Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2009
Octobre 2009 (volume 10, numéro 8)
Patricia Gouritin

Les deux volumes du Dictionnaire thématique du roman de mœurs en France de 1814 à 1914

Philippe Hamon, Alexandrine Viboud, Dictionnaire thématique du roman de mœurs en France, Paris : Presses Sorbonne Nouvelle, 2008, 2 volumes (442 p. & 410 p.), EAN 9782878544558.

1Cet ouvrage en deux volumes fait suite à un précédent Dictionnaire thématique du roman de mœurs, 1850-19141 réalisé par Alexandrine Viboud et Philippe Hamon, il s’agit ici de couvrir une période plus vaste allant des années 1814 à 1914. En introduction, les auteurs précisent l’avoir augmenté « considérablement pour la période 1850-1914 » (p. 7, I) pour ensuite l’élargir « cette fois à l’ensemble du XIXe siècle ». Après une rapide étude synthétique en « chapeau » qui inscrit le thème traité dans le contexte historique et littéraire du roman de mœurs du XIXe, chaque entrée thématique propose au lecteur en guise d’indications bibliographiques quelques ouvrages critiques spécialisés sur le motif dont il est question. Vient ensuite une liste des œuvres sélectionnées accompagnée pour chaque roman ou nouvelle d’une brève description de l’importance de ce motif dans l’œuvre.

2Nous regrettons l’absence d’une définition précise de ce que les auteurs entendent par « roman de mœurs » dans l’introduction de ce Dictionnaire, à la place de cela, la délimitation du corpus d’œuvres nous est expliquée par l’application d’un triple filtre : formel (prose), thématique (littérature de mœurs contemporaines) et esthétique (réaliste-naturaliste). Il n’en reste pas moins que c’est un vaste programme qui s’offre à nous puisque ce sont plus de 550 romans et nouvelles qui sont ici envisagés sans compter les « Œuvres en prose complètes » d’Émile Zola ou La Comédie humaine de Balzac. Élargir la période d’étude au roman de 1814 et non plus seulement à celui de 1850 permet aussi de remarquer au gré des entrées l’importance de l’héritage balzacien. Les innovations thématiques dues à Balzac ne manquent pas d’être soulignées, son nom apparaît ainsi à plusieurs reprises dans les « chapeaux » introduisant les thèmes. Ces derniers peuvent être relativement proches comme l’Argent qui « depuis Balzac, principalement, […] est un acteur décisif de l’intrigue dans tout roman de mœurs européens » (p. 99, I)) ou le Banquier, « personnage important […] de la Comédie Humaine de Balzac » (p. 160, I)). Ils relèvent aussi d’horizons variés comme l’Architecte qui « apparaît chez Balzac » (p. 97, I) avec le personnage reparaissant de Grindot, le Célibataire pour lequel « Balzac avait projeté et écrit une série de romans » (p. 204, I), ou encore le Bibelot qui « envahit les appartements de la noblesse et de la bourgeoisie évoqués par Balzac » (p. 166, I). Rien de bien étonnant à ce que l’héritage balzacien soit patent dans ce Dictionnaire puisque Zola lui-même ne niait guère la filiation du roman réaliste balzacien et du roman naturaliste et voyait en Balzac un « romancier de génie, qui […] a justement laissé la formule scientifique de notre littérature actuelle »2

3Parmi le groupement de près de deux cents auteurs référencés dans cet ouvrage, l’on trouve bien évidemment les plus grands noms, Balzac et Zola nous l’avons vu, mais encore Victor Hugo, George Sand, Jules Sandeau, Théophile Gautier, Mérimée, Stendhal, Maupassant, Flaubert, les frères Goncourt, Feydeau, Alexandre Dumas père et fils, Pierre Loti, Jules Verne, Maurice Barrès, Paul Bourget, Marcel Proust, etc. D’autres auteurs relèvent d’une littérature réservée à un public averti à l’instar des Paul Adam, Paul Alexis, Théodore de Banville, Henry Murger, Octave Mirbeau, Catulle-Mendès, Henry Céard, Champfleury, Duranty, …  et autres auteurs célèbres en leur temps (et quelque peu oubliés de nos jours par le public) comme le prolifique Paul de Kock, Alfred Delvau, Octave Feuillet, Edmond About, Paul Féval, Arsène Houssaye, Albert Robida, Édouard Rod, Jean Richepin, Louis Ulbach, Émile Souvestre, Jules Simon ou Charles Le Goffic. La postérité n’a gardé que peu de traces de ces hommes de lettres si ce n’est sur quelques plaques indiquant les noms de rues, comme le précise Alfred Fierro dans son Histoire et mémoire du nom des rues de Paris, bon nombre des « cent quatre-vingt-huit écrivains3 » qui furent une source d’inspiration pour l’onomastique urbaine parisienne du XIXe siècle « sont aujourd’hui oubliés ». Au vu de ce corpus, il va sans dire que les auteurs ont cherché à traiter leur sujet en ayant soin de viser à l’exhaustivité.

