusement trois types de discours littéraires qui balaient l’ensemble de la « métalittérature » : le discours herméneutique qui intègre la théorie et la critique littéraires traditionnelles en analysant le régime de la lecture littéraire caractéristique de notre époque ; le discours archéologique qui étudie les productions discursives dans leur contexte et en fonction de leur propre régime sémantique ; et le discours historique qui étudie les réseaux d’engendrement du sens historique et de récupération des œuvres du passé en fonction du régime de lecture actuel.

30L’approche hégélienne qui menait à une impasse philosophique par sa clôture spéculative, au prix de grandes violences symboliques pour tout ce que dévalorisait une lecture orientée par la modernité occidentale, est ainsi magiquement transposée dans une perspective scientifique sur les études littéraires, qui fait justement droit à la voix du passé, en distinguant habilement l’archéologie de l’histoire, et en interrogeant le processus même de la valorisation des œuvres tant dans leur contexte d’époque que dans leur constitution au sein du panthéon littéraire actuel. Une telle approche est d’une actualité vibrante que feraient bien d’entendre les tenants d’une approche historique ou philologique de la littérature qui ont de plus en plus de difficultés à justifier leur rôle vis-à-vis de la critique et de la théorie littéraire. Chacun de ces champs métalittéraires qui semblaient jusqu’ici s’être disqualifiés les uns les autres, sort valorisé des relations que Marghescou institue entre eux, dans un souci centré sur une science autonome de la lecture littéraire.

31Dans la conclusion de la réédition de son ouvrage, Marghescou envisage les implications didactiques de son approche, conscient sans doute qu’il a trouvé en trente-cinq ans plus d’écho en didactique de la littérature que nulle part ailleurs. Cet écho étant largement justifié, comme j’espère l’avoir suffisamment suggéré, on ne peut que souhaiter qu’il se poursuive et résonne plus fortement encore du fait de cette réédition, qui propose un système théorique plus systématique et plus cohérent encore que le précédent, mais qui soulève aussi des questions et des chantiers d’autant plus importants à explorer pour les études littéraires et pour la didactique de la littérature qui peut, avec plus d’acuité encore, interroger les théories littéraires du point de vue de leur apport pour l’expérience de la lecture littéraire.

32Or, curieusement, Marghescou n’envisage là que le « régime littéraire », en opposition au régime référentiel et aux lectures formelles, technicistes, de la littérature. Ainsi, il n’aurait  rien à ajouter aux débats récents sur l’enseignement de la littérature, déjà largement nourris, notamment par Todorov10, pour citer un autre héraut des années soixante-dix. D’ailleurs, cette perspective est d’autant moins féconde que, là aussi, les interprétations « symboliques » ou « archétypales » de la littérature ne manquent pas dans le chef des enseignants de la littérature, et sont justement très souvent l’occasion d’un déséquilibre de maitrise symbolique assez rude entre élèves et enseignants. Encore faudrait-il d’ailleurs convaincre les élèves qu’ils ont quelque chose à gagner à découvrir ce fameux « régime de lecture ». Cela ne semble pas poser problème puisque tout l’enjeu de ce régime de lecture est dans « l’expérience de soi ». Et pourtant, à quoi bon entreprendre des lectures diversifiées, nombreuses, et patientes si n’importe quel texte se réduit au même et invariable apport ? Qu’est-ce qui empêcherait, d’ailleurs, dans ce cas, l’élève de s’en tenir à l’interprétation archétypale directement produite par l’enseignant ? On le voit, la même difficulté que celle précédemment soulevée se présente dans cette compréhension du régime de la lecture littéraire.

33Pourtant, l’apport à la didactique de la littérature de la deuxième partie de l’ouvrage, que n’envisagent ni Marghescou ni Dufays, est immense et salutaire. Quelle meilleure façon, en effet, d’« éduquer au gout », d’« exercer le jugement de valeur », de « développer le sens de l’histoire », en fonction de l’« acculturation » et de l’« émancipation » qui motivent le projet scolaire de l’enseignement de la littérature11, si ce n’est en découvrant à quel point mes gouts sont attachés au régime de lecture dont j’hérite ou que je choisis, à quel point les valeurs sont le produit d’une histoire qui a changé avec le temps, et à quel point cette histoire n’est pas une mais double, puisque le passé a sa propre voix que le présent tend à étouffer en la récupérant pour son propre usage ? Une telle approche donne sens aux interminables référents culturels d’un patrimoine qui n’a guère de raison d’intéresser le développement des élèves s’il demeure un accès à des sphères élitistes pour lesquelles ils n’ont aucun désir, dans une société dans laquelle le pouvoir s’uniformise sur le facteur financier. En effet, c’est tout un théâtre vivant de forces et d’enjeux qui s’ouvrent à eux, et qui leur permet de prendre part, par l’observation d’abord puis par leur implication motivée, aux questions cruciales de « corpus », de « valeur », de mouvements artistiques et de ruptures, etc. Rien de plus stimulant de ce point de vue que de jouer le jeu de l’histoire et de l’archéologie en tension, pour découvrir que ce n’est pas je ne sais quelle individualité empirique ou virtuelle du lecteur, ou je ne sais quelle institution désincarnée et pourtant omnipotente de la littérature qui décide du destin des grandes œuvres littéraires, mais quelque chose comme un « régime de lecture » ou comme une « institution discursive de la littérature », capable de reconfigurer chaque fois le monde des œuvres et l’histoire des lectures de façon nouvelle en fonction de chaque époque :

« Ainsi, par exemple, l’archéologue qui voudra comprendre la période, cruciale sur le plan sémantique, de la fin du XIXe siècle et du début du XXe, devra accorder beaucoup plus d’importance à Leconte de Lisle qu’à Baudelaire, à Sully Prud’homme qu’à Rimbaud, à Anatole France qu’à Proust et aussi à l’académisme qu’à l’impressionnisme, à Puvis de Chavanne qu’à Monet. » (p. 155).

34L’on rendra alors grâce à une théorie dont la force spéculative aura si bien fait tournoyer nos savoirs et nos certitudes, selon le mot d’un ancien maître en la matière, auquel l’ouvrage de Marghescou rend également hommage : « la littérature fait tourner tous les savoirs, elle n’en fixe, elle n’en fétichise aucun […]. La science est grossière, la vie est subtile, et c’est pour corriger cette distance que la littérature nous importe » (Roland Barthes12).