4Dans l’introduction, le problème de la définition de la notion même de « thème » est soulevé, ce terme sera finalement envisagé comme une « unité de sens qui […] se répète, qui est sujette à variations réglées, qui a une fonctionnalité narrative » (p. 8, I) et qui peut caractériser « une œuvre particulière d’un auteur, voire toute l’œuvre d’un auteur, voire tout un genre littéraire. » (p. 8, I). Il faut donc voir dans ses thèmes « un élément de la cohérence de l’œuvre, un élément de sa lisibilité pour le lecteur, et éventuellement, un élément d’investissement existentiel et biographique […] pour l’écrivain qui le met en œuvre » (p. 8, I). Afin de ne pas risquer de rendre les recherches thématiques obscures et de ne pas décourager les lecteurs, Philippe Hamon et Alexandrine Viboud précisent avoir veillé à éviter deux écueils, à savoir celui de « retenir des thèmes trop “vastes”, aux contours trop flous » (p. 9, I) ou à l’inverse « des thèmes trop “pointus”, purement réductibles à tel ou tel “effet de réel” ponctuel » (p. 9, I).

5Bien que le roman de mœurs se caractérise par son refus des normes et grands motifs romanesques d’antan, l’on aperçoit plusieurs thèmes classiques parmi les entrées de ces deux volumes, il en va ainsi de l’Adultère (p. 40-49, I), de la Jalousie (p. 7-11, II), du Mariage (p. 91, I), de la Rupture (p. 293, II), de la Vengeance (p. 363, II) et de quelques topoï romanesques comme l’Accident (p. 22, I), l’Attente (p. 143, I), le Duel (p. 292, I), la Fenêtre (p. 363, I), etc. Ceci dit, l’une des principales motivations de ce Dictionnaire était de « montrer qu’il y a  bien, au sein de cette prose romanesque globalement “réaliste”, dont les principes esthétiques et théoriques nient l’existence même de “thèmes” privilégiés, un noyau dur de plusieurs “thèmes” qui reviennent avec insistance » (p. 13, T I). Effectivement, plusieurs nouveaux thèmes voient le jour avec le roman réaliste-naturaliste, les uns pour des raisons historiques à l’instar du Divorce (p. 280, I), du Japon (p. 12-16, II) après l’ouverture du marché japonais à l’Occident par divers traités en 1854, de la Grève (p. 385, I) et de l’Anarchisme (p. 78-79, I) surtout dans les romans fin de siècle, ou pour des raisons technologiques comme cela est le cas de la Réclame (Publicité) (p. 259, II), du Chemin de fer (p. 220, I), de la Machine (p. 77, II) ou de la Photographie (p. 207, II). Le couple antithétique Paris/Province s’impose aussi : à l’entrée Province (p. 243, II) et  à ses 52 ouvrages référencés viennent s’ajouter celles de la Bretagne, la Campagne, la Corse, la Normandie, la Villégiature, du Midi, du Paysan. Pour ce qui est de Paris (p. 187-198, II, 64 titres référencés), de nombreuses entrées y renvoient : Banlieue, Boulevard, Barrière, Faubourg, Flâneur, Monde, Seine, etc. À ce propos, nous déplorons l’absence de développement de certains thèmes présents exclusivement sous la forme de renvois alors qu’ils auraient sans doute mérité la création d’une entrée pour eux-seuls : c’est ainsi que l’acception Boulevard nous renvoie au bien trop vaste Paris, ou que la Grisette est comparée à la simple Jeune Fille ou à l’Ouvrière.

6Dans une perspective davantage esthétique, les auteurs précisent en introduction que de nombreux thèmes réalistes-naturalistes « se rattachent à la description, à la fois socialisée et spatialisée, de l’habitus social » (p. 14, T I). Ce format de description, qui insiste sur la relation privilégiée d’un personnage et de son milieu (la fameuse coquille balzacienne), permet de développer toute une série de thèmes spécifiquement réalistes-naturalistes. Et puisqu’une chambre devient, comme cela est précisé à l’entrée « Chambre », « le reflet, souvent éloquent, de la vie et de la psychologie de son habitant, qui l’a aménagée selon ses goûts et ses possibilités » (p. 209, I), cela tend à expliquer « les descriptions minutieuses de ses bibelots, de ses meubles, des tableaux accrochés aux murs, etc., dans tous les romans réalistes-naturalistes depuis Balzac » ; c’est ainsi que l’on voit poindre bon nombre de thèmes ayant trait à diverses « coquilles » allant des entrées axiologiquement peu marquées de la Maison (p. 79, I), de la Cuisine (p. 262, I), du Commerce/Commerçant (p. 239, I), de l’Hôtel (p. 403, I), de l’Atelier (p. 140, I) jusqu’au Cabaret/Café (p. 189, I) ou même au Bordel (p. 175, I). De même, divers objets du quotidien qui prennent vie et sens dans ces romans font leur entrée dans ce Dictionnaire : l’Affiche/Enseigne (p. 49, I), l’Ameublement (p. 66, I), la Collection (p. 229, I), le Bibelot (p. 166, I), les Bijoux (p. 168, I), le Tableau (p. 335, II)… renvoient à une esthétique du détail réaliste. Notons que la critique contemporaine fit souvent grief aux réalistes et naturalistes de ces détails et les jugea souvent hâtivement. À ces critiques qui font de Zola (et par extension d’une grande partie des auteurs réalistes-naturalistes) le chantre de la vulgarité et qui ne comprennent ou ne veulent pas comprendre que ces détails, aussi matériels ou « bas » soient-ils, n’avaient « pas pour seul but de provoquer […] un effet de réel4 » mais étaient bien souvent ce que Colette Becker qualifie d’« annonce », de « signe » destiné à faire « sens, plus ou moins obliquement », Émile Zola avait rétorqué dès 1875 que :

« La littérature de tout un peuple ne peut se composer exclusivement de traités destinés aux pensionnats de demoiselles. Le génie humain a ses libertés »5.

7Dans le roman de mœurs du XIXe siècle, l’Argot (p. 110, I), la Misère (p. 125, I), la Nudité (p. 170, II), l’Ordure (p. 175, II), l’Ouvrier(ère) (p. 179, II), la Prostitution (p. 239, II) et la Rue (p. 290, II) ont droit de cité tout autant que la Maladie (p. 83, II), l’Hôpital (p. 400, I), le Médecin (p. 103-114, II, un thème récurrent comme en attestent les 89 ouvrages présentés dans cette entrée du Dictionnaire) et leur cortège de pathologies, maladies ou crimes : l’Accouchement (p. 25, I), l’Hérédité (p. 387, I), l’Inceste (p. 412, I), l’Infanticide (p. 412, I), la Folie/le Fou (p. 374, I), les Nerfs (p. 159, II), le Suicide (p. 325, II), la Syphilis (p. 333, II) et bien évidemment la Mort (p. 133, I) et la Morgue (p. 132, I). Ceci conduira quelques années plus tard, Emilia Pardo Bazan à déclarer qu’avec le naturalisme, « la poésie se modifie, admet comme élément de beauté la réalité vulgaire6. »

8Ce Dictionnaire thématique du roman de mœurs au XIXe siècle nous permet de souligner effectivement la présence d’un « noyau dur » de thèmes récurrents que le roman de mœurs met en scène, thèmes réalistes-naturalistes qui relèvent davantage d’une esthétique matérialiste : certains lieux, certains objets viennent s’ajouter aux thèmes classiques et nourrir une poétique prosaïque du quotidien. Mais cet ouvrage ne limite pas son ambition à proposer au lecteur de manière systématique une liste exhaustive et purement thématique, certains chapeaux introductifs permettent lorsque l’occasion s’y présente de souligner l’évolution subie par un thème au fil des romans et du siècle. Il en va ainsi par exemple à l’entrée « Collection » où il est précisé que « le personnage de l’esthète dilettante remplace l’amateur de bric-à-brac dans la littérature fin de siècle » (p. 230, I). De même, au sein des références bibliographiques, les auteurs dépassent le simple traitement thématique pour y laisser diverses indications : il en va ainsi à l’entrée Prostitution où il est précisé que dans la nouvelle « Mon ami le sergent de ville » (1867) de Léon Cladel, il est fait « allusion à une prostituée, Anna, fille d’un ouvrier zingueur tombé du toit » (p. 240, II) mais encore que c’est de cet « épisode dont se souviendra Zola pour L’Assommoir. » Quelques pages plus loin à l’entrée Suicide (p. 330, II) ce n’est plus l’origine de ce roman mais la suite du Nana de Zola qui est portée à notre connaissance : La fille de Nana, roman de mœurs parisiennes7 réalisée par A. Sirven et H. Leverdier en 1882.

9En définitive, s’il ne se prête pas, ne serait-ce que par son statut de dictionnaire, à une lecture purement linéaire, cet ouvrage doit être vu comme un précieux outil offerts aux étudiants, professeurs, chercheurs en littérature et sciences humaines soucieux d’orienter et d’approfondir leurs travaux. En outre, rendons grâce à ces deux auteurs d’avoir bien voulu convoquer un nombre aussi impressionnant d’ouvrages et d’auteurs et d’offrir de la sorte à leur lecteur la possibilité (et l’envie) de découvrir des auteurs mineurs ou les œuvres d’auteurs majeurs dont certains titres sont restés en sommeil, qu’ils soient inachevés ou non. S’il est difficile de se procurer des éditions modernes de ces nouvelles et romans mineurs délaissés quelque peu par la critique, il est bon de signaler que les travaux de numérisation en cours à la BNF permettront aux curieux (et ce en quelques clics sur le site Gallica) de télécharger et d’imprimer quelques-uns de ces ouvrages. Tel est le cas des Heures Parisiennes d’Alfred Delvau ou de La 628-E8 d’Octave Mirbeau où ce dernier raconte — pour en revenir à Balzac auquel la parole est donnée, dès l’exergue du premier des deux volumes — de manière fantasque et quelque peu romancée les dernières heures de la vie d’Honoré de Balzac